Entre deux obituaires(1) remarqués, la France a reçu cette semaine un bulletin de santé extrêmement préoccupant à propos des aptitudes à la lecture de ses élèves de CM1. Le malade « instruction publique » n’est pas tout à fait mort, mais les résultats PIRLS venant après plusieurs autres tests internationaux peu flatteurs dans différentes matières, on peut dire sans exagérer, et avec beaucoup d’inquiétude, que le pronostic vital est indiscutablement engagé.
Ce résultat nous situait en dessous de la moyenne internationale (500 points) et de la moyenne européenne (527). Parmi les pays de l’Union européenne testés, nous arrivions à la 22ème et dernière place.
Un mois après, le classement PISA 2016 plaçait nos élèves de 15 ans à la 26ème place sur 70 pays testés. Centré principalement sur les compétences en sciences, il évaluait aussi les maths et la compréhension de l’écrit à titre de matières mineures. Avec une note de 495 en sciences, la France dépassait de peu la moyenne de l’OCDE (493) et ne montrait ni amélioration ni régression depuis la dernière étude. Singapour arrivait en tête avec un score en sciences de 556 points.
Autre point malvenu dans un pays qui place l’égalité au dessus de tout, les écarts de résultats en fonction du statut socio-économique des élèves étaient parmi les plus élevés de l’étude (voir schéma ci-dessus extrait du journal Le Monde).
Alors que les auteurs du rapport observent avec satisfaction « qu’il y a dans le monde plus de bons lecteurs qu’il y a 15 ans », situation réjouissante qui semble très cohérente avec les progrès similaires qu’on constate globalement en matière de sortie de la pauvreté et de régression de la faim dans le monde, on note deux pays qui performent moins bien qu’en 2001 : les Pays-Bas et … la France – toujours elle ! Avec 511 points, elle dépasse de peu la moyenne générale (500).
Y a-t-il une matière dans laquelle nos jeunes élèves se distinguent ? Pâte à modeler, peut-être. Après tout, la précédente ministre de l’Education nationale avait introduit un changement d’horaires à l’école primaire afin de dégager du temps pour des activités péri-scolaires de type travaux manuels ou atelier chant… qui exigent moins d’attention de la part des enfants, qui ne leur apprennent pas les savoirs de base et qui devraient plutôt être laissées au choix des parents.
A ce stade, objection fréquente : « Et les enfants des familles défavorisées ? Eux aussi ont droit à des activités d’éveil ». Ma réponse : ils n’apprendront même pas vraiment le chant et ne sauront ni lire, ni écrire, ni compter. L’école ne peut pas se permettre d’apporter la cerise sur le gâteau si elle ne s’attache pas prioritairement à fabriquer un gâteau comestible.
En attendant, les professeurs de 6ème voient arriver trop d’élèves dépourvus des moyens indispensables en lecture et en calcul pour suivre convenablement un cours de collège. La maîtrise de la lecture, de l’écriture et de la compréhension écrite est non seulement nécessaire dans la matière « Français » elle-même, mais elle est clairement la base de tout suivi d’études secondaires ultérieures, que ce soit pour la géographie, la SVT, les maths, etc. Il faut pouvoir lire et comprendre un texte pour apprendre, il faut pouvoir lire et comprendre la question posée pour y répondre et manifester ainsi ses connaissances.
Alors que de plus en plus de personnes dans le monde accèdent au savoir à mesure que les conditions sanitaires et économiques s’améliorent (à ce propos, merci la mondialisation, merci le capitalisme), la France sera-t-elle un pays qui se satisfait de prendre le chemin inverse ? Après avoir diffusé l’instruction dans toutes les couches de la société depuis la monarchie de juillet (loi sur l’instruction publique de Guizot en 1833), peut-elle se contenter d’observer le décrochage calamiteux d’une part de plus en plus importante de sa population ?
On entend souvent dire que depuis le début des années 1970, l’Education nationale doit relever deux défis qui ne lui simplifient pas la tâche : le nombre total d’élèves a fortement augmenté, et l’école puis le collège et le lycée doivent faire face à un afflux important d’élèves d’origine immigrée, essentiellement maghrébine.
C’est exact. Mais il faut bien voir qu’au même moment, la tendance « pédagogiste » de l’Education nationale prenait le dessus, que l’autorité du professeur sur l’élève était battue en brèche par les fonctionnaires du ministère eux-mêmes et que le « nivellement par le bas » devenait la règle de la réussite : en 1985, Jean-Pierre Chevènement donnait à la France l’objectif d’amener « 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat d’ici à 2000 ».
Dans son idée, il s’agissait probablement d’améliorer le système et non pas de le tuer. Mais très concrètement, le travail, l’effort, le soin de se perfectionner et de se cultiver ont été complètement dévalorisés puisque les échecs du pédagogisme ainsi qu’un certain clientélisme électoral ne permettaient pas d’atteindre l’objectif sans abaisser en permanence les exigences.
Du côté des parents, la possibilité élargie de voir son enfant obtenir le précieux sésame et entrer à l’université a complètement perverti les décisions d’orientation, la filière générale restant privilégiée envers et contre tout – en dépit de niveaux scolaires souvent médiocres qu’on retrouve inéluctablement dans le taux d’échec important à la fin de la première année de fac.
Les piteux résultats obtenus aux PISA, TIMSS et PIRLS nous mettent brutalement face à nos erreurs.
La présence récurrente des pays asiatiques dans le haut des classements internationaux n’est certainement pas fortuite. Dans son livre Asia rising de 1995, Jim Rohwer souligne combien le fait d’avoir fait porter les efforts éducatifs sur l’école primaire, et ceci pour les garçons comme pour les filles, a été instrumental(2) dans le développement des tigres asiatiques. Il s’agissait non seulement de former les élèves à tous les savoirs de base, mais également de faire en sorte que toutes les jeunes filles, une fois mères de famille, puissent être des interlocutrices de choix pour leurs enfants au moment des devoirs à la maison.
Avec l’arrivée de Jean-Michel Blanquer à la tête de l’Education nationale, on comprend que le gouvernement a la volonté d’inverser la tendance en revenant à une pédagogie éprouvée. La méthode de Singapour, notamment en mathématiques, n’est plus écartée d’une main dédaigneuse avec une remarque perfide sur la pression infâme que subissent les pauvres élèves asiatiques. Il est même question de s’en inspirer pour redonner aux élèves l’envie des maths.
De la même façon, le dédoublement des classes de CP et CE1 dans les zones d’éducation prioritaire, le retour à la méthode syllabique pour la lecture – alors que la méthode globale a déstructuré tant d’enfants, la dictée quotidienne pour l’attention et l’orthographe, la lecture à voix haute – voici autant de bonnes idées qui ne demandent plus qu’à être mises en oeuvre.
Il n’en demeure pas moins que notre Education nationale reste une énorme machine extrêmement coûteuse et alourdie par un syndicalisme qui se refuse à voir que le monde avance. Elle ne semble plus apte à répondre de façon souple et diversifiée à tous les profils d’élèves, les plus intellectuels comme les plus disposés à se tourner vers des filières pratiques qui seraient enfin regardées avec un oeil positif.
Des expériences conduites dans le privé, notamment hors contrat, au sein d’entités à taille humaine qui déterminent elles-mêmes leur pédagogie et leurs objectifs en fonction des élèves accueillis ont montré toute leur pertinence. Au-delà d’une profonde réforme interne à l’Education nationale, dont Jean-Michel Blanquer a commencé à s’occuper, c’est d’initiatives éclairées et de liberté d’enseignement que nos enfants ont besoin pour grandir et faire grandir notre pays hors de la dette « scolaire » qu’il a creusé depuis 40 ans.
(1) Jean d’Ormesson et Johnny Hallyday sont décédés respectivement le 5 et le 6 décembre 2017.
(2) L’Afrique a choisi un développement très différent, et finalement peu efficace, celui de quelques grandes universités qui ne s’adressent qu’à une poignée d’étudiants, tandis que l’instruction primaire a été complètement négligée.
