Deux ou trois choses à vous dire (pendant que Lecornu consulte)

Après la démission lundi matin 6 octobre 2025 du gouvernement Lecornu (qui aura donc à peine vécu ce que vivent les roses), Emmanuel Macron a demandé au Premier ministre sortant de mener des consultations jusqu’à ce soir afin d’essayer envers et contre tout de trouver une entente de gouvernement entre son parti Renaissance et les autres partis de droite et de gauche.

Suspension de la réforme des retraites

Rien n’est fait, tout est plus fragile que jamais, mais l’une des pistes envisagées consisterait à faire une croix sur la réforme des retraites de 2023 pour trouver un accord à gauche entre la Macronie, les socialistes et les écologistes. C’est Élisabeth Borne elle-même, celle qui a porté cette réforme, la jugeant indispensable pour l’avenir des citoyens de ce pays, qui a jeté le pavé dans la mare dans un entretien accordé au Parisien hier :

Élisabeth Borne, vous vous rappelez ? Cette ministre sans honte ni conviction, qui peut successivement soutenir la fermeture de 14 centrales nucléaires dont Fessenheim, la jugeant indispensable à l’avenir écologique de la France, puis soutenir la relance du programme nucléaire français, la jugeant tout aussi indispensable à l’avenir du pays.

Comme on a appris dans la foulée que Sébastien Lecornu avait demandé à Bercy il y a déjà quinze jours d’évaluer le coût de la suspension de ladite réforme, on ne peut qu’en conclure que le seul horizon de la Macronie rapprochée consiste aujourd’hui à faire tout et n’importe quoi pour rester au pouvoir. La Macronie rapprochée, car il s’avère que tout le monde chez Renaissance n’est pas aligné avec le ballon d’essai lancé par Mme Borne, loin s’en faut.

Je considère pour ma part que cette réforme, incontestablement indispensable à court terme sur le plan des finances publiques, est loin d’être parfaite, car elle tend à consolider le modèle de la répartition jusqu’à ce qu’il soit nécessaire de procéder à une nouvelle réforme sur l’âge légal de départ ou sur la durée et le montant des cotisations. Je privilégie pour ma part une sortie du système collectif de retraite pour redonner des capacités de choix aux citoyens, notamment par l’introduction de tranches de capitalisation.

Mais je considère aussi que la demande de suspension ou d’abrogation de cette réforme est le clair marqueur de tous les responsables politiques qui prétendent faire vivre les Français dans l’illusion, bien loin de la cruelle réalité du pays, autrement dit son irrésistible descente vers le fond à force de solidarité socialisante. Cela vaut pour toute la gauche, et cela vaut aussi pour le Rassemblement national dont la figure tutélaire, Marine Le Pen, a certes réaffirmé qu’elle censurerait tout nouveau gouvernement, mais a tenu à préciser qu’elle serait « heureuse de cette suspension si elle intervient ». Et croyez-moi, ce ne serait pas pour libéraliser le système, bien au contraire. Le RN ne pense qu’à taxer tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la finance. Alors la retraite par capitalisation !

Encore cette vieille rengaine fallacieuse du symbole en politique

Alors que le crépuscule des présidences d’Emmanuel Macron se fait de plus en plus sombre, on trouve encore chez nos élites des personnes qui pensent que la politique est purement question de symboles. 

« La taxe Zucman est bien plus qu’une mesure fiscale, c’est un symbole », s’exclamait récemment Matthieu Pigasse sur X (ex-Twitter). Matthieu Pigasse, c’est-à-dire un homme d’affaires revendiqué à gauche, passé par la banque Lazard et actuellement propriétaire des Inrockuptibles et actionnaire du Monde et du Huffington Post.

Ainsi que j’ai eu récemment l’occasion de le développer, la politique du symbole n’est rien d’autre que de l’idéologie badigeonnée dans les médias et les esprits. Or ce qui compte, c’est d’améliorer concrètement la prospérité des Français, pas symboliquement en taxant bêtement les riches pour se donner une image de grand justicier social et solidaire. Cette course à l’image du gentil, elle génère en fait nos dépenses, nos impôts et notre dette, tout en appauvrissant nos capacités en éducation, santé, retraite, emploi, croissance, générant ainsi de la colère et de la frustration chez les citoyens. Il suffit de regarder l’état actuel du pays.

Or il se trouve que, oui, trop d’impôt tue l’impôt, et que oui, les gens qui disposent de capitaux sont instrumentaux dans le financement des idées nouvelles et de l’innovation, promesses de développement économique futur. Et il se trouve également que non, la taxe Zucman n’est pas une idée progressiste, généreuse, égalitaire. C’est un bricolage idéologique visant à accréditer l’idée que les ultra-riches paient moitié moins d’impôts qu’une caissière de supermarché, ce qui est factuellement faux, et à faire croire que tout va très bien en France, il suffit de faire payer les riches, ce qui est également factuellement faux.

Non, la France n’est toujours pas un pays inspiré par le néolibéralisme !

Au tour de l’ex-ambassadeur de France aux États-Unis Gérard Araud de s’y mettre. Selon lui, la France aurait subi quarante ans de néolibéralisme de la part de partis politiques complètement « lobotomisés » par l’idée de redonner ses lettres de noblesse au marché.

On tombe à la renverse devant si peu de références au réel. Si l’on comprend bien, ce serait en vertu de la pensée néolibérale que la France a l’État le plus dirigiste du monde occidental et les dépenses publiques et les impôts les plus élevés… Désolée de vous contredire, M. l’ambassadeur, mais depuis les 40 ans dont vous parlez, depuis, donc, les présidences de François Mitterrand, la seule pensée politique en France a consisté à  sauver notre modèle social toujours plus moribond.

Je me répète, mais ce qui compte pour les Français, c’est ce qui est fait.

Oui, de loin en loin, il est question de réformer l’État, d’accroître l’efficacité de l’action publique et de supprimer les dépenses ou les actions inutiles. Projets qui n’ont rigoureusement jamais rien donné car l’idéologie en France depuis 1945 et « Les jours heureux » du Conseil national de la Résistance (CNR), c’est de considérer, y compris dans un contexte occidental par ailleurs beaucoup plus libéral, que : « La France n’est pas un pays comme les autres. Le sens des injustices y est plus vif qu’ailleurs. L’exigence d’entraide et de solidarité plus forte. » (Macron, Lettre aux Français de janvier 2019).

Belles intentions de départ, résultats catastrophiques à l’arrivée. On le sait pourtant depuis longtemps que l’enfer est pavé de bonnes intentions… 


Illustration de couverture : le PC, le PS et l’ex-PM Édouard Philippe (bloc présidentiel) en consultation à Matignon les 7-8 oct. 2025. 

13 réflexions sur “Deux ou trois choses à vous dire (pendant que Lecornu consulte)

  1. La France est dirigée par la haute fonction publique qui est de droite ou de gauche selon ses opportunités de carrière et qui n’a aucun souci du pays, s’arrangeant pour se partager le pouvoir, les privilèges et les prébendes
    Les énarques ont ruiné les entreprises publiques dont ils ont fait leur pompe à fric sans jamais être inquiétés
    Ils ruinent l’économie et s’accaparent tous les pouvoirs pour mieux contrôler la société, voir ainsi Macron tenter de censurer les médias qui ne viennent pas à la soupe et les réseaux sociaux grâce auxquels l’information factuelle se répand contre la propagande etatique

  2. Le cas de G. Araud est fascinant.
    Les réactions à son tweet sont à peu près analogues à la vôtre.
    Les quelques réponses qu’il a daigné accorder sont du type ‘mais je parle de philosophie », « vous ne m’avez pas compris » ou, encore mieux (ou pire c’est selon) « Reagan et Thatcher inspirent la politique depuis 40 ans » – en France !!!!
    Bref, sincèrement convaincu que la France est libérale, il est en fait complètement perdu dans ce qui lui sert de pensée, coupé du réel… et il passe pour quelqu’un de brillant !

  3. Madame, la France a besoin que des voix comme la vôtre se fassent enfin entendre. Qu’attendez-vous pour le faire ? Vos positions, votre visions doivent être portées à la connaissance d’une majorité. Ne pas le faire, rester dans une niche, pourraient être assimilé à une forme de complaisance, tous ces incapables et incompétents nourrissent vos billets mais vous devez agir pour aboutir à ne plus avoir de matière. À quand votre dernier envoi commençant par « FIN CAR TOUT VA BIEN ». N’en va-t-il pas de l’avenir de la France ?

  4. Le pire semble à venir, ce soir ou demain, avec la reconduction de Sébastien Lecornu, un jeu de chaise musicale entre Retailleau et Wauquiez, et un pacte de double renoncement (retraite contre non-censure) entre Renaissance et le PS. Si cela était avéré, l’expression de mépris du public prendrait une nouvelle dimension

    • @blazemysticalbe2b5f851e: Le vrai problème, c’est la distribution. À commencer par notre Mister Bean national, qui devrait peut-être s’interroger, en toute lucidité, sur la cohérence profonde entre sa simple présence au monde et les exigences, même modestes, de la politique française. Et pourquoi, surtout, avoir confié les rôles principaux à des pâles sosies des Charlots ? Pas de rythme, pas de dérision, aucune fantaisie, à part quelques scènes bien senties (c’est le cas de le dire) dans les bouquins de Bruno Le Maire. Encore une mauvaise comédie subventionnée par le CNC. Et dire qu’il se trouvera certainement des téléspectateurs pour s’en émerveiller lors de sa diffusion à la télé, en première partie de soirée, à 22h30 juste après les pubs du JT.

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