Et le ministre de l’Économie Bruno Le Maire, tout sourire, d’entonner sa rengaine préférée depuis la rentrée : vive les Français qui ont fait preuve d’une détermination admirable dans l’adversité ; et surtout, vive le gouvernement dont la politique économique se révèle à l’évidence d’une pertinence inégalée !
7 % de croissance en 2021, c'est un résultat spectaculaire ! Un des meilleurs de la zone euro !
— Bruno Le Maire (@BrunoLeMaire) January 28, 2022
Nous le devons aux Français, aux entrepreneurs, aux salariés et à notre politique économique mise en place depuis 2017. #Les4V pic.twitter.com/Dfsnz7Vspx
Mais tout ceci n’est que la partie visible et sympathique de l’iceberg, la partie flatteuse dont les équipes macronistes se félicitent sans fin à quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle en espérant que la fable tiendra le coup jusque-là. Car en réalité, l’économie française n’a nullement retrouvé son niveau d’avant-crise, c’est-à-dire celui atteint en 2019.
Peut-être faudrait-il se rappeler d’abord que le recul du PIB fut de 8 % en 2020, soit l’un des plus violents dans l’Union européenne, comme on pouvait s’y attendre suite aux confinements et aux mises à l’arrêt brutales de multiples activités économiques. Si rattrapage voire dépassement il y eut en 2021, il ne concerne en réalité que les deux derniers trimestres 2021 comparés au 4ème trimestre 2019. Comme le précise l’INSEE sans équivoque dans sa publication :
« En moyenne sur l’année 2021, le PIB augmente de +7,0 % après -8,0 % en 2020. Le niveau moyen du PIB en 2021 se situe ainsi 1,6 % en deçà de son niveau moyen en 2019. »
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Autrement dit, la France a retrouvé seulement 98,4 % de son niveau de 2019. Encore moins, en fait, car sans la pandémie de Covid, toutes choses étant égales par ailleurs, on peut supposer que notre économie aurait connu une certaine dose de croissance en 2020 et 2021 (Bruno Le Maire tablait par exemple sur 1,3 % dans son Projet de loi de Finances pour 2020).
Second point, le rebond « spectaculaire » de 7 % a eu un prix. Il comporte certes une part purement mécanique : quand les gens sont confinés, ni ils ne travaillent ni ils ne consomment ni ils ne se lancent dans de grands projets d’investissement faute de visibilité sur l’avenir ; mais dès lors qu’ils sont à nouveau libres de conduire leur vie économique à leur guise, ils se remettent à travailler, investir et consommer.
Mais il résulte aussi de la politique du « quoi qu’il en coûte » qui a consisté à soutenir l’économie à grands frais avec notamment la prise en charge du chômage partiel, le fonds de solidarité et les prêts garantis par l’État – tout ceci sans condition et sans qu’il y ait création de richesse proportionnelle concomitante.
L’année 2021 est donc fort différente de l’année 2019 car elle s’achève sur un niveau de dette publique exorbitant d’environ 116 % du PIB (chiffre INSEE du 3ème trimestre 2021), après 98,1 % en 2019. Or à cette époque, notre niveau d’endettement public était déjà des plus périlleux, ne laissant à la France aucune latitude vraiment saine pour aborder la moindre secousse conjoncturelle, comme la crise du Covid nous l’a amplement prouvé.
Une telle débauche d’argent magique, en France mais pas seulement, soutenue depuis plusieurs années par les politiques facilitantes des banques centrales a fini par avoir les conséquences auxquelles on pouvait s’attendre, à savoir le retour vrai de vrai de l’inflation – en attendant les hausses d’impôt.
Pour les banques centrales, la BCE en Europe, la FED aux États-Unis, il s’agissait de soutenir l’économie par le rachat de blocs de prêts des banques, notamment leurs titres de dettes publiques – technique dite du « quantitative easing » – pour leur donner des marges de manœuvre supplémentaires afin de prêter encore plus aux entreprises privées et aux États « tout en faisant pression à la baisse sur les taux d’intérêt payés par tous les emprunteurs » – ainsi que l’écrivait en septembre dernier Agnès Bénassy-Quéré, chef économiste de la Direction générale du Trésor, dans une note sur l’endettement galopant de la France qui se voulait rassurante mais n’expliquait rien.
Mais bref, nous sommes aujourd’hui à 7 % d’inflation aux États-Unis, 5,3 % en Europe et 3,4 % en France. À noter que l’apparente meilleure situation française s’explique en partie par le fait qu’elle n’a pas connu de baisse de prix en 2020, contrairement à l’Allemagne ou les États-Unis par exemple. Mais ce dernier pays est néanmoins typique de la surchauffe inflationniste induite par le plan de relance démesuré de Joe Biden.
Oh, bien sûr, une partie de cette inflation résulte effectivement des inévitables goulots d’étranglement dans les approvisionnements consécutivement à la reprise de la production et de la demande un peu partout dans le monde au même moment. La présidente de la BCE Christine Lagarde aimerait même se persuader, et nous persuader avec elle, que c’est en fait la seule raison de cette inflation qui disparaitra dès que les échanges économiques auront retrouvé leur rythme de croisière, fin 2022 selon elle :
Christine Lagarde, Présidente de la Banque Centrale Européenne (BCE), sur l’inflation : "Nous considérons que sur l’année 2022, ça va se stabiliser et baisser graduellement au cours de l’année." pic.twitter.com/lVkFp2wvRA
— France Inter (@franceinter) January 20, 2022
Mais au même moment, et au moment où Bruno Le Maire nous explique que oui, vraiment, tout va très très bien, la banque centrale américaine a annoncé qu’elle allait cesser ses rachats d’actifs des banques dès mars 2022 (plutôt qu’en juin) et qu’à cette date, elle allait aussi relever ses taux directeurs. Un serrage de vis suivi également au Royaume-Uni par la Bank of England.
Comme de son côté, le FMI a baissé ses prévisions de croissance pour 2022, aussi bien au niveau mondial (4,4 % contre 4,9 %) qu’en zone euro (3,9 % contre 4,3 %), en Chine ou aux États-Unis, autant dire que l’euphorie de l’argent facile n’est plus vraiment de mise. Les valeurs boursières ont sensiblement chuté ces derniers temps, ramenant nombre de valorisations optimistes à des niveaux plus compatibles avec l’économie réelle.
Pas de quoi pavoiser, donc. Et pas de quoi se réjouir non plus.
Dans un contexte de taux maintenus bas, le coût de la dette publique était presque négligeable, ce qui faisait dire à certains économistes que c’était le moment de s’endetter encore plus pour lancer de grands programmes de transition sociale et environnementale.
Mais avec la perspective de voir les taux remonter, une perspective à laquelle Mme Lagarde résiste mais qui n’a jamais été aussi probable qu’aujourd’hui, le futur n’est plus aussi simple. La fuite en avant dans la dette, cette politique économique jugée prodigieusement « efficace » par Bruno Le Maire, est en train de dérailler sévèrement.
Il n’est pas exclu qu’Emmanuel Macron en soit pleinement conscient. On se rappelle qu’il s’était présenté à l’élection présidentielle de 2017 avec une mesure de réduction des effectifs de la fonction publique de 120 000 postes, puis qu’il l’avait promptement abandonnée sur l’autel de la proximité des services publics avec les citoyens peu après la crise des Gilets jaunes. Il se trouve qu’il envisage maintenant de faire de la préservation des services publics un grand argument de sa réélection. Nouveau concept : la modernisation de l’État ne doit pas être une question de suppressions de postes, mais de redéploiements sur le territoire.
Certainement une façon de récupérer un électorat traditionnellement socialiste tout en s’opposant par la même occasion à la candidate des Républicains Valérie Pécresse qui envisage pour sa part de tailler dans les effectifs des fonctionnaires à hauteur de 150 000 postes sur cinq ans. Mais peut-être aussi ce sentiment que la fonction publique est l’amortisseur idéal du chômage quand le chemin économique devient trop chaotique…
