Le « progressisme » live selon Roger Waters, ex-Pink Floyd

Parmi les différents projets de blog qui me trottent dans la tête depuis un certain temps, j’ai celui de dresser une sorte de portrait politique du sympathisant « progressiste » type. J’avais dans l’idée de m’essayer à une cartographie des grandes « causes » qui reviennent en permanence dans le tableau et qui forment, non sans quelques variantes et incohérences, la grande galerie de l’anti-libéralisme de gauche.

Au détour des thèmes que je traite régulièrement ici, et à travers les rencontres (virtuelles) que je suis ainsi amenée à faire avec des personnalités comme José Bové, Jean-Luc Mélenchon, Nicolás Maduro, Stéphane Hessel…, il m’était difficile de ne pas détecter le fil conducteur reliant assez systématiquement les écologistes décroissants aux anti-mondialistes et aux pro-palestiniens, en passant par les collectivistes de tout poil et les amis du régime vénézuélien.

Parce que j’hésitais sur la façon de m’y prendre et parce que « l’actualité n’attend pas », cette idée en est restée au stade embryonnaire avec toutes les chances de ne jamais aboutir. Mais soudain, samedi soir, en plein concert, révélation ! Pourquoi se lancer dans une cartographie forcément un peu théorique quand on a sous la main, ou plutôt sous les yeux, un exemple absolument parfait, qui va jusqu’à vous mâcher tout le travail en cochant consciencieusement toutes les bonnes cases du politiquement correct sur écran géant ?

Vous ne le savez peut-être pas, mais Roger Waters, membre fondateur, compositeur, interprète et bassiste du groupe de rock psychédélique Pink Floyd, est actuellement en tournée en Europe après avoir parcouru les Etats-Unis et le Canada l’an dernier avec son spectacle « Us and them » (nous et eux) basé – sur le plan musical – sur les anciens succès du groupe original ainsi que sur son nouvel album très politique « Is This the Life We Really Want ? »

Après des concerts à Lyon et à Paris, il était à Lille samedi soir, et moi, j’étais dans la salle, tout à fait ignorante, non pas de la discographie du Pink Floyd dont j’attendais avec plaisir la reprise live et spectaculaire, mais du petit traquenard politique dans lequel mes compagnons de soirée et moi-même étions tombés.

Nous étions là par nostalgie des concerts de nos 20 ans, pas pour recevoir le cours pontifiant de Roger Waters sur ses opinions politiques bien évidemment « humanistes ».

Mais finalement, à quelque chose malheur est bon. La façon fort peu subtile dont Roger Waters a matérialisé son caractère de musicien « engagé » me permet maintenant de vous faire une liste très caractéristique des grandes causes soutenues par le progressisme, au moins dans ses aspects politiques. Il est bien question d’un cours, il est bien question d’un manifeste politique particulier, car ce ne sont pas les paroles de ses chansons qui sont en cause ici, mais un petit supplément gratuit qui nous a été asséné pendant l’entracte sur l’immense écran dressé au fond de la scène.

La première partie venait de se finir sur la chanson « Another brick in the wall » pendant laquelle une douzaine d’adolescents de la métropole lilloise étaient apparus vêtus de la combinaison orange des prisonniers de Guantanamo. A la fin du morceau, ils la quittent pour exhiber un énorme « Resist » imprimé sur leur T-shirt et ils se mettent à danser tandis que le mot « Resist » vient occuper l’intégralité de l’écran. Roger lui-même annonce 20 minutes de pause et s’en va.

Et là, longue anaphore dont les brins commencent tous par « Resist » (résistez à). Je vous restitue de mémoire ce que j’ai lu sur l’écran avant de sortir de la salle :

Ecran 1 : Resist Mark Zuckerberg.
2. Résistez à l’homme qui a commencé en créant une appli sexiste et misogyne pour noter les filles de son université et qui trafique maintenant avec vos données personnelles.
3. Résistez à l’antisémitisme.
4. Résistez à l’antisémitisme israélien.
5. Car oui, les Israéliens sont racistes et pratiquent l’apartheid envers les  populations autochtones, c’est-à-dire les Palestiniens.
6. Resistez à Nikki Haley (NdNMP : ambassadrice des Etats-Unis à l’ONU qui n’est pas une grande copine des Palestiniens).
7. Résistez au Roi Salmane, tyran de l’Arabie saoudite.
8. Resist rattling your sabre at Iran. (Résistez au désir d’en découdre avec l’Iran)
9. Resist rattling your sabre at Russia. (Résistez au désir d’en découdre avec la Russie).

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Dans la seconde partie, où l’on a vu descendre dans la salle une reproduction de l’usine d’électricité de Battersea dont l’image orne l’album « Animals » (1977), Donald Trump a pris rang d’ennemi public n° 1, le message principal consistant à dire, écrire, chanter et illustrer sur l’écran et grâce à des cochons gonflables le fait que « Trump is a pig » (Trump est un porc). On le voit aussi en nazi et en prostituée.

Dans un entretien donné à BFM TV au début de sa tournée en France, Waters, toujours nuancé, expliquait au journaliste que les Etats-Unis de Trump étaient exactement semblables à l’Allemagne de 1934 et qu’on y assistait au même phénomène que la montée du nazisme dans les années 1930 (à partir de la minute 02′ 46″).

J’espère que vous êtes sensibles à la finesse du message, surtout après la grande indulgence manifestée à l’égard de l’Iran et de la Russie de Poutine. Waters avait d’ailleurs bien volontiers accepté en août dernier de tresser quelques jolies couronnes pour le Président russe dans une interview à Russia Today (vidéo, à partir de 15′ 50″) :

Tandis que pour lui Trump est « suprêmement idiot », Poutine « est peut-être avide de pouvoir, mais au moins il est cohérent. Au moins il est capable de faire une phrase correcte en entier. Au moins, il est capable de décrypter les situations politiques des lieux où son pays est impliqué.”

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A Lille samedi soir comme lors des autres concerts, Roger Waters a aussi fait de la pub pour le BDS (Boycott, désinvestissements, sanctions), mouvement palestinien de boycott économique, culturel et universitaire d’Israël très relayé en Occident par des gens comme Stéphane Hessel en son temps, Elisabeth Guigou et Eric Hazan aujourd’hui (vidéo, 02′ 50″) :

Le sujet lui tient tellement à coeur qu’il s’est brouillé avec son copain Thom Yorke du groupe Radiohead, ce dernier ayant persisté à vouloir donner un concert en Israël il y a un an, malgré les nombreuses remontrances et mises en garde de toute la bien-pensance mondiale réunie.

Car Roger Waters, côté politiquement correct, c’est vraiment la totale.  Il a donc aussi laissé libre court à son écologisme le plus radicalement convenu lors des morceaux de l’album « Animals » qui lui ont donné l’occasion de faire un peu de propagande pour l’anti-spécisme. Faut ce qu’il faut.

La presse a évidemment souligné le caractère très « engagé » du concert et de l’artiste, mais dans l’ensemble, elle n’a pas jugé bon de s’étendre trop sur l’interlude politique ni de proposer une contre-argumentation. Le Figaro comme Le Parisien se livrent à un compte-rendu assez précis des concerts de Paris et Lyon, sans plus. Seule La Dépêche (dans la limites de mes recherches) ose une petite critique :

« Sinon, c’est un chanteur politique, jusqu’au prêchi-prêcha un peu pénible. »

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Soyons juste, Roger Waters n’a pas tort sur tout. Il a raison de s’inquiéter de la façon dont nos données personnelles sont utilisées à notre insu, et personne ne prendrait le régime saoudien pour un Etat de droit. Parfois, il fait même preuve d’une certaine clairvoyance : euphorique à l’élection d’Obama, il lui en veut beaucoup maintenant car il n’a pas plus fermé Guantanamo que l’horrible W Bush.

Et notez bien que le sujet de cet article n’est pas de savoir si Trump est un bon Président américain ou pas, ou si Israël a raison ou pas. Il n’est pas plus de dénier à Waters le droit de faire passer ses idées, mais d’en mesurer les exagérations et les incohérences tapageuses.

Or ceci étant posé, le tableau est franchement croquignolet. Exactement comme le pensait Hessel, il y a un grand méchant en ce monde, c’est Israël. Moyennant quoi Waters se retrouve du côté de l’Iran et de la Russie. Et du côté du charmant régime de Bachar El Assad aussi, un peu comme nos mélenchonistes insoumis. Voilà qui est fabuleusement humaniste et cohérent.

Mais peu importe à notre donneur de leçon, le concert s’achève pieusement : il n’y a pas « nous et eux ». Ça, c’est ce que les Trump et les Israéliens de ce monde voudraient nous faire croire pour que perdure la haine. Il n’y a que « nous », qui sommes tous frères.

C’est très beau, tous ces murs mis à bas pour le rapprochement des peuples, mais ce n’est pas du tout ce vers quoi tend l’activisme politique de notre héros humaniste quand, par exemple, il veut empêcher Radiohead de se produire à Tel Aviv. Comme le faisait alors remarquer Thom Yorke, le leader du groupe, dans un message pour expliquer sa décision de chanter en Israël :

« La musique, l’art et l’université servent à traverser les frontières, pas à ériger des murs. C’est le lieu des esprits ouverts et non pas fermés, le lieu d’un humanisme partagé, du dialogue et de la liberté d’expression. »

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Voilà typiquement le genre de discours que Waters pourrait tenir, tout en étant exactement ce qu’il ne fait pas.

Ainsi donc, il semblerait qu’on puisse faire preuve d’ouverture d’esprit et d’humanisme sans forcément endosser toutes les thèses du politiquement correct le plus obtus si bien mis en scène par Roger Waters. 

On aimerait penser que vu son âge (74 ans) il constitue une illustration de plus que la vieillesse est parfois un naufrage, mais ayant observé que dans la liste des « Resist » citée plus haut, l’énoncé concernant « l’apartheid » pratiqué par Israël (et seulement celui-là) a soulevé des applaudissements nourris, je crains que le malentendu ne soit beaucoup plus profond.


Illustration de couverture : Roger Waters, ex-membre du groupe de rock britannique Pink Floyd, en concert à Lille le 16 juin 2018. Photo personnelle.

13 réflexions sur “Le « progressisme » live selon Roger Waters, ex-Pink Floyd

  1. Lorsque je vais à un concert, je ne m’attends pas à être dans un meeting politique. Dieu merci, je n’ai pas ce genre d’inconvénients dans un concert de musique classique, et si j’écoute Va pensiero, je peux penser aux affres de l’Italie sous domination autrichienne, problème depuis longtemps résolu.

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  2. La musique des Pink Floyd n’a jamais été extraordinaire. En revanche, leur gauchisme a toujours été prononcé. Entre leur haine de la finance dans « Money », et leur haine de l’éducation dans « Another brick in the wall » (« We don’t need no education ») — Pink Floyd, pédagogistes, même combat ? –, tout cela est fort cohérent.

    Maintenant, la pensée politique de Roger Waters donne carrément dans le subtil, puisqu’il arrive à être à la fois pour et contre Israël (apparemment, se prétendre anti-antisémite est compatible avec la démonisation de l’Etat juif), et pour la paix et les petits oiseaux, mais pour l’Iran et pour le petit Poutinou d’amour.

    Qui est « peut-être avide de pouvoir, mais au moins il est cohérent. Au moins il est capable de faire une phrase correcte en entier. Au moins, il est capable de décrypter les situations politiques des lieux où son pays est impliqué.” Comme Adolf Hitler, en fait.

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  3. Le pb de certains artistes c’est qu’ils prennent la grosse tête et finissent par se croire le devoir de nous éclairer, nous peuple inculte, de leur pensée politique, écologique, … En fait on en a rien a faire, pour rester poli.
    Ceci étant j’adore la musique de Pink Floyd.

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  4. Theresa Berganza : S’ils ont à délivrer un message, qu’ils fassent des conférences !

    L’opéra qui se prête à toutes les interprétations est, pareillement, devenu le lieu de l’idéologie et des transpositions dans les préoccupations du moment. Ainsi, récemment, ils ont eu le culot de changer la fin de Carmen pour la faire coïncider avec le féminisme le plus castrateur.
    J’avais commis un papier sur le sujet en 2013. Pas une virgule à changer.
    https://antidoxe.wordpress.com/2013/12/13/les-metteurs-en-scene-sont-ma-bete-noire/

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    • Souvenir, souvenir.
      A l’époque, en Guinée, Sékou Touré avait rompu les relations diplomatiques, pour je ne sais quelle raison, avec la France, mais avait besoin d’acheminer sa bauxite vers Conakry. Il s’est donc établi une relation tripartite : Krupp réalisait le convoyeur à bande, la France fournissant le personnel technique. Je faisais un stage chez Krupp qui avait décroché le marché.
      Mes collègues anglais m’appelaient avec le code Ici Londres. Et m’ont fait connaitre Pink Floyd.
      Dark side of the moon.

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  5. Il y a, longtemps, dans les années 80, j’avais lu une interview de Waters dans Rock ‘n Folk, dans laquelle il racontait le délire paranoïaque qui l’avait conduit à concevoir « The Wall ». C’est également un grand mégalomane … Gilmour est pus sobre, et ne mélange pas la propagande et la musique.
    Mais bon, quand vous allez voir Waters ou d’autres musiciens engagés, vous avez droit à un prêche …
    Pour moi, ce mélange de genres ne passe pas !

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  6. Effectivement, « the wall » est d’abord un mur émotionnel ou psychologique que le héros de l’album dresse entre lui et le monde réel auquel il n’arrive pas à s’adapter dès le début de sa vie. Waters est le principal inspirateur de cette histoire qui reprend plusieurs événements de sa vie, ou en tout cas le ressenti qu’il en a. Si ça vous intéresse, j’ai donné le lien Wikipédia sur ce sujet sous le nom de la chanson « Another brick in the wall ». Depuis, le mur a été habilement reconverti dans des acceptions plus politiques.

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  7. Pour moi l’intérêt pour Pink Floyd s’est arrêté avec le départ de Syd Barrett en 68 qui continua une carrière de son côté si je me souviens bien. Les flons-flons des Pink Floyd m’ont ensuite ennuyé, question d’âge et de goût pour d’autres musiques.
    Néanmoins votre révélation en est une pour moi car en recherchant dans mes souvenirs, les Pink Floyd ont fait quelques musiques de films que j’ai tous vus et pas des moindres (les réalisateurs les plus connus) tout au moins à l’époque.
    Et là surprise c’est clair, comme par hasard on est dans la grande galerie de l’anti-libéralisme de gauche, progressiste.
    – 1968, 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, dernière partie du film, ça plane !
    – 1969, More de Barbet Schroeder tourné à Ibiza, atmosphère hippie, interdit d’interdire.
    – 1970 Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni, c’est mai 68 dans les universités américaines; sus à la société de consommation; Cohn Bendit est largement battu sur le ton et la forme;
    – 1971 Orange mécanique de Stanley Kubrick mais là Pink Floyd refuse la proposition de Kubrick; je pense pas que ce soit par hasard ; le socialisme-étatisme anglais (au sens large avec tout et surtout le sociétal) y est taillé en pièce; l’Angleterre va demander l’aide du FMI, l’horrible M. Thatcher est en train de s’annoncer…Roger Waters l’a haï. Au moins c’est clair !
    D’ailleurs par contre coup, le groupe a failli exploser définitivement en 84 !
    A partir de 74 le groupe produit moins de succès mais la légende demeure comme pour beaucoup d’autres.

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  8. Je recommande chaudement les DVD de David Gilmour « Remember that Night – Live at the Royal Albert Hall ». Et pour Tino, il me semble que Syd Barrett a été « institutionized », placé en hôpital psy, suite aux effets du LSD qu’il consommait abondamment Gilmour a d’ailleurs été recruté pour le remplacer.

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  9. Hé Bé ! …. Moi qui ait toujours apprécié la musique des Pink Floyd pour ce qu’elle était … De la musique !… (J’ai un avantage, ce qui m’importe, c’est la musique) … Ce qu’ils racontent ne m’intéresse pas, ou passe au second plan ….
    Voir le Roger basculer dans ce délire met une claque …. La vieillesse est un naufrage …. parfois ….
    Même De Niro est contaminé !
    « En même temps », dans le business (bouillon de culture) où ils pataugent, il est de bon ton d’aller dans le sens du vent … si l’on ne veut pas subir des vents contraires, capables de faire chavirer l’embarcation, et le business avec … ce qui peut expliquer bien des choses …

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