Molière nous l’avait dit : Pas de Pokémon Go chez Mme Pernelle !

contrepoints-2Madame Pernelle est cette grand-mère imaginée par Molière en 1664 qui, comme son fils Orgon, s’est entichée de Tartuffe, le parangon indépassable de la bondieuserie-spectacle round the clock. Totalement subjuguée par l’élévation d’esprit dont son protégé fait mille protestations mielleuses à qui veut l’entendre, elle entend imposer à toute sa famille un mode de vie strictement réduit aux activités pieuses. 

Dans l’Acte I Scène 1 (voir vidéo à la fin de l’article), elle quitte la maison de son fils « fort mal édifiée » car elle enrage de se voir contrariée par sa belle-fille et ses petits-enfants « dans toutes ses leçons », et elle déplore le train insouciant qui règne selon elle dans le ménage de son fils :

Mme Pernelle Costume 3« Ces visites, ces bals, ces conversations,
Sont, du malin esprit, toutes inventions.
Là, jamais on n’entend de pieuses paroles,
Ce sont Pokémon Go, chansons, et fariboles. »

Molière n’a certes pas écrit Pokémon Go mais « propos oisifs. » Mais finalement quelle différence ? En 1664 comme en 2016, il est dans la vie des finalités « culturellement » ou « religieusement » ou « politiquement » correctes qui ne sauraient souffrir la concurrence d’aucune autre activité, aussi innocente soit-elle, à partir du moment où elle ne rentre pas dans les critères du bon goût des censeurs.

Et Dieu sait que la sortie du jeu Pokémon Go a soumis cet été le bon goût des censeurs à très rude épreuve ! A lire certains blogs ou certains statuts Facebook, ne croirait-on pas que la peste noire s’est abattue sur notre civilisation ? Ne croirait-on pas que les jeunes générations, uniquement préoccupées de bondir dans la nature pour chasser des monstres virtuels, sont désespérément perdues et vont nous précipiter avec elles dans la chute finale de la culture occidentale ?

J’aimerais rassurer les censeurs inquiets. Il est très fréquent, peut-être même est-ce physiologique, que les représentants des générations les plus avancées, souvent désorientés par les nouveautés technologiques et l’évolution des rapports sociaux, s’alarment de la déliquescence qui ne manquera pas d’arriver lorsqu’ils ne seront plus là pour encadrer la vie leurs descendants.

Au temps de Molière déjà, Madame Pernelle voyait la fin du monde se profiler dans le divertissement, les bals et les fariboles des jeunes générations. Elle tance vertement les jeunes membres de sa famille, en usant d’expressions qui ne dépareraient pas dans une querelle familiale d’aujourd’hui. A son petit-fils, elle assène :

Mme Pernelle Costume 2« Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils,
C’est moi qui vous le dis, qui suis votre grand-mère.
Et j’ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
Que vous preniez tout l’air d’un méchant garnement,
Et ne lui donneriez jamais que du tourment. »


Dans la veine Tartuffe, nous avons eu droit à une splendide Madame Pernelle en la personne de Laurence Rossignol, notre ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes. Sûre de sa haute valeur morale personnelle et convaincue qu’elle a un rôle à jouer dans l’emploi du temps de ses congénères et l’éducation des jeunes – ne confiait-elle pas en 2014 à Frédéric Taddeï que « les enfants n’appartiennent pas à leur parents, donc la République doit leur offrir … (coupure) » – Laurence Rossignol, donc, n’a pas tardé à faire connaître par tweet tout le mal qu’elle pensait de Pokémon Go, jeu qui, selon elle, ne correspond pas, aux critères souhaitables d’une vie dédiée aux beautés supérieures de la culture et du « vivrensemble » :

Ce tweet moralisateur est d’autant plus digne de Tartuffe que Laurence Rossignol n’avait apparemment pas les mêmes préventions à l’égard de Ruzzle, jeu en ligne qu’elle n’hésitait pourtant pas à pratiquer sur les bancs du Sénat. Mais il est aussi beaucoup plus inquiétant, car si Madame Pernelle se bornait à vouloir régenter la vie de sa famille de façon privée, c’est à la société tout entière que Laurence Rossignol compte imposer un mode de vie.

Le Pokémon Go est un exemple parmi d’autres, mais il résume particulièrement bien la crispation des censeurs. Tout d’abord, ce jeu serait idiot. Il ne permettrait pas d’enrichir son esprit, il ne permettrait pas de s’éduquer. C’est possible, je n’en sais rien. Je ne joue pas à Pokémon Go parce que ce n’est pas un loisir qui m’attire, mais j’en pratique d’autres qui, à suivre les raisonnements restrictifs des censeurs, seraient tout aussi répréhensibles (la bronzette dans mon jardin, sans même un livre comme excuse, par exemple). Mais faut-il vivre en permanence sur le qui-vive intellectuel ? Il est probable qu’une partie d’échecs serait jugée plus conforme à une vie entièrement consacrée aux choses de l’esprit. Il est également probable qu’un petit jogging serait accueilli avec bienveillance, c’est dans l’air du temps, nous sommes priés de « manger bouger. » 

Sur ce dernier point, remarquons que Pokémon Go a puissamment oeuvré à faire sortir les amateurs de jeux vidéo de chez eux, comme le montre très bien la photo relayée par Laurence Rossignol. Mais pour nos censeurs, c’est un autre sujet de tracas. Les yeux rivés sur leur téléphone portable, les joueurs se dispersent dans l’espace public au risque de provoquer des accidents pour eux ou pour les autres. A vrai dire, les risques ne paraissent guère plus élevés que pour toutes les autres utilisations d’un téléphone portable en marchant ou en conduisant, et les accidents relevés à ce jour sont peu nombreux par rapport au nombre faramineux de joueurs (en un mois, Pokémon Go aurait atteint 130 millions de téléchargements, un record pour un jeu sur portable).

En France, on parle beaucoup des risques « potentiels », mais à ma connaissance, seul un accident de voiture sans gravité a été répertorié à ce jour. Il n’en fallait pas plus pour déclencher chez nos édiles des envies d’encadrement législatif, voire d’interdiction pure et simple. Dans l’Ain, le maire d’une commune de 1000 habitants a décidé d’interdire le jeu en raison : 1. des dangers liés à l’inattention des piétons et des conducteurs, 2. des troubles à l’ordre public que créeraient de possibles regroupements de joueurs et 3. de « l’addiction dangereuse que représente ce jeu vis-à-vis de jeunes populations. » Une telle démarche est d’autant plus inquiétante que cette commune est très peu concernée par le jeu. Elle montre ainsi clairement qu’il s’agit avant tout de faire prévaloir un ordre moral.

En effet, face à l’engouement extraordinaire que ce jeu a provoqué dès son lancement, nos censeurs réprouvent surtout le fait que pendant qu’ils chassent Pikachu et Coxyclaque, les joueurs ne se consacrent pas à des tâches à haute valeur « sociale et solidaire. » Ils ont l’air de croire que lorsqu’on joue à Pokémon Go, on ne pense plus à lutter contre le sida, on ne pense plus aux sans-abris. Ils sont de ces personnes qui s’imaginent qu’on ne peut faire qu’une seule chose dans la vie et qu’il faudrait se draper 24 h sur 24 dans l’humanitaire, dans « l’attention aux autres » comme dit Laurence Rossignol. N’a-t-on pas le droit de se divertir pour se divertir, sans chercher perpétuellement à changer le monde ?

En réalité, la société est diverse et c’est heureux. Tout le monde n’aime pas les mêmes choses, tout le monde ne fait pas les mêmes choses en même temps, il arrive même qu’on puisse avoir des goûts divers en une seule personne. De plus, je suis assez tranquille que si Pokémon Go a du succès, ce jeu générera des bénéfices qui seront réintroduits dans le circuit économique et qu’in fine il fera beaucoup plus pour les sans-abris, le financement de la recherche médicale etc… que les gémissements hypocrites des bigots qui ne savent financer leur prétendue générosité que par le prélèvement fiscal de l’argent des autres.

Si le jeu a rapidement connu un succès planétaire inédit, il n’est pas exclu de penser que le soufflé retombera quelque peu une fois la rentrée scolaire et étudiante effectuée. Son lancement pendant l’été a créé un prisme médiatique qui lui donne une importance qu’il n’a sans doute pas parmi toutes les autres activités humaines, mais ça n’a pas empêché les censeurs de tomber à pieds joints dans ce piège en prononçant leurs sentences comminatoires dans les secondes qui ont suivi sa mise à disposition, indice supplémentaire que c’est moins la réalité du déroulement du jeu qui est en cause que le besoin d’imprimer rapidement dans les esprits une vision idéologique de ce que la vie doit être.

Chez les bigots de gauche, on aime le repos du dimanche, la semaine de 4 jours, et les journées de 8 heures pour travailler, 8 heures pour dormir et 8 heures pour se divertir dans des activités « sociales et solidaires » hautement conscientisées. Chez les bigots de droite, on aime le repos du dimanche, la semaine de 5 jours, et les journées de 8 heures pour travailler, 8 heures pour dormir et 8 heures pour se divertir dans des activités de haute tenue intellectuelle qui cultivent « l’héritage. »

Tout se passe comme le décrivent Damis (petit-fils), Dorine (suivante) et Madame Pernelle dans un échange musclé à propos de Tartuffe :

DamisQuoi ! je souffrirais, moi, (…)
               (…) que nous ne puissions à rien nous divertir,
               Si ce beau monsieur-là (Tartuffe) n’y daigne consentir ? 

DorineOn ne peut faire rien, qu’on ne fasse des crimes,
                Car il  contrôle tout, ce critique zélé !

Mme Pernelle 5Mme Pernelle :
Et tout ce qu’il contrôle est fort bien contrôlé.
C’est au chemin du Ciel qu’il prétend vous conduire.
(…) Il en irait bien mieux,
Si tout se gouvernait par ses ordres pieux.

Dorine :  Il passe pour un saint dans votre fantaisie ;
                 Tout son fait, croyez-moi, n’est rien qu’hypocrisie.

.
On se tromperait grandement si l’on s’imaginait que je méprise l’éducation, la culture et les activités intellectuelles d’une part, et la nécessité d’apporter des solutions aux problèmes des sans-abris, des chômeurs ou des pauvres d’autre part.

S’il est bon à tout âge de chercher à lire et à s’instruire par soi-même le plus possible, j’aimerais faire remarquer à Laurence Rossignol, et à tout ceux qui se désolent qu’on puisse perdre son temps avec Pokémon Go, que le premier point passe tout d’abord par l’éducation qui, dans notre pays, est nationale, c’est-à-dire soumise à la bonne volonté du gouvernement auquel Mme Rossignol appartient. Force est de constater que si l’on observe une dégradation constante du niveau des élèves français depuis une bonne trentaine d’années, les réformes entreprises par les ministres de l’éducation qui ont défilé depuis l’élection de François Hollande accentuent encore plus cette dégringolade des standards.

Et j’aimerais enfin leur faire remarquer à propos du second point que non seulement le fait de se divertir n’empêche nullement de se préoccuper de son prochain, mais que les solutions économiques et sociales qui permettraient de faire reculer le chômage et la pauvreté existent. Elles s’appellent libéralisation du code du travail, recul de l’Etat-providence, baisse des impôts et des dépenses publiques. Or le gouvernement auquel, je le répète, Madame Rossignol appartient, fait exactement l’inverse et les candidats présidentiels d’opposition sont loin de proposer franchement de telles mesures.

Dans les deux cas, la pratique (ou la non-pratique) de Pokémon Go, comme de tout divertissement purement divertissant n’est absolument pas en cause. Alors jouons, ou ne jouons pas, comme il nous plaira ! Le ciel ne nous tombera pas sur la tête et ce sera déjà un premier pas vers plus de liberté.


Cette vidéo de l’INA (10′) nous présente Madame Pernelle et son impérieux désir de contrôler ses semblables, au tout début du Tartuffe de Molière dans la mise en scène de Jacques Charon pour la Comédie française en 1973.


Mme Pernelle Costume par Laura AlessandriniIllustration de couverture : Costume de Madame Pernelle, personnage créé par Molière dans sa pièce en cinq actes Le Tartuffe ou l’Imposteur – Dessin de Laura Alessandrini.

6 réflexions sur “Molière nous l’avait dit : Pas de Pokémon Go chez Mme Pernelle !

      • Si j’en juge par les réactions outrées et scandalisées que le Conseil d’Etat a provoquées hier avec sa décision de suspension des arrêtés anti-burkini (« journée noire pour la liberté » d’après Luc Ferry), mon article d’hier est en lui-même un petit scandale … qui a été promptement ignoré (comme d’habitude) par les réseaux sociaux où je publie.

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