Note aux lecteurs : Le conflit israélo-palestinien, la guerre à Gaza, leurs retombées en France – on trouverait difficilement sujet plus explosif. Je marche sur des œufs et je prie mes lecteurs de bien vouloir tourner sept fois leurs mains au-dessus de leur clavier avant de commenter.
En ce qui concerne la guerre à Gaza, je considère d’une part que l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre 2023 en est le fait générateur et d’autre part que la riposte israélienne n’appartient pas à la catégorie juridique du génocide dans la mesure où l’intention génocidaire n’est pas constituée. Le cessez-le-feu en cours depuis le 10 octobre dernier grâce à l’intermédiation du président américain Donald Trump ainsi que le retour des derniers otages (y compris les dépouilles des otages décédés) contre des prisonniers palestiniens en constituent d’ailleurs une preuve assez convaincante.
Vous savez aussi que je ne m’interdis par pour autant de critiquer la politique des gouvernements israéliens selon mon axe d’analyse libéral, raison pour laquelle je n’ai pas accueilli favorablement le projet de son Premier ministre Benjamin Netanyahou de limiter les pouvoirs de la Cour suprême israélienne au profit de l’exécutif et du législatif. Les terribles événements du 7 octobre 2023 semblent avoir mis ce projet en pause.
Ce jour-là en effet, après des mois de préparatifs méticuleux dans la clandestinité des tunnels de Gaza et des entrainements en Iran auprès des inflexibles Gardiens de la révolution, le Hamas et des groupes terroristes affiliés attaquaient des postes militaires, un festival de musique et plusieurs communautés israéliennes du pourtour de la bande de Gaza, faisant 1 200 morts, 3 400 blessés et 251 otages emmenés par les attaquants dans la bande de Gaza.
Une enquête de l’ONG Human Rights Watch rendue publique en juillet 2024 a souligné que l’intention palestinienne était bien de tuer des civils et de prendre le plus d’otages possible, le tout dans un déluge d’atrocités (pillages, incendies, viols, exécutions à bout portant) relevant des définitions de crime de guerre et de crime contre l’humanité. Contre toute évidence, le Hamas a immédiatement qualifié ce rapport de « mensonger », préférant noyer le poisson en parlant des occupations israéliennes dans les territoires palestiniens de Cisjordanie.
Quelques jours après l’attaque du Hamas, Israël lançait sa riposte, d’abord sous la forme d’un bombardement aérien intense, puis par le biais d’une incursion terrestre dans la bande de Gaza que le pays avait entièrement quittée en 2005. Deux objectifs indissociables : éradiquer le Hamas et ramener les otages, quoi qu’il en coûterait, même si cela devait durer des années. Résolution d’autant plus inébranlable, peut-être, qu’il s’est avéré ensuite que le gouvernement de M. Netanyahou avait reçu préalablement plusieurs alertes sur une possible prise d’otages à la frontière avec Gaza et n’en avait pas tenu compte.
Il se trouve que le 7 octobre 2024, c’est-à-dire exactement un an plus tard, j’assistais à une conférence du philosophe et académicien français Alain Finkielkraut à la synagogue de Lille, pleine à craquer en ce jour de commémoration de l’indicible.
Premier point clef de son intervention, « l’allégresse du carnage », autrement dit cette jubilation des combattants du Hamas, qui se sont filmés alors qu’ils massacraient, afin de partager leur joie avec le monde entier. Deuxième point, la libération instantanée des actes et des paroles antisémites dès le lendemain du 7 octobre. Pas l’antisémitisme d’extrême-droite des années 1930 « contre lequel la gauche aime tant se mobiliser », mais un « antisémitisme d’importation » attisé et relayé sans honte ni relâche par Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise jusqu’à devenir un « antisémitisme d’atmosphère » qui pourrit la vie des étudiants juifs dans nos universités et s’exprime en toute décontraction à l’Assemblée nationale.
Puis troisième point. Si Alain Finkielkraut se déclare plus solidaire d’Israël que jamais depuis le 7 octobre, il n’en est pas moins profondément tourmenté. « Cette solidarité, totale, inconditionnelle, cependant, n’est pas aveugle ». Il voit bien que le pays est moralement et politiquement fracturé en deux tendances irréconciliables : d’un côté les héritiers du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin (1922-1995) et de l’autre les héritiers de son assassin, un jeune extrémiste religieux opposé aux accord d’Oslo. D’un côté ceux qui encouragent à trouver un accord de paix et de l’autre ceux qui poussent à la guerre.
Ce tourment qui l’habite, c’est précisément celui que la rabbine Delphine Horvilleur a tenté de faire passer dans une tribune publiée en mai dernier. Par amour pour Israël et par fidélité à l’héritage ancestral du judaïsme, elle encourage l’État hébreu à un « sursaut de conscience » face à la « tragédie endurée par les Gazaouis ». Un peu comme Abraham argumentant avec Dieu (une spécialité des Juifs dans leur relation à Dieu) pour sauver la ville de Sodome. Ce tourment est aussi le mien. Environ 67 000 morts en deux ans (chiffre du ministère de la santé du Hamas), des bâtiments détruits ou endommagés à perte de vue dans les plus grandes villes – la riposte fut implacable.
Aurait-elle pu être différente ? Je n’ai pas de réponse toute faite. Je crains cependant que le massacre du Hamas suivi de la prise des otages n’avait pas d’autre but que d’attirer les forces armées israéliennes à Gaza, aboutir au chaos qui s’est effectivement produit et le dénoncer sur la scène internationale dès les premiers jours à coup de chiffres de victimes civiles effrayants (et douteux) et d’accusation immédiate de génocide. J’ai espéré qu’Israël résisterait à ce piège typique du Hamas.
En effet, entre l’utilisation de boucliers humains, l’implantation des postes de commandement au cœur des populations, sous les hôpitaux de Gaza notamment, et les injonctions à ne pas suivre les appels à l’évacuation lancés par Israël avant ses bombardements, les méthodes du Hamas sont connues. Les pertes humaines ne comptent pas, elles servent au contraire un objectif stratégique. Le chef du Hamas Ismaïl Haniyeh (1962-2024) ne déclarait-il pas peu après l’attaque du 7 octobre :
« Chaque vie perdue, qu’il s’agisse d’un garçon ou d’une fille, d’un homme ou d’une femme, d’un jeune ou d’un vieux, chaque larme versée par une mère, un père ou un enfant, est précieuse. »
Quant au projet politique du Hamas, il n’a jamais consisté à obtenir une solution à deux États. C’est l’éradication de l’État d’Israël qui est recherchée, comme en atteste sa formule d’une Palestine qui irait du fleuve (le Jourdain) à la mer (Méditerranée) ; « from the river to the sea », en anglais. Ainsi que le remarquait le Wall Street Journal dès novembre 2023 :
« Le Hamas a deux messages pour deux publics différents. À la communauté internationale, il plaide pour un cessez-le-feu pour des raisons humanitaires. Au monde arabe, il s’engage à réitérer l’attaque du 7 octobre et à sacrifier autant de Palestiniens qu’il le faudra pour détruire Israël. »
.
Ce que je sais en revanche, c’est qu’aucune concession venue du camp d’en face ne trouvera jamais grâce aux yeux de la mouvance pro-palestinienne. Delphine Horvilleur n’avait pas plus tôt publié sa tribune engageant Israël à la compassion et à la retenue, suscitant au passage beaucoup d’incompréhension dans la communauté juive, que la députée européenne de La France insoumise Rima Hassan l’accusait de vouloir « se racheter une conscience » tandis que son collègue de l’Assemblée nationale Thomas Portes dénonçait une pure opération de communication.
Tout se passe dans leur esprit comme si les Gazaouis avaient acquis le statut de victimes absolues universellement indépassables tandis que les Israéliens deviennent par effet miroir les oppresseurs absolus universellement indépassables. Les exactions de Daesh au sein du monde musulman, le drame du Soudan, les déchirements de l’Afrique subsaharienne, et plus proche de nous, la guerre russe en Ukraine – tout cela n’existe pas. Il n’existe qu’une souffrance au monde, celle des Palestiniens. Elle ne disparaitra qu’avec la disparition d’Israël, pas avec sa compassion. Comme le dit Rima Hassan, la question n’est pas humanitaire, elle est politique :
Comment @RimaHas a-t-elle accueilli les changements de positions récentes d’Anne Sinclair, Delphine Horvilleur et Joann Sfar concernant Gaza ? Elle répond sur notre plateau. https://t.co/gAEIww0zwI pic.twitter.com/4QOtqKcknO
— Arrêt sur images (@arretsurimages) June 28, 2025
On suppose donc que c’est au nom supérieur et sacré de la politique et du Hamas que cette dernière se réjouit de l’épuration en cours menée par le mouvement terroriste à Gaza, maintenant que le cessez-le-feu s’est accompagné du retrait des troupes israéliennes.
Ou qu’elle applaudit les courageux « résistants » qui ont perturbé à plusieurs reprises le concert donné à la Philharmonie de Paris par le chef d’orchestre israélien Lahav Shani à la tête de l’Orchestre philharmonique d’Israël :
Bravo aux résistants. https://t.co/657wioTKcS
— Rima Hassan (@RimaHas) November 8, 2025
Ce en quoi elle a immédiatement reçu le renfort de Manon Aubry, qui se trouve être la chef de file de La France insoumise au Parlement européen :
La classe politique a condamné à l’unanimité les faits, à l’exception des Insoumis. →https://t.co/mJY2mEvnW4 pic.twitter.com/r6jPCjCpWi
— Le Figaro (@Le_Figaro) November 7, 2025
Car vous comprenez, ce ne sont pas n’importe quels artistes, « ce sont des artistes qui représentent l’État israélien ». Il est donc parfaitement normal de boycotter, perturber, semer la panique et risquer l’incendie dans une salle de spectacle pleine de monde pendant l’interprétation du Concerto pour piano n° 5 « Empereur » de Ludwig van Beethoven.
Curieusement, ce même chef d’orchestre qui était programmé en ouverture du festival de Gand (Belgique) en septembre dernier a dû subir l’annulation de sa prestation alors qu’il devait diriger un autre ensemble, l’Orchestre philharmonique de Munich, dénué de tout rapport avec Israël, le laissant seul, lui et sa judéité, face à ses accusateurs. Ne serait-on pas fondé alors à penser qu’au-delà de leur antisionisme de façade, les pudeurs propalestiniennes à l’égard des artistes israéliens sont « passionnément antisémites » ?
