Le tweet à 10 000 caractères : mais c’est un blog !

Le monde évolue vraiment à une vitesse insoutenable. Voilà que Twitter, le célèbre réseau social à 140 caractères par publication, envisage de faire passer la limite de ses tweets à 10 000 caractères. La perspective d’un tel débordement est tellement horrible que pour une fois le monde de la culture et le monde de la finance sont d’accord pour s’y opposer jusqu’à la dernière extrémité ! Bernard Pivot, monument télévisuel, orthographique et littéraire de notre exception culturelle s’en est ému au point de menacer Twitter de ses adieux si le projet devait prendre forme, tandis que l’action de l’entreprise a perdu 3 % de sa valeur dans la journée qui a suivi cette annonce, preuve de la défiance des marchés, qui lui ont attribué vendredi dernier son prix le plus bas depuis son introduction en bourse, soit 19,98 $. 

Cours de l’action Twitter depuis l’origine (cliquer sur l’image pour agrandir) :

Abonnés réseaux sociaux monde 2015Coup dur pour Twitter ! Bernard Pivot ravive la grande rivalité, la blessure philosophique que constitue depuis toujours la concurrence de Facebook, réseau « logorrhéique » donc bas de gamme qui réussit pourtant à réunir presque 1,5 milliard d’abonnés alors que Twitter n’en compte que 307 millions à fin 2015 (voir diagramme ci-contre). Et comble du malentendu, les marchés financiers, impitoyables censeurs du succès, enfoncent encore plus l’entreprise qui se démène pourtant en tous sens pour essayer de les satisfaire et engranger un peu de résultat dans ses comptes désespérément négatifs, chose que Facebook parvient à faire sans difficulté :

Si le passage probable de 140 à 10 000 signes par tweet constitue une petite révolution dans l’art de communiquer, et si les utilisateurs y sont dans l’ensemble si farouchement hostiles, c’est aussi parce que depuis quelques temps Twitter semble s’ingénier à les dérouter par des changements incessants qui tracassent même les générations les plus modernes, les plus à l’aise avec les nouvelles technologies et les plus adaptables à la nouveauté. C’est simple, la twittosphère est quasiment au bord de la crise de nerfs.

En cause, tout d’abord, la transformation du repérage des tweets favoris. Ils étaient marqués d’une étoile, et voilà qu’ils sont affectés d’un petit coeur rouge comme les aiment les fillettes de huit à treize ans. J’avoue que je n’ai jamais compris à quoi servait un « tweet favori. » Une fois que vous avez cliqué sur l’étoile, le tweet rentre dans une sorte de sac à tweets d’où il y a assez peu de chance de le voir ressortir un jour. La personne qui a émis le tweet voit que vous l’avez apprécié, mais les choses s’arrêtent là. Il m’est arrivé d’utiliser ce système pour stocker des liens intéressants, mais inutile de dire qu’en fait je ne m’en suis jamais plus préoccupée par la suite. Le changement de l’étoile en coeur rapproche le système du « J’aime » de Facebook. D’ailleurs le tweet n’est plus favori, il est « aimé. » J’aime les tweets ! Il est possible que sous cet angle, il génère plus d’action. Pour ma part, je clique maintenant sur le coeur chaque fois que je veux remercier quelqu’un d’un tweet aimable ou d’un retweet. Finalement, pour moi, ce coeur s’assimile à une marque de politesse, comme une lettre de château façon Twitter.

Second changement qui met le réseau en émoi, l’idée, encore une fois inspirée de Facebook, de laisser tomber l’ordre anté-chronologique des tweets. Alors que Twitter empilait sagement les tweets les uns sur les autres à mesure de leur publication, Facebook modifie l’ordre en fonction d’algorithmes censés rendre compte de l’activité et des préférences supposées des abonnés. Si vous n’êtes pas connectés 24 heures sur 24, vous avez toutes les chances de voir la même publication revenir plusieurs fois en haut de page et d’en manquer beaucoup d’autres à jamais disparues dans les profondeurs du fil d’actualités. Je partage sans réserve le souhait des internautes de voir l’ordre chronologique inversé s’imposer car il est beaucoup plus simple à gérer. De plus, en dépit de l’infantilisation évidente que représentent les formules « coeur » et « j’aime », en dépit de ma faible expérience des réseaux sociaux, je n’ai besoin ni de Twitter ni de Facebook pour m’expliquer ce qui m’intéresse. J’aimerais autant en faire le choix moi-même.

Je dispose d’un compte Twitter et d’un compte Facebook, l’un comme l’autre plutôt modeste en participants. Là où une ado comme ma fille a plus de 1000 « amis » sur Facebook, là où un journaliste, un « leader d’opinion » ou un homme politique croule sous les milliers de suiveurs sur Twitter, j’atteins très péniblement les 260 pour le premier et les 125 pour le second. C’est dire mon insignifiance et ma faible expérience sur les réseaux sociaux. Or chacun sait que dans notre XXIème siècle maintenant bien entamé, la maxime « Je pense donc je suis » a été irrévocablement remplacée par « Je twitte donc j’existe. »

J’en veux pour preuve qu’un blogueur connu de la twitto-socio-sphère, s’interrogeant un jour sur une information qu’il avait lue dans un tweet, se crut obligé de faire remarquer sur un ton faussement détaché : « Mais quel crédit peut-on accorder à un type qui n’a que 100 followers ? » à propos du titulaire du compteÇa se voulait boutade, mais je vois ce genre de réflexion plutôt comme un lapsus révélateur. C’était en réalité un jugement de valeur extrêmement sérieux livré avec les apparences du trait d’esprit.

Car chez Twitter, le « follower » n’est pas vraiment votre « ami ». Les relations qui s’établissent sur ce réseau ne donnent lieu à aucune réciprocité automatique. Le « follower », c’est celui qui vous suit, c’est celui qui baise la trace de vos pas, c’est celui qui a détecté chez vous une pensée tellement supérieure qu’il est prêt à récolter vos moindres dires et à les vénérer comme il se doit. Bon, j’exagère quelque peu, mais disons que ces systèmes de mise en relation ne sont pas exempts de leur petit lot de flatterie et de courtisanerie. Facebook n’est d’ailleurs pas en reste sur ce point malgré le mode réciproque de la relation. J’ai fini par m’apercevoir qu’on pouvait être facialement l’ami de quelqu’un tout en arrangeant ses paramètres de façon à ne pas avoir à subir ses publications. On en revient au système de révérence élève / maître.

Twitter est donc existentiel, et voilà que l’existence de ses abonnés est soumise à des bouleversements inimaginables, même pour des personnes à la pointe de la modernité sociale et communicationnelle. Le projet de faire passer le nombre de caractères de 140 à 10 000 parait fou tant il y a disproportion entre les deux nombres. Premier point important en faveur des 140 caractères, ce format permet de les citer facilement. La presse se régale, je me régale, à rapporter les déclarations plus ou moins fines des responsables politiques et des personnes en vue.

Second point, risque de logorrhée, comme disait Pivot, risque de ressembler à Facebook et ses étalages complaisants d’humeurs et d’images. Ma lettre est plus longue que d’habitude car « je n’ai pas eu le loisir (le temps) de faire plus court » écrivait Pascal dans une de ses lettres aux jésuites dans Les Provinciales (1656). Voilà quelle serait donc la supériorité de Twitter : la concision est la marque d’esprits réfléchis et synthétiques qui prennent le temps de discerner l’important dans le foisonnement de l’inutile et de l’insignifiant.

Si on veut. Si seulement ! Si chaque abonné se contentait d’une « pensée profonde » par jour, on pourrait sans doute se rallier à cette idée. Mais Twitter, ce sont des dizaines et des dizaines de répliques lancées en un instant dans le vaste internet, ce sont des conversations virtuelles instantanées qui n’ont aucune raison d’être plus ou moins réfléchies que les échanges qui se déroulent sur Facebook ou dans la vraie vie. Le côté réduit de chaque réplique pousse aussi à dire dans une succession de tweets tout ce qui nous passe par la tête à un moment donné. Je ne pense donc pas que les modalités du support puissent influencer significativement la qualité des échanges. Seule la disposition d’esprit de ceux qui échangent le peut. De plus, le passage à 10 000 signes ne serait pas obligatoire. L’idée consisterait plutôt à intégrer directement dans un tweet les liens ou photos qui lui sont souvent associés. Cela correspond à mon utilisation de Twitter : un titre, puis le lien de mes articles de blog.

Mais alors, si le lien devient du texte, mon compte twitter se transforme en blog ! En supposant une moyenne de 6 caractères par mot, 10 000 caractères correspondent en effet à 1600 mots, ce qui est la longueur la plus fréquente de mes articles. La conclusion s’impose d’elle-même : je ne suis pas peu fière de réaliser qu’en créant Le Blog de Nathalie MP il y a presqu’un an, à l’instar des milliers de blogueurs qui m’ont ouvert la voie en privilégiant la forme du blog pour développer et faire passer leurs idées, j’ai anticipé les évolutions futuristes d’une entreprise star et ultra-moderne de l’internet ! Forte de tant de clairvoyance, je suggère à Twitter une réforme très utile, celle de pouvoir corriger ses tweets plutôt que les effacer et les réécrire. La faute d’orthographe est le premier ennemi du blogueur !


TwitterIllustration de couverture : Le logo de Twitter.

4 réflexions sur “Le tweet à 10 000 caractères : mais c’est un blog !

  1. Twitter est un animal étrange dans le monde de l’Internet. La brièveté des messages est sa marque de fabrique. Que va-t-il lui rester pour se différencier de ses concurrents? N’oublions pas que la société Twitter n’a jamais gagné d’argent…

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  2. Contrairement aux assertions hypocrites de Twitter, la brièveté de son format n’est pas génératrice de concision : elle est génératrice de destruction de la langue, de fautes d’orthographe, d’abréviations incompréhensibles et malavisées, de difficulté de lecture, de mauvaises querelles, de grossièreté et de superficialité.

    Elle favorise les comportements de racailles par rapport à la sagesse. Elle donne la prime aux braillards et aux insolents sur les savants et les réfléchis.

    Bref, la mauvaise monnaie chasse la bonne, et c’est pour ça que ça marche. Offenser les gens et la décence est plus efficace pour faire de l’audience que de partager le savoir, la lucidité ou le talent.

    Il suffit de voir ce que Twitter a conduit les hommes politiques à faire. Ce métier n’est certes pas de ceux qui induisent à la sagesse ou à la dignité, mais depuis que les politiciens peuvent twitter, leurs mauvais penchants se sont démultipliés. Donner Twitter à un élu, c’est un peu comme donner la clé de l’Internet porno à un adolescent.

    J’ignore pourquoi Twitter a annoncé la réforme des 10 000 caractères, et d’ailleurs on aura compris que je n’utilise pas la twittochose. Mais ce changement ne peut qu’être positif : il allie la possibilité de diffuser des textes dignes de ce nom à la puissance promotionnelle qui rend les fameux rézosocio inévitables aujourd’hui.

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    • Bonjour, merci pour votre commentaire,
      Twitter a en effet tout d’un outil promotionnel. C’est particulièrement vrai pour les journalistes et les hommes politiques. Twitter a aussi le côté qui est décrit dans le film « Ridicule » : faire assaut d’esprit à tout prix.
      Personnellement, je trouve que le blog, surtout dans un environnement aussi bien conçu que WordPress, et surtout quand il gagne une fréquentation qui permet d’enclencher un débat en commentaires, possède beaucoup d’avantages pour l’échange d’idées de qualité. C’est à la fois un espace personnel et un espace ouvert sur l’extérieur, dont le format long permet d’expliciter ses idées et d’accueillir les idées des autres, sans la pression du réseau. Mais bien sûr, tout dépend aussi de ce qu’on y écrit, quel que soit le support : garbage in, garbage out 🙂
      Cordialement, Nathalie MP.

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