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Charlie, Hanouna et la détestable rhétorique de l’huile sur le feu

Samedi 17 octobre 2020 : L’épouvantable décapitation d’un enseignant d’histoire-géo par un individu tchétchène de 18 ans au motif qu’il a voulu éveiller ses élèves à la notion de liberté d’expression et a montré à cette occasion des caricatures de Mahomet (tout en laissant les élèves libres de regarder ou pas) me pousse à remettre en avant cet article récent sur la « détestable rhétorique de l’huile sur le feu » [REPLAY] :

Depuis les attentats islamistes de janvier 2015 qui ont fait douze morts dans les locaux du magazine satirique Charlie Hebdo, sans oublier la policière tuée à Montrouge et les quatre victimes de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, il est entendu que tout le monde « est Charlie », T-shirts, banderoles et couvertures Facebook à l’appui.

Tout le monde est d’accord pour dire que la liberté d’expression et la liberté de la presse sont des droits fondamentaux de nos sociétés ouvertes qu’aucune circonstance ne saurait remettre en cause. Tout le monde est d’accord pour dire que la liberté de conscience et la liberté de religion sont des biens précieux et inaliénables. Et tout le monde est également d’accord pour dire que le droit au blasphème, c’est-à-dire le droit de s’exprimer pour critiquer plus ou moins rudement une religion ou une divinité, ne l’est pas moins.

Enfin, presque tout le monde.

Car voilà qu’au sein de cette magnifique communion sur l’intangibilité absolue des droits mentionnés ci-dessus, des voix se font entendre de-ci de-là pour expliquer premièrement que le blasphème des uns serait en fait une atteinte à la liberté de religion et de conscience des autres, raison pour laquelle il ne saurait relever de la liberté d’expression, et deuxièmement qu’il constituerait une scandaleuse discrimination religieuse envers les fidèles de la religion concernée.

Si vous vous rappelez, c’était précisément la ligne qu’avait adoptée en début d’année la ministre de la Justice de l’époque Nicole Belloubet à propos de l’affaire Mila, avant de se rétracter laborieusement :

« L’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience. C’est grave. » (Belloubet sur Europe 1)

« J’ai voulu dire que dans notre démocratie, les injures ou les discriminations à raison de l’appartenance religieuse, c’était une infraction. » (Belloubet sur BFM)

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Si ce n’est qu’en France le délit de blasphème n’existe pas et qu’il n’y avait aucune discrimination envers quiconque dans cette affaire, seulement l’expression – grossière, j’en conviens – d’une opinion très négative sur les religions en général et sur l’islam en particulier. Ce qui a immédiatement valu et vaut encore à Mila torrent d’insultes et menaces de viol et d’égorgement. 

Mila a-t-elle tué quelqu’un, a-t-elle cassé la gueule d’un musulman en raison de sa religion, a-t-elle vandalisé une mosquée ou volé des objets religieux de l’islam – ce qui serait effectivement délictueux ? Non. Elle a juste utilisé des mots. Même chose pour la rédaction de Charlie Hebdo qui a utilisé des caricatures pour exprimer sa mauvaise opinion de l’islam. À noter d’ailleurs que ce journal n’a jamais lésiné non plus sur sa critique tout en délicatesse du catholicisme et du pape.

On aurait pu croire qu’avec le procès des auteurs des attentats de 2015 qui se tient actuellement aux assises de Paris, il était acquis une fois pour toutes que les victimes étaient Charlie et Mila, et non ceux qui se sont sentis insultés par leurs mots ou leurs dessins ; et les coupables (présumés) les frères Kouachi et leur complice Coulibaly qui ont assassiné et tous ceux qui sur les réseaux sociaux ont appelé au viol et au meurtre pour venger le pauvre prophète insulté et caricaturé, et non Mila et les journalistes de Charlie Hebdo. 

Ces derniers ont d’ailleurs profité de la tenue du procès pour republier les caricatures qui avaient signé l’arrêt de mort de leurs collègues, voulant réaffirmer par là qu’ils ne se laisseront jamais intimider par les méthodes criminelles des ennemis de la liberté d’expression :

Une republication qui ne fut pas du goût de tout le monde.

Le site marianne.net nous apprenait ces jours-ci que dans son émission Touche pas à mon poste de lundi dernier, le célèbre animateur Cyril Hanouna, qui distille jour après jour son savoir-vivre et son savoir-penser à des milliers de téléspectateurs, avait régalé son audience d’une spectaculaire et renversante tirade dans laquelle Charlie et Mila (et le rappeur Freeze Corleone, sujet de l’émission) étaient en fait les fautifs car par leurs mots virulents sur les religions, ils font de la peine, ils choquent et ils « jettent de l’huile sur le feu » (vidéo du 21 sep. 2020 à partir de la minute 40′) :

« Moi je pars du principe que quand on choque une personne, il faut arrêter. »

« Moi (…) de toute façon, je suis toujours contre les blagues, les discriminations et les provocations sur les religions. »

« Est-ce qu’on a vraiment besoin aujourd’hui de textes comme ça, de messages comme celui de Mila, qui est insupportable, de, je le dis franchement, de dessins comme ceux de Charlie Hebdo, qui mettent mine de rien de l’huile sur le feu, de paroles dans les chansons de ce rappeur qui sont inadmissibles, mine de rien, parce que les gens qui ont connu la Shoah, (…) vous vous rendez compte de ce qu’ils peuvent ressentir ? »

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Personne ne prétend qu’il soit agréable de voir ses pensées les plus chères dépecées par des contradicteurs acrimonieux, ignorants ou vulgaires. Mais autant l’on peut essayer à titre personnel de ne pas blesser les personnes avec lesquelles on a des désaccords politico-religieux, autant il n’est pas admissible d’en faire un critère général de restriction de la liberté d’expression. À partir de quel niveau passe-t-on du débat un tant soit peu abrasif à la provocation ou à l’insulte des religions ? Et même s’il y avait outrage caractérisé, comment la riposte terroriste pourrait-elle passer pour une riposte légitime ? 

J’ignore ce que Cyril Hanouna a pensé de l’attentat au couteau commis vendredi dernier au pied de l’ancien immeuble de Charlie Hebdo par un jeune Pakistanais qui n’avait « pas supporté » la republication des caricatures du prophète Mahomet, mais si l’on suit son raisonnement, c’est la republication elle-même qui, en tant qu’huile sur le feu, est à l’origine du meurtre, pas le meurtrier qui ne serait qu’un malheureux musulman offensé et poussé à bout, et donc un petit peu excusable.

C’est toute l’histoire du « un tel l’a bien cherché ». Mila l’a bien cherché, elle n’avait qu’à se taire – Hanouna exprime d’ailleurs sa satisfaction qu’on ne l’entende plus. Charlie Hebdo l’a bien cherché, il n’avait qu’à se tenir tranquille. 

C’est toute l’histoire du meurtrier qui est glissé par une sorte de fausse compassion dans les habits de la victime au nom d’un retournement qui transforme un crime en libération d’un ordre intellectuel et social considéré comme injuste. Les caricatures sont injustes, elles constituent une oppression intolérable dont la victime auto-proclamée se libère par le meurtre ou l’appel au meurtre. Fausse compassion car qu’y a-t-il de plus méprisant que de penser que Kouachi, Coulibaly et les autres sont dénués de libre-arbitre ?

C’est toute l’histoire d’une forme de soumission devant « la raison du plus fort », une sorte de syndrome de Stockholm qui pousse à s’incliner devant les bourreaux pour tenter de préserver une illusoire paix civile dans un océan de non-dits et de relativisme dans les principes démocratiques les plus fondamentaux.

Et du côté des bourreaux, c’est toute l’histoire du loup de la fable qui veut exister sans partage : Je sais que de moi tu médis l’an passé, dit-il à l’agneau. Impossible, répond l’agneau, je n’étais pas né. Si ce n’est toi, c’est donc ton frère, ou l’un des tiens, rétorque le loup. Vous ne m’épargnez guère, vous, vos bergers et vos chiens, il faut que je me venge. Et il le mange, « sans autre forme de procès ».

Transposé au suspect de l’attentat au couteau, qui s’est trompé de cible mais qui « assume » quand même, cela donne : Je sais que du prophète vous médîtes trop souvent et encore ce mois-ci. Impossible, répondent les employés de l’agence de presse Premières Lignes, nous ne travaillons pas pour Charlie Hebdo dont les bureaux ne sont plus là. Si ce n’est vous, c’est donc un de vos collègues. Vous n’épargnez guère le prophète, vous, vos journaux et vos journalistes. Il faut que je me venge. Et il s’élance pour les tuer « sans autre forme de procès. » (Bilan : deux blessés graves)

Tant il est vrai qu’un terroriste se fiche pas mal de qui il tue. L’agneau, son frère ou son voisin, peu importe, pourvu qu’il parvienne à semer une indicible terreur qui lui permettra d’imposer ses idées, sa religion, bref sa propre loi « sans autre forme de procès. »

Dès lors, le choix est simple : soit l’on arrête de « mettre de l’huile sur le feu », pour le dire comme Hanouna, c’est-à-dire que l’on renonce à toutes nos libertés pour ne pas réveiller les instincts répressifs des fous d’Allah et de tous les fous de tous les totalitarismes ; soit l’on republie les caricatures encore et encore, pour le faire comme Charlie Hebdo, pour proclamer haut et fort que chaque homme qui naît sur cette terre est libre de ses choix.


Illustration de couverture : Les pompiers évacuent un blessé après l’attentat islamiste au couteau près de l’ancien siège de Charlie Hebdo. Paris, 25 sept. 2020.

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