Roussel, Travail & Communisme

Le Secrétaire national du Parti communiste français (PCF) Fabien Roussel a clairement décidé de jouer les trublions au sein de la toute nouvelle toute fragile union de la gauche. On savait déjà qu’il n’hésitait pas à se moquer des obsessions écoféministes hallucinées de Sandrine Rousseau, s’affichant volontiers en train de savourer un splendide steak grillé ou lui rétorquant récemment à propos de la polémique sur le virilisme coupable du barbecue qu’il n’avait que faire des discours sur « le sexe des escalopes » !

Comme si une telle hérésie ne suffisait pas, voilà maintenant qu’il se déclare ouvertement pour une gauche du travail et des salaires par opposition à une gauche du chômage et du RSA !

Vous voyez l’abominable outrage ! Et vous imaginez sans peine les éructations étranglées d’un Jean-Luc Mélenchon, grande conscience de la coalition Nupes formée à son instigation par le PS, le PCF et EELV autour de SON mouvement, la France insoumise (LFI) :

« Je demande qu’on arrête les jérémiades au lieu de battre sa coulpe, nous avons avancé et marqué des points. Certes, il faut toujours faire plus, mais nous sommes devenus le premier parti des chômeurs et des précaires. »

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Est-ce à dire qu’il faudrait encourager le chômage et la précarité pour devenir le premier parti de France ? Argumentation clairement malheureuse ; ou douloureusement révélatrice du fait que la gauche, depuis toujours, se nourrit de la misère du peuple…

Mais peu importe aux Corbière (LFI), Panot (LFI), Coquerel (LFI), Tondelier (EELV), etc., tout engourdis qu’ils sont dans l’écosocialisme mélenchonien. « Discours quasiment réactionnaire », « vocabulaire de l’extrême-droite », « justification » abominable des projets macroniens pour le RSA et l’assurance-chômage – les autres composantes de la Nupes n’ont pas lésiné sur les critiques lourdement indignées. Vite, il y a urgence, il faut immédiatement corriger cette désolante déviation idéologique :

« Les ‘allocs’, magnifique conquête sociale, n’ont rien d’indignes, elles sont notre fierté !! » (Alexis Corbière, LFI, Twitter)

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Même François Ruffin, qui, quoiqu’insoumis, s’avère assez souvent en délicatesse avec Mélenchon, y a été de son petit couplet réprobateur, au prix d’une pirouette sur les « assistés » qu’il préfère aller chercher du côté des riches « gavés de milliards par Macron » :

Pourtant, lui aussi a beaucoup communiqué sur la nécessité de réhabiliter la valeur travail ; lui aussi a constaté sur le terrain l’incompréhension voire l’exaspération croissante des classes populaires face à une gauche accusée de défendre de moins en moins les travailleurs, et observé, impuissant, leur fuite inexorable vers le Rassemblement national – il en a même fait un livre :

« Un refrain revenait : ‘Je ne peux pas être de gauche parce que je suis pour le travail.’ Ce fut un choc pour moi, qui estime que la gauche, c’est (…) la défense des travailleurs. Et avec des variantes : ‘Moi, je travaille et j’ai droit à rien. » Les remarques sur les ‘assistés’ et les ‘cassos’ sont les principaux obstacles que j’ai rencontrés, avec en gros une droite de la ‘valeur travail’ et une gauche de ‘l’assistanat’. »

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Des propos que Fabien Roussel aurait parfaitement pu tenir puisque lui-même avait axé toute sa campagne présidentielle 2022 sur l’idée de reconquérir les classes populaires en privilégiant les thématiques économiques et sociales, conformément à ce qui constitue selon lui l’ADN originel du parti communiste :

« Certains à gauche se sont focalisés sur les sujets sociétaux. Moi je veux revenir aux racines du PCF, un parti national et populaire. Si je n’étais pas dans cette campagne, qui défendrait ce que je défends : le nucléaire, le revenu du travail plutôt que le revenu de l’assistance, les valeurs universelles plutôt que la segmentation des luttes, le racialisme et tous ces trucs qu’on a même du mal à comprendre ? »

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Concernant la cohésion doctrinale au sein de la Nupes, on sent tous les jours un peu plus que les divergences de fond entre les divers participants sont toutes prêtes à resurgir et que tout l’édifice hâtivement bricolé pour quelques postes de députés de plus et la gloire de M. Mélenchon, ex-futur Premier ministre de la République, pourrait s’effondrer à tout moment. (Sauf que les sièges de députés, il ne faudrait quand même pas les bazarder comme ça, bêtement, juste pour des idées.)

Mais plus fondamentalement, on devine que Roussel comme Ruffin ont compris à quel point la stratégie mise au point par le think tank socialiste Terra Nova en 2011 pour aider la gauche à trouver une nouvelle majorité électorale face au déclin de la classe ouvrière, c’est-à-dire, concrètement, se tourner vers les diplômés, les jeunes, les femmes, les urbains, les minorités et les habitants des « quartiers » – comment cette stratégie, en donnant la priorité au sociétal, à la lutte antiraciste, à la lutte climatique et à la défense des minorités, avait en réalité poussé les classes populaires dans les bras du Rassemblement national.

Aussi, plus qu’un authentique ralliement à la valeur travail, je vois dans leurs déclarations présentes tous les artifices d’une nouvelle stratégie de reconquête de l’électorat populaire. 

Car si le parti communiste a effectivement toujours voulu défendre les travailleurs face aux oppressions du grand capital, il n’a jamais été question de promouvoir le travail lui-même en tant que valeur de développement humain. Loin d’être vu comme un facteur essentiel d’autonomie et, pourquoi pas, de progrès et d’épanouissement des individus, le travail est en fait uniquement considéré comme une aliénation des travailleurs. 

Oh, bien sûr, on voit régulièrement les syndicats monter au créneau « pour sauver les emplois » chaque fois qu’une entreprise est en passe de fermer faute d’avoir su ou pu s’adapter aux évolutions de son marché. Mais en réalité, derrière le combat des « Goodyear » ou des « Whirlpool » pour éviter les licenciements, se tient toujours la demande pour un maintien factice de l’activité via le soutien de l’État.

Pas étonnant dès lors que la question de la réduction du temps de travail soit au cœur de la vision économique qui prévaut à gauche depuis que le gendre de Marx, l’écrivain et journaliste communiste Paul Lafargue, a donné ses lettres de noblesse aux loisirs dans son essai Droit à la paresse. Mais attention, dans son idée, il ne s’agit nullement de se livrer à la paresse à ses propres frais – ce qui ne poserait aucun problème dans la mesure où cela relèverait d’un choix de vie personnel financièrement assumé – mais d’obtenir une répartition socialiste du travail et de la paresse dans toute la société. 

C’est ainsi par exemple qu’on a vu apparaître un « ministère du temps libre » en 1981, alors que François Mitterrand et son programme commun de la gauche accédaient au pouvoir. Un intitulé qui en dit long sur le peu de latitude individuelle que nos socialistes étaient prêts à laisser aux citoyens… C’est ainsi que le passage aux 35 heures, malgré son absence totale d’effet sur le chômage, a été vécu à gauche comme un grand moment d’émancipation citoyenne et c’est ainsi que Gérard Filoche ne connaîtra pas de repos tant que le temps de travail ne sera pas descendu à 32 heures hebdomadaires. 

Autrement dit, dans l’esprit socialiste, le seul système économique qui serait synonyme de solidarité et de justice sociale consisterait à revenir à une économie planifiée de bout en bout et le seul travail qui serait susceptible d’émanciper les travailleurs serait celui qui prévaut dans la fonction publique, avec son emploi à vie et ses salaires décidés administrativement.

Ce n’est certainement pas Fabien Roussel (ni Jean-Luc Mélenchon, du reste) qui y trouverait à redire, lui qui prévoyait dans son programme présidentiel de renationaliser la SNCF, EDF, Engie, La Poste et Orange, de passer aux 32 heures par semaine et à la retraite à 60 ans, tout en remontant le salaire minimum à 1 500 euros nets et la pension minimum à 1 200 euros et tout en recrutant par centaines de milliers dans la fonction publique. Et n’oublions pas, il comptait aussi ouvrir le RSA aux moins de 25 ans.

Avec un tel programme, calqué avec quelques modernisations sur le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels, les pays qui devaient enfin bénéficier de la douce lumière du socialisme ont vite été rattrapés par la réalité. Tous sans exception – l’URSS, la France de 1981, la GrèceCuba, le Venezuela, et même le Royaume-Uni dans les années 1970 – se sont enfoncés dans la crise et la pauvreté à mesure que l’État élargissait son emprise sur les activités humaines, la fonction publique devenant une variable d’ajustement du chômage – et un réservoir de votes pour le parti au pouvoir.

À cet égard, l’exemple véritablement soviétique de la British Steel Corporation britannique est absolument édifiant : à la fin des années 1970, alors qu’elle était nationalisée depuis 1967 et soumise aux pouvoirs exorbitants des syndicats d’extrême-gauche, elle ne produisait pas plus d’acier avec 270 000 salariés que l’Allemand Thyssen avec 90 000 !

Vous avez dit valeur travail ?

Ce n’est rien d’aimer la viande ou le nucléaire. Encore faut-il comprendre que l’emploi n’est qu’une fausse valeur lorsqu’il résulte d’une dégradation organisée de la productivité. Or c’est précisément ce que nous promettent les programmes de M. Roussel et de ses prétendus adversaires de la Nupes.


Illustration de couverture : le Secrétaire national du PCF Fabien Roussel – Mars 2022 – Photo AFP.

9 réflexions sur “Roussel, Travail & Communisme

  1. Le passage aux 35 heures a bien eu un effet sur le chômage… en l’aggravant et en réduisant mécaniquement (même salaire, moins d’heures travaillées) la productivité des entreprises. On doit aux 35 heures l’effondrement de notre tissu productif industriel et de la VA élevée + les compétences associées à ces activités. Cerise sur le gâteau, Aubry a également lâché les 35 heures dans la fonction publique entrainant effectivement des embauches massives surtout dans les collectivités, achevant la mise en orbite déclinante de l’économie de notre pays.

    • Oui. Partant du principe que toute richesse est produite par le travail, réduire le temps de travail c’est réduire la richesse produite. En passant aux 35 heures la société française s’est appauvrie délibérément.

    • Tout à fait. Je parlais bien sûr de l’effet positif recherché via la théorie moralisatrice du « partage du travail » qui devait faire baisser le chômage. C’est beau, le partage ; c’est bien, c’est généreux. Mais comme vous dites – et comme quiconque un peu au fait des enchaînements économiques pouvait le prévoir – pas d’effet, si ce n’est aggraver encore un peu plus la situation. Enfer, bons sentiments, toussa.

  2. C’est une bonne mise au point. Roussel est trop malin, il pique à l’extrême-droite ce qui marche, mais il fait silence sur le reste. D’où une stupéfiante réhabilitation du communisme : finalement le PCF c’est bien, etc.

  3. Draguer les électeurs du RN certes mais aussi tous ceux qui travaillent mais n’ont pas assez pour finir le mois et qui pour beaucoup ne votent plus. Donc les nombreux non votants sont dans le périmètre et pas sûr que l’idéologie communiste les rebute, tel étant leur désarroi.

    Et en ce qui concerne la réhabilitation de la valeur travail, il y aurait fort à faire en France !
    https://fr.irefeurope.org/publications/articles/article/les-francais-au-travail-totalement-desengages-et-si-letat-etait-aussi-responsable/

    Donc si Roussel y concoure, pourquoi pas, hein !

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