Chère Najat, le libéralisme s’intéresse aux questions sociales

—->  Cet article a également été publié le mercredi 17 juin 2015 sur     logo-cp

Dans un précédent article, je signalais que Najat Vallaud-Belkacem, notre ministre de l’Education nationale, avait déclaré dans un entretien au magazine GQ France de juin 2015 avoir systématiquement privilégié l’action politique dans les rangs de la gauche, parce qu’elle a « toujours considéré que la gauche combattait les inégalités, alors que la droite en théorisait la nécessité. » Les termes « inégalités », « gauche » et « droite » mériteraient chacun des analyses précises dans le contexte économique et politique actuel, mais dans le cadre de la déclaration assez générale et politicienne de la ministre, il me semble qu’on peut considérer que « inégalités » renvoie plus largement à l’ensemble des questions sociales qui se posent au sein d’une société économique, tandis que les termes « gauche » et « droite » sont à prendre dans le sens de plus ou moins d’Etat, plus d’ordre organisé contre plus d’ordre spontané, plus de socialisme contre plus de libéralisme. Dans cette optique, la déclaration de NVB n’est rien d’autre qu’une énième version récente d’un reproche fort répandu selon lequel le libéralisme, contrairement au socialisme, serait par nature l’ennemi du progrès social. Reproche quelque peu hâtivement formulé, comme va nous le montrer un petit tour, un petit retour, dans l’histoire de France. 

Je crois que si l’on interroge des Français tirés au hasard, pour savoir quel gouvernement selon eux a été particulièrement en pointe sur le progrès social, nombreux sont ceux qui répondront immédiatement : le Front populaire de 1936, c’est-à-dire une coalition regroupant les socialistes avec Léon Blum, les radicaux avec Edouard Daladier et les communistes avec Maurice Thorez. Ils n’auront pas tort au sens où, en effet, ce gouvernement a voté deux lois qui firent date, celle des deux semaines de congés payés et celle des quarante heures de travail hebdomadaire au lieu de quarante-huit.

Mais l’histoire sociale de la France a commencé bien avant cela. Rappelons-nous par exemple que dès 1774, le « bien du peuple » était une préoccupation sociale permanente de Turgot, Contrôleur des finances très libéral de Louis XVI. A ses yeux, seule la liberté de la production et du commerce permettrait d’y parvenir.

Pour ma part, comme j’évoquais plus haut notre ministre de l’Education nationale, j’aimerais me reporter en juin 1833, c’est-à-dire aux premières années de la Monarchie de Juillet. A cette date, François Guizot, ministre de l’instruction publique du roi Louis-Philippe, et proche des cercles libéraux, fait voter la Loi Guizot sur « l’instruction publique et la liberté de l’enseignement. » Fortement débattue par les députés, car elle soulève autant l’opposition des catholiques que de la gauche, cette loi organise l’enseignement primaire. Bien qu’elle ne le rende ni gratuit, ni obligatoire ni étendu aux filles, elle permettra de développer l’alphabétisation du pays à tel point qu’en 1848, deux-tiers des conscrits sauront lire, écrire et compter. En pleine discussion sur la réforme du collège et sur les nouveaux programmes du primaire, je ne résiste pas au plaisir d’en citer les deux premiers articles, l’ensemble de la loi étant disponible en lien sous les termes Loi Guizot :

Article premier : (…) L’instruction primaire élémentaire comprend nécessairement l’instruction morale et religieuse, la lecture, l’écriture, les éléments de la langue française et du calcul, le système légal des poids et mesures. L’instruction primaire supérieure comprend nécessairement, en outre, les éléments de la géométrie et ses applications usuelles, spécialement le dessin linéaire et l’arpentage, des notions de sciences physiques et de l’histoire naturelle applicable aux usages de la vie ; le chant, les éléments de l’histoire et de la géographie, et surtout de l’histoire et de la géographie de la France. (…)

Article 2 : Le vœu des pères de famille sera toujours consulté et suivi en ce qui concerne la participation de leurs enfants à l’instruction religieuse.

François Guizot, devenu chef du gouvernement, est également celui qui encadre le travail des enfants en faisant voter en 1841 la première « loi ouvrière » de notre pays : le travail des enfants de moins de huit ans est interdit et le travail des enfants de huit à douze ans est limité à huit heures diurnes. Loin de se désintéresser du sort des ouvriers, ce sont des libéraux qui s’inquiétèrent des conditions réservées aux enfants dans les fabriques. La loi de 1841 résulte notamment du rapport réalisé en 1840 par le parlementaire Charles Dupin « Du travail des enfants » et des études du Dr Villermé sur l’état physique et moral des ouvriers. Les travaux de ce dernier seront aussi à l’origine d’une loi sur la salubrité des logements.

A la chute de Louis-Philippe et de Guizot (ce dernier en raison de son hostilité au suffrage universel), le gouvernement provisoire de 1848, comprenant dans ses rangs de nombreux libéraux et le poète Alphonse de Lamartine, vote l‘abolition de la peine de mort pour raisons politiques et fait souffler sur la France un vent de libertés qui favorisera la création de nombreux journaux et clubs politiques.

Les libéraux peuvent également s’enorgueillir d’avoir donné au travail productif ses lettres de noblesse et au salaire sa légitimité, ce qui est encore une façon de se ranger du côté des travailleurs. Sous l’Ancien Régime, les nobles ne travaillaient pas, mais les économistes mettant progressivement au jour les raisons de la « richesse des nations », le travail va devenir la seule façon honorable de vivre. La question du salaire sera plus difficile à imposer et Frédéric Bastiat, économiste et homme politique libéral français, dut batailler ferme en 1848 pour convaincre, tant dans les rangs socialistes que dans les rangs cléricaux, que le salaire n’a rien de dégradant et n’est nullement assimilable de près ou de loin à la moindre servitude. Le même Bastiat intervient en 1849 à l’Assemblée législative pour demander, sans succès à ce moment-là, que soit reconnu le droit de grève.

C’est le libéral Emile Ollivier qui va ouvrir la voie au droit de grève en obtenant de Napoléon III en 1864 d’abolir le délit de coalition qui avait été mis en place sous la Constituante en 1791 sous le nom de Loi Le Chapelier. Dorénavant, nul ne peut être inquiété pour s’être concerté avec ses collègues en vue de cesser le travail. Un délit d’entrave à la liberté du travail est cependant institué afin de préserver le libre choix de chaque travailleur. Cette loi est complétée en 1867 par l’autorisation des réunions publiques. Notons que l’Empereur était libéral, et ce d’autant plus depuis le traité de libre-échange signé avec l’Angleterre en 1860.

Le droit syndical sera voté en 1884 (IIIème République) sous l’impulsion de Pierre Waldeck-Rousseau, autre homme politique libéral français. Ce sera encore une rude bataille, contre les conservateurs, mais surtout contre les socialistes. Selon Jules Guesde, député du Nord de la SFIO, « sous couleurs d’autoriser l’organisation professionnelle de notre classe ouvrière, la nouvelle loi n’a qu’un but : empêcher son organisation politique. » Jean-François Revel estime que les préventions de Guesde étaient largement infondées. Au contraire, les syndicats ont servi de point d’appui, y compris financier, dans la constitution de partis politiques actuellement incontournables tels que le parti démocrate aux Etats-Unis ou le parti travailliste au Royaume-Uni.

La première moitié du XXème siècle verra apparaître des lois concernant les conventions collectives (1919), ces dernières subissant les mêmes oppositions véhémentes des socialistes et de la CGT que le droit de grève, puis des lois sur les assurances sociales (1928) et les allocations familiales (1930). Le volet de la protection sociale étant extrêmement complexe, il mérite à lui tout seul de faire l’objet d’un article. Je n’en parle donc pas plus ici.

Comme on le voit, les ministres et les députés libéraux français ont pris une large part dans le développement de nos lois sociales, rendant les déclarations intempestives de Najat Vallaud-Belkacem particulièrement ineptes. Si les libéraux français d’aujourd’hui préconisent avec force un recul de l’Etat dans la vie quotidienne des citoyens, s’ils plaident pour une refonte de l’Etat providence tel qu’il opère actuellement et s’ils fustigent la propension quasi-obsessionnelle de nos dirigeants politiques à ne connaître que la dépense publique et ses comparses dette et impôts croissants comme programme de gouvernement, c’est parce qu’ils observent et comparent différentes situations dont la conclusion s’impose : le traitement social du chômage ne marche pas et les relances keynésiennes n’apportent pas la croissance. Il est donc temps d’abandonner ces politiques dépensières et coercitives que nous menons depuis trop longtemps sans aucun succès dans notre pays, et d’emprunter enfin le chemin de la liberté qui pourrait bien venir à bout d’un chômage explosif mois après mois. Voilà qui serait une belle réussite sociale.


Sources : Pour écrire cet article, j’ai utilisé l’ouvrage collectif Aux sources du modèle libéral français, sous la direction d’Alain Madelin, Editions Perrin 1997, ainsi que plusieurs titres de Jean-François Revel dont ses mémoires Le voleur dans la maison vide, Editions Plon 1997, et La grande parade, Editions Plon 2000.


Filature laineIllustration de couverture : filature de laine, Nord, région de Fourmies. Photo extraite du site « Fourmies de fil en aiguille. »

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