De l’art des idéologues de prendre les problèmes à l’envers

Dans la petite ville balnéaire de Carmel-by-the-Sea en Californie, le style « forêt urbaine » de l’environnement rend la surface des trottoirs inégale. Ajoutez l’absence d’éclairage public, un choix assumé de cette commune pleine de bizarreries anticapitalistes, et voilà que le port de talons à la fois trop hauts et trop fins pourrait s’avérer dangereux et entraîner de regrettables mises en cause de la municipalité.

Que faire ? Améliorer la voirie et mettre fin à l’absence d’éclairage afin de permettre aux piétons de se déplacer à leur convenance ? Certainement pas ! Plutôt interdire les talons aiguilles ! Et attention, pas n’importe lesquels, micro-management tatillon oblige ! Sont prohibés tous les talons mesurant plus de 2 pouces de hauteur (environ 5 cm) et moins d’un pouce carré d’emprise au sol. On croit rêver, mais ce n’est pas tout, il manque encore le volet paperasse et bureaucratie : en cas de besoin très pressant, il est possible d’obtenir une autorisation temporaire en mairie !

D’apparence gentiment folklorique, cette histoire est néanmoins typique de la façon dont les idéologues font toujours prévaloir leur idée du bien sur l’exposé des faits et le simple bon sens, voire sur la simple justice et le simple respect des droits des individus. La bonne politique consisterait à déterminer précisément le problème et à y remédier de la façon la plus juste et la plus pragmatique possible, pas à demander aux victimes de s’adapter ni à inventer des problèmes qui n’existent pas et à créer ensuite des rétorsions qui ne résoudront rien.

Or c’est pourtant une effroyable constante de la politique française (et bien souvent européenne) que de prendre les problèmes à l’envers dans un mix hallucinant d’incohérence et de mauvaise foi, au nom de principes charmants de prime abord – sauver le modèle social égalitaire que le monde entier nous envie – mais en fait inopérants et qui ont fait la preuve de leur inefficacité depuis plusieurs décennies.

Voici cinq exemples emblématiques qui s’entretiennent les uns les autres :

1 · À l’époque du Covid, les livres n’étaient pas considérés comme des produits essentiels par le gouvernement Macron-Castex. En conséquence, les librairies et les rayons spécialisés des grandes surfaces furent fermés par décision administrative tandis que la vente en ligne avait tout loisir de poursuivre ses activités.

Amazon n’en était pas moins vilipendé par toute la classe gouvernante et la sphère anticapitaliste. « Amazon se gave, à nous de ne pas les gaver », s’exclamait alors la ministre de la Culture de l’époque Roselyne Bachelot. Et de prendre en charge les frais d’expédition des libraires au titre du « quoi qu’il en coûte » plutôt que d’autoriser la réouverture des librairies sur le modèle des boulangeries.

2 · Le niveau des élèves français est en décrochage constant dans toutes les matières depuis 1985. Un triste résultat mesuré autant par l’Éducation nationale elle-même que par les grandes évaluations internationales. On pourrait penser que cela a donné lieu à de vigoureuses réformes des programmes au sein desquels les savoirs fondamentaux ont retrouvé une place prépondérante. On pourrait penser que l’autorité des enseignants a été restaurée et que le niveau exigé pour réussir aux examens a été relevé.

Mais non, chers amis. Car voyez-vous, dès lors qu’on parle de savoirs, d’efforts, d’orthographe, de clarté d’expression, à l’écrit comme à l’oral, il y a toujours un brillant pédagogiste pour venir vous soutenir que ces exigences sont des marqueurs d’inégalités et d’exclusion qui favorisent les enfants des familles aisées.

Résultat, le taux de réussite au bac ne fait qu’augmenter, la place de la France dans les tests internationaux ne fait que s’effriter, les élèves des familles défavorisées doivent se contenter du peu que leur accorde l’Éducation nationale et les élèves des classes aisées tireront leur épingle du jeu car leur famille fera ce qu’il faut pour leur donner par ailleurs le niveau scolaire et culturel nécessaire à leur avenir.

3 · Les entreprises françaises ne sont pas assez compétitives. Elles n’arrivent plus à exporter tant la concurrence étrangère est devenue rude. Certains fleurons industriels de nos régions n’ont plus que la liquidation judiciaire comme perspective d’avenir. La ritournelle est connue, les raisons sont connues : trop de charges sociales, trop de paperasse et trop de normes, dont notamment une avalanche de nouvelles normes environnementales. Les concurrents n’ayant pas les mêmes contraintes, ils peuvent proposer des produits à des prix nettement plus alléchants.

Va-t-on s’atteler à alléger les normes ? Va-t-on se dire qu’il faudrait peut-être redessiner notre modèle social ? Va-t-on finir par penser qu’une très haute protection sociale accordée à des citoyens qui ont de plus en plus de difficultés à trouver un emploi rémunérateur n’est pas forcément la façon la plus solidaire et sociale de faire de la politique économique ? 

Bien sûr que non ! Vu de chez nous, la concurrence est essentiellement déloyale. Elle vient d’entrepreneurs qui se fichent du bien commun, qui se fichent de l’écologie, qui se fichent de l’égalité, qui se fichent de la solidarité. Une seule solution, les taxer encore et encore pour les faire contribuer à notre haute valeur morale. Que cette merveilleuse solution contribue en fait à plomber le pouvoir d’achat des Français, et de façon encore plus critique celui des Français les plus modestes, n’effleure évidemment pas nos M. et Mme à l’Envers qui hantent hélas les couloirs de la politique française.

4 · Les loyers sont trop élevés, il est devenu impossible de se loger à des prix raisonnables dans certaines grandes villes, à commencer par Paris. Parallèlement, il est devenu impossible de déloger les squatteurs ou les locataires qui ne paient plus leurs loyers. Et parallèlement, le parc de logements locatifs privés s’est rétréci comme peau de chagrin, les propriétaires ne voyant plus d’intérêt à mettre leurs biens immobiliers en location.

Le législateur pourrait se dire qu’il faut restaurer la confiance des bailleurs privés pour les inciter à revenir sur le marché et relancer la construction de logements. Mais non. Aucune analyse sérieuse des raisons de la pénurie n’est entreprise.

Dès lors que l’on constate des prix trop élevés dans un marché qui s’effrite, la seule raison imaginable par nos idéologues réside dans l’appât du gain démesuré des propriétaires bailleurs ou des promoteurs immobiliers et les seules solutions vraiment solidaires, mais notoirement inefficaces, consistent à plafonner des loyers, instaurer des quotas de logements sociaux et introduire des réglementations absurdes type DPE. Certains vont même jusqu’à parler de réquisitionner les surfaces vides et de limiter le nombre de m2 par personne. Et comme par hasard, tout va de mal en pis.

5 · Last but not least, le déficit public français s’accroit dangereusement alors que le niveau d’impôts est déjà au top mondial. Le pragmatisme couplé au principe de réalité indiquerait sans nul doute qu’il faut couper dans les dépenses, repenser certaines redistributions, ralentir certaines interventions étatiques et stopper certaines attributions de subventions trop facilement accordées d’année en année. Une personne au fait des rouages de notre système social hyper collectiviste et hyper redistributif irait même jusqu’à penser que c’est le système lui-même qu’il faudrait revoir de fond en comble.

Mais non, chers amis. Le problème de la France est un problème de recettes, les prélèvements obligatoires y sont injustement trop faibles. Même le faux talentueux M. Lecornu fait mine d’y croire très fort et répète en boucle qu’il faut sauver notre modèle social – il en va de sa longévité à la tête du gouvernement. De rien d’autre, je vous assure. Ni de la grandeur de la France, ni de la prospérité de ses citoyens. La triste réalité de 2026, c’est que nous allons vers un budget lourdement déficitaire qui prive le secteur marchand d’un peu plus de capitaux que d’habitude pour investir et innover.

Pourtant, l’on sait depuis longtemps que les effets secondaires de ce contexte fiscal exacerbé peuvent être extrêmement dommageables. Ce n’est pas pour rien que notre Code des impôts est bourré de niches et d’allègements disséminés un peu partout, pour un peu tous les publics. Ce n’est pas pour rien que François Hollande avait accordé des exemptions fiscales particulières pour le Championnat d’Europe de football 2016 (Euro 2016). On n’ose à peine imaginer ce que serait notre niveau de fiscalité sans cela.

Bref, les idéologues sont maître en l’art de prendre les problèmes à l’envers. Mais pas seulement. Ils sont aussi maîtres dans l’art de persévérer dans leurs propres échecs. Depuis le blocage des loyers, la situation est encore pire ? C’est probablement que le blocage n’était pas assez sévère. Remettons-en une couche ! Ils sont idéologues, rien ne peut entamer leurs certitudes. Ça promet.


Illustration de couverture : Assemblée nationale sens dessus dessous et couverture du livre M. à l’Envers (Hachette jeunesse).

10 réflexions sur “De l’art des idéologues de prendre les problèmes à l’envers

  1. Excellent constat !
    Autant il est navrant (pour ne pas parler de l’indignation et de la révolte sous-jacentes) de constater la malignité de nos « dirigeants » férus de leurs certitudes, autant il est réjouissant de constater la verve de votre plume.
    Bravo, bravissimo, Nathalie !

  2. Excellent et triste constat.
    Quand on pense que Clint Eastwood a été maire de Carmel dans les années 80…

    Ce qu’il y a de plus triste dans ce constat, c’est que l’ensemble de la classe politique sait ce qu’il faut faire. Preuve en est – par exemple – les facilités accordées pour la reconstruction de Notre Dame.
    Mais une absence totale de courage mêlée à une vraie dissonance cognitive font qu’il leur est impossible de généraliser ce qui fonctionne.

  3. Dans les années d’après-guerre, l’Europe s’est bâtie sur une énorme bienveillance pacifiste en faisant des tonnes de mea culpa sur son passé guerrier, impérialiste et colonialiste. Elle a prétendu en plus avec arrogance que tous les autres continents devraient l’imiter.
    Avec ce chapeau idéologique, la guerre ne peut plus exister, la croissance c’est mal en plus assortie de la sauvegarde anxiogène de la planète, elle doit cesser. Le pire est que pour nos partenaires asiatiques, américains et bientôt africains, cette rhétorique est devenue risible, nous passons de plus en plus pour des bouffons. Et nos élites tellement pétries d’arrogance, ne semblent pas s’en rendre compte !

    Il a dit en Chine : « Chaque année 300 milliards sont investis à l’étranger il est temps que les européens prennent le risque d’investir dans leurs propres entreprises. Il faut simplifier les réglementations , transformer cette épargne en produits financiers, unifier la supervision ».
    Ah ouais mais pourquoi notre épargne ne fait pas tout cela ? Pas un mot sur l’insuffisance de rentabilité offerte aux épargnants, aux capitaux; pas un mot sur l’insécurité financière, sur le risque social, sur les prédations fiscales et la gabegie de l’Ogre étatique.
    Avec l’inculture économique et financière des européens et face à la libre circulation des capitaux, il n’y a aucune chance que l’imprécation devienne réalité. Il impliquerait que l’Europe redevienne capitaliste et même horreur spéculatrice !
    Non la conjoncture malgré les discours, est toujours structurellement hostile aux progrès techniques, à l’innovation et à notre industrie et en préalable celle à vocation vitale et bon marché, énergie, chimie, ressources minières, agriculture, etc…

    Je pense qu’il faut renverser ce mythe fondateur qui a pu être compréhensible il y a 70 ans. C’est un préalable révolutionnaire dans notre contexte occidental et Français en particulier.

  4. Le trottoir, par définition, a toujours raison. Il est le sol sacré de la République réglementaire, le bitume de la justice sociale, la dalle pénitentielle où les citoyens expient leur attachement malsain à la volonté personnelle. Les règles sont parfaites. Les dispositifs sont vertueux et irréprochables. Ce sont les êtres humains qui sont imprévisibles, sujets à l’erreur, à la contestation, voire à l’initiative. Si quelqu’un tombe, c’est qu’il a commis un faux pas, par perversité ou par folie. Tout le monde sait qu’une école sans élèves, une économie sans entreprises et des logements sans propriétaires marcheraient enfin comme prévu. Le trottoir, débarrassé de l’humain, pourrait alors donner sa pleine mesure.

    • Le peu d’humain qu’il me reste – qui a déjà débarrassé le trottoir – vous remercie, cher Flamby4Ever, pour votre très grande sagacité !
      Je vous attendais : je n’ai pas été déçue ! Merci encore !

      • @Mildred: Mon petit commentaire n’était qu’un modeste ricochet sur l’excellent article de Nathalie, que je salue bien bas, avec toute la révérence sincère d’un lecteur reconnaissant. Merci pour votre message aussi chaleureux qu’inattendu. Je vous souhaite un excellent week-end apaisant et réparateur. Pour l’égayer, je vous recommande vivement un jacuzzi, du champagne, voire une eau gazeuse hautement pétillante, ou à défaut une bonne BD, bref quelque chose avec des bulles. Il paraît que ça rend le quotidien plus léger.

  5. Très chère Nathalie,
    Je suis sûre que vous ne serez pas étonnée que la CM2 du blog ait eu besoin de plusieurs jours pour se familiariser avec les exemples fort judicieux que vous avez choisis pour démontrer que les idéologues (français et européens) qui nous gouvernent, ont l’art (mais pas la manière) « de prendre les problèmes à l’envers ».
    Mais continuant à vous lire, je me suis rendu compte, que pour chacun des exemples que vous nous soumettiez, vous nous aviez aussi indiqué le remède – le contre poison libéral – qu’il conviendrait de faire ingurgiter à notre administration malade pour que tout rentre dans l’ordre libéral.
    Or force est de constater qu’il ne se produit rien de ce genre puisqu’après que les idéologues aient pris les problèmes à l’envers, les libéraux sont impuissants à faire adopter leurs solutions par ceux qui nous gouvernent.
    Cela s’appelle, au mieux : être dans une impasse !
    Pour le cas où vous seriez encore présente parmi nous, je vous souhaite, ainsi qu’à tous les amis de ce blog, un très joyeux Noël !

    • @Mildred : Vous avez parfaitement raison, le libéralisme est dans une impasse. Mais c’est une impasse privée. Donc pas de code des impasses en trois mille pages, pas de redevance incitative sur les demi-tours, pas de commission paritaire sur les jeux d’enfants, pas de haute autorité de régulation des fêtes de voisins et, luxe suprême, pas de corruption. Dans la France de 2025, c’est déjà un bel exploit.

      Joyeux Noël à vous et à vos proches, ainsi qu’à tous les lecteurs et contributeurs de ce splendide blog animé par notre gardienne d’impasse préférée, Nathalie MP qui a au moins le mérite de tenir l’impasse ouverte sans comité consultatif.

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