La liberté, bonheur ou souffrance des hommes ? (I)

A l’approche du Carême, voici quelques réflexions sur les trois tentations du Christ au désert (article d’aujourd’hui) et sur la Parabole du Grand Inquisiteur de Dostoïevski (article de demain).

(I) Les trois tentations du Christ au désert

Avec le Mercredi des Cendres qui tombe cette année le 1er mars, les chrétiens vont entrer en Carême, c’est-à-dire dans une période de quarante jours, dimanches exceptés, se terminant avec la fête de Pâques. Il s’agit pour eux de se préparer à la Résurrection du Christ, non pas strictement par le jeûne (qui serait peu différent de l’ennui d’un régime amaigrissant), mais par le partage et la prière, par l’idée de rejeter les tentations, implorer le pardon de Dieu et prendre sur soi pour se tourner (se convertir) vers les autres et vers Dieu. 

La durée de quarante jours est à rapprocher du temps passé par Jésus dans le désert juste après son baptême dans le Jourdain par Jean le Baptiste, et juste avant de partir sur les chemins de Judée et Galilée pour annoncer la bonne nouvelle de la victoire de la vie sur la mort.

A la fin de la scène du baptême, dans Matthieu 3, 13-17 par exemple, l’Esprit de Dieu descend comme une colombe sur Jésus et dit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j’ai mis tout mon amour. » On pourrait dire que Dieu, agissant ainsi par l’Esprit-Saint, signe officiellement aux yeux du monde la lettre de mission de Jésus. C’est pourquoi on découvre ensuite « à notre surprise » – formule de Benoit XVI dans Jésus de Nazareth – que la première idée de l’Esprit fut de placer Jésus en tentation :

« Jésus, après son baptême, fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le démon. » (Mt 4, 1-11)

Mais comme le souligne B16, Jésus doit parcourir toute l’histoire des hommes, en souffrir jusqu’au bout pour pouvoir la transformer. La confrontation avec le démon est une lutte intérieure pour sa mission, une « descente dans les épreuves qui menacent les hommes » et finalement l’affirmation de ses choix et de sa liberté.

Jésus ne rencontre pas le démon au mieux de sa forme. Il a jeûné pendant quarante jours et quarante nuits pour se préparer à sa mission divine et il a faim. C’est seulement à ce moment que le démon s’approche car il ne s’attaque qu’aux individus en position de faiblesse.

« Si tu es le fils de Dieu » commence-t-il. Voilà une interpellation qu’on n’a pas fini d’entendre au cours du temps. Le démon, c’est aussi le sceptique radical, celui qui est sûr de sa belle indépendance d’esprit, celui qui met Dieu au défi, celui qui met Dieu en demeure de lui apporter des preuves.

Si tu es le fils de Dieu, « ordonne que ces pierres deviennent du pain. » Si tu es le fils de Dieu, fais un miracle et alors je pourrai croire. On voit déjà que la foi qui démarrerait sur cette base-là est assez mal partie car il s’agirait de se rallier aveuglément à une sorte de surhomme. Le sceptique qui se voit forcément comme éclairé est finalement prêt à suivre n’importe qui et abandonner sa liberté de choix pour peu qu’il soit suffisamment impressionné par les pouvoirs surnaturels qu’on lui mettrait sous les yeux.

Bien sûr, on sait que Jésus a accompli des miracles, mais remarquons que ce ne fut jamais dans un contexte de défi. La foi a toujours précédé le miracle. Dans l’évangile de Marc 10, 46-52, l’aveugle Bartimée reconnait dans Jésus le messie envoyé par Dieu. C’est pourquoi il recouvre la vue et non l’inverse. Il n’a pas été « forcé » par le miracle, le miracle est venu couronner sa foi. « Va, ta foi t’a sauvé » lui dit Jésus.

Le démon ne choisit pas le pain au hasard. Jésus est tenaillé par la faim, ce qui le rend immédiatement vulnérable, mais surtout le pain est le symbole de notre subsistance, de notre lutte biologique réussie pour la vie et contre la mort. Notre existence terrestre est tout d’abord occupée par nos efforts pour nous procurer et procurer à nos proches cette subsistance capitale. On imagine bien quel pourrait être le pouvoir de celui qui promettrait du pain éternellement. Mais Jésus répond :

« Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »

Non pas que Jésus méconnaisse ou méprise les contingences humaines, non pas qu’il évacue du haut de sa divinité la nécessité pour les hommes d’être prévoyants, travailleurs et responsables pour vivre. Simplement, il refuse le pouvoir de les attirer sur la base d’un ventre qui crie famine, ce qui constituerait une entorse complète à leur liberté de choix.

Venant après la proposition de prise de pouvoir par le pain, la seconde tentation est souvent vue comme une promesse de sensationnel dans la tradition de panem et circenses : si tu es le fils de Dieu, jette-toi du haut du temple de Jérusalem, car il est écrit que Dieu enverra ses anges pour te porter.

Mais remarquons aussi que le démon connaît et cite la bible. Non seulement, il lance un défi, mais il veut aussi faire prévaloir son interprétation des Ecritures, décider de qui est Dieu et de ce qu’il doit faire, interprétant la figure de Dieu à sa façon. Là encore, nous sommes face à une présomption qui revient fréquemment au cours du temps. Les hommes, certains du moins, pensent pouvoir façonner Dieu à leur convenance.

La dernière tentation, celle par laquelle le démon offre la totalité du pouvoir politique et de la richesse matérielle disponible au Christ à condition que celui-ci se prosterne devant lui, reflète le malentendu qui a surgi dès la naissance de Jésus : quel doit être le rôle dans le monde d’un Dieu fait homme qui annonce qu’il est venu pour sauver le monde ? Nombreux sont les contemporains de Jésus qui ont pensé que le Royaume de Dieu allait leur permettre de se débarrasser des Romains, par exemple. Mais Jésus l’a dit souvent et le répète à Pilate : « Ma royauté n’est pas de ce monde » (Jean 18,36).

Jésus sort vainqueur de son affrontement avec le démon. À la possibilité de dominer le monde, de voir les hommes abdiquer toute liberté et se soumettre à lui en proie à la faim, subjugués par le sensationnel ou obligés par la force du monarque, il répond finalement au tentateur, citant et imposant sa lecture des Ecritures :

« Arrière, Satan ! car il est écrit : C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, et c’est lui seul que tu adoreras. »

Par cette réponse, Jésus explicite ce qu’il apporte au monde : il apporte Dieu, ce Dieu qui avait dit à la fin du baptême « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j’ai mis tout mon amour », ce Dieu qui est donc amour, pardon et vie éternelle.

Si ce Dieu doit trouver grâce auprès des hommes sous la contrainte, c’est comme s’il n’était ni amour, ni pardon, ni vie éternelle, c’est comme s’il n’existait pas. Dieu aime les hommes et il les a créés libres pour qu’ils puissent aussi connaître l’amour de Dieu et l’amour des autres.

Cet évangile des tentations illustre le combat entre le bien et le mal, entre Dieu et Satan, qui se joue en permanence au coeur de nos vies. Il montre en outre que Dieu, par une sorte de discrétion, par sa présence humble et murmurante, a fait en sorte de nous laisser libres pour qu’on puisse le choisir sans contrainte. 

Satan ne s’avouera jamais vaincu. Chez Luc, le récit des tentations se termine d’ailleurs par « le diable s’éloigna de lui (Jésus) jusqu’à un moment favorable. » On pourrait considérer qu’une des tentatives ultérieures du démon pour parvenir à ses fins est racontée dans la Parabole du Grand Inquisiteur insérée par Dostoïevski (1821-1881) comme un « poème » au coeur de son ultime roman, Les Frères Karamazov (1880). Elle répond point par point au récit des trois tentations au désert.

Ce sera le thème de la seconde partie de cet article dont la publication est prévue pour demain dimanche 19 février 2017.


jesus-et-le-grand-inquisiteur-par-ilya-glazunov-1985Illustration de couverture : Jésus et le Grand Inquisiteur, 1985, huile sur toile d’Ilya Glazounov, peintre soviétique puis russe né en 1930 à Léningrad (Saint-Pétersbourg).

4 réflexions sur “La liberté, bonheur ou souffrance des hommes ? (I)

  1. Merci Nathalie pour cette belle et riche explication de ce passage d’Evangile . C’est vrai que cela peut nous paraître mystérieux et surprenant qu’il soit placé juste après le baptême du Christ ! Mais comme tu le dis Jesus prend avec lui notre condition d’homme et nos péchés quand il reçoit le baptême et il subit les tentations… comme tout homme .
    L’amour de Dieu est si grand qu’il fait de son fils un homme soumis aux mêmes difficultés que n’importe qui ! Mais lui , il résiste aux tentations….

    Aimé par 1 personne

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