Avant de mettre ce blog en vacances pour l’été, je vous propose trois petites explorations sur des sujets que j’ai certes eu l’occasion d’aborder précédemment, mais seulement au détour d’autres articles, donc sans leur donner de visibilité propre (+ une republication ce week-end, 4 juillet oblige !)
Je commence avec cette idée très répandue dans le public que ce qui est petit dans le domaine économique (ajoutons : fragile, coopératif, auto-géré, familial, artisanal, local, etc.) est par nature vertueux, tandis que tout ce qui est grand, tout ce qui s’apparente à un groupe commercial ou industriel doté de filiales, avec ses actionnaires, ses profits, ses dividendes et son éventuel réseau international est forcément animé d’intentions financières sordides.
À noter que je n’ai pas anglicisé mon titre par vaine coquetterie. Je fais spécifiquement référence à l’ouvrage de l’économiste britannique Ernst Friedrich Schumacher (un proche de Keynes) intitulé Small Is Beautiful – A Study Of Economics As If People Mattered. En français, ce titre signifie littéralement : Ce qui est petit est formidable – Une étude de l’économie comme si les gens comptaient.
Publié en 1973 en pleine crise du pétrole, ce livre est notamment contemporain du fameux rapport du Club de Rome The Limits To Growth (Les limites à la croissance, 1972) et du best-seller du biologiste et écologiste Paul Ehrlich The Population Bomb (La bombe démographique, 1968) et témoigne lui aussi des craintes qui se faisaient jour à l’époque sur l’épuisement des ressources et l’insoutenabilité de l’action économique classique sur la nature.
La suite de l’histoire a montré que les prédictions apocalyptiques de l’époque sur l’effondrement du système économique mondial ne se sont nullement réalisées, mais cette idée qu’en matière économique « Small is beautiful » reste extrêmement tenace dans l’opinion publique.
L’exemple que je voudrais citer à ce propos provient d’un article que j’avais écrit en 2018 sur les méthodes violentes des activistes végans. Suite aux dégradations subies coup sur coup par de nombreux commerces de la métropole lilloise, les propriétaires d’une boucherie sévèrement touchée avaient fait savoir sur Facebook(*) ce qu’ils en pensaient :
« Dégrader ce que les gens construisent est une honte. Si vous ne mangez aucune viande nous l’acceptons, on vous embête pas ne nous embêtez pas. »
On ne pourrait mieux dire. Dans une société libre et respectueuse, tout le monde peut chercher à faire avancer ses idées, encore faut-il que cela se fasse avec des arguments auxquels il sera possible de répondre par d’autres arguments, pas avec des pavés dans les vitrines.
Petit problème, cependant, car sur leur lancée, les propriétaires continuaient ainsi :
« Attaquez vous plutôt vers d’autres structures qui brassent de la masse à des coûts où on se demande si l’éleveur y gagne quelque chose. Attaquez vous à quelques grandes surfaces au lieu de salir le travail d’un artisan qui est plus attentionné des animaux que vous ne pouvez l’être. »
Autrement dit : attaquez qui vous voulez, attaquez les grandes surfaces et les grosses exploitations, mais pas nous, car nous cochons toutes les bonnes cases de l’éthique contemporaine. Ce qui choquait les propriétaires, finalement, c’était moins la méthode que le fait qu’on s’en prenait à eux, les petits, les artisans, les gentils.
La première remarque qui me vient à l’esprit, c’est de dire qu’il n’existe pas de grande entreprise qui n’ait pas commencé par être petite. Les grands groupes ne sont pas nés grands groupes. Au départ, l’inventeur du Coca-Cola fabriquait son produit de façon artisanale dans sa pharmacie d’Atlanta ; Jeff Bezos a commencé le projet Amazon dans son garage ; Ralph Lauren vendait des cravates en porte-à-porte dans le Bronx ; etc. Ces entreprises sont maintenant des géantes, chacune dans leur domaine. Sont-elles pour autant de mauvaises entreprises qui ne rémunèrent pas leurs salariés et se fichent de leurs clients ?
On sait ensuite que la division du travail, la spécialisation et les échanges ont permis à de plus en plus d’humains d’accéder à de plus en plus de produits à des prix de plus en plus abordables pour tous les consommateurs. Il apparaît plus efficace pour la satisfaction de tous les consommateurs de produire les biens et services pour lesquels on dispose d’une expertise particulière et d’importer le reste.
Cette perspective laisse de la place à toutes sortes d’entreprises : à celles qui souhaitent offrir des produits de haute qualité, pour ainsi dire sur mesure, à une clientèle (éventuellement internationale) disposée à les acheter à un prix élevé, et à celles qui vont privilégier les volumes et les effets d’échelle au sein d’un système concurrentiel afin d’offrir le meilleur rapport qualité/prix possible. Pourquoi faudrait-il mépriser ces dernières ?
Ce qui est certain en revanche, c’est que si l’objectif est de rester petit sans chercher à se développer ni en volume ni en qualité, ce qui est du reste le problème du localisme, les jours de l’entreprise seront rapidement comptés. Pour survivre, il lui faudra augmenter ses prix, ce qui réduira encore sa clientèle. Ses capitaux seront détruits et ses salariés pointeront rapidement à France Travail. Est-ce vraiment l’objectif à atteindre ?
(*) Je ne retrouve plus la publication en question, probablement parce que la boucherie ayant fermé ses portes en 2020, le compte Facebook a été désactivé. L’IA Grok m’assure toutefois que le message a bien existé.
Illustration de couverture : Arbre séculaire et jolies petites fleurs. Image générée par Grok.
Bonne mise au point : merci et bel été à vous.
La niveau CM2 de votre blog, chère Nathalie, est obligée de déclarer forfait et s’en excuse.
Une petite chose cependant : les mandarines de Jaffa qu’on trouve actuellement dans le commerce, sont délicieuses !