Car voyez-vous, hier matin, j’ouvre machinalement X (ex-Twitter) et je tombe directement sur une publication dans laquelle M. Attali se lamente copieusement sur la hausse vertigineuse du service de la dette française (intérêts de plus en plus élevés, dont j’ai parlé ici, et remboursement du capital, par période). Selon lui, au rythme actuel des dépenses publiques, il pourrait représenter jusqu’à 20 % du PIB en 2035. « Folie ! » s’exclame-t-il. Et de citer ensuite un précédent tweet où il rappelait que :
« Plus de la moitié des électeurs vivent des dépenses publiques. S’ils n’ont pas le courage de penser aux générations futures, c’est la démocratie qui sombrera. »
Au rythme actuel de dépenses publiques, en 2035, la France pourrait devoir consacrer jusqu’a 20 % de son PIB au service de sa dette!! soit 4 fois plus qu’à l’éducation ! Folie ! cela devrait etre le principal enjeu de la prochaine élection présidentielle. Quels candidats… https://t.co/1GYCrneUUa
— Jacques Attali (@jattali) May 4, 2026
Des alarmes en phase avec plusieurs rapports officiels parus ces derniers temps :
· En février, le Haut Conseil des Finances Publiques soulignait qu’au vu de la trajectoire budgétaire adoptée, la charge d’intérêt de la dette publique atteindrait plus de 100 milliards d’euros en 2029, avec pour conséquence de priver le pays de toute marge de manœuvre.
· En avril, une étude de l’INSEE sur le revenu des ménages indiquait que 56 % des personnes recevaient plus qu’elles ne versaient au titre de la redistribution, laquelle se faisait maintenant au prix d’un endettement public.
· Le 30 avril dernier, le même INSEE faisait savoir que la croissance du PIB français au premier trimestre 2026 avait été nulle.
· Et pour nimber le tout de l’éclat insurpassable de la haute sagesse politique de nos parlementaires et dirigeants, sachez, chers lecteurs, qu’hier, 4 mai 2026, entrait en vigueur dans les restaurants universitaires de France le repas à un euro pour tous les étudiants. Pas pour les étudiants en situation de précarité, ce qui était déjà le cas, mais pour tous, absolument tous !
Autrement dit, de la redistribution en veux-tu en voilà, pour tout et n’importe quoi, au prix d’un endettement délirant dans ses montants comme dans ses coûts, puis, au bout du chemin, une croissance en berne qui n’est pas seulement l’effet de la guerre en Iran, loin de là, car d’autres pays de l’Union européenne s’en sortent mieux : ne dirait-on pas que la France tient la recette idéale pour s’offrir un crash politique, économique et social magistral ?
Donc oui, Jacques Attali a d’excellentes raisons de s’inquiéter. Dans sa dernière chronique pour Les Echos qu’il donne en lien dans son tweet, il en vient à préconiser l’adoption d’une dose de capitalisation pour les retraites et il souhaite même en finir avec le tiers payant généralisé et « avec la gratuité de tout et n’importe quoi » qui participent selon lui au piège électoral dans lequel la France s’est enfoncée : quel Français irait voter contre ses allocations, ses revenus, ses intérêts, lesquels sont majoritairement alimentés par les dépenses publiques ? Conclusion sensationnelle, que j’ai écrite moi-même cent fois dans ces pages sous une forme ou sous une autre :
« Les Français seront-ils assez sages pour élire quelqu’un qui leur promettra des moments difficiles ? »
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On aimerait se réjouir d’une prise de conscience aussi totale que radicale. Et l’on peut toujours se dire que mieux vaut tard que jamais.
Mais comment s’empêcher de penser que le piège électoral dont il parle comme s’il nous était tombé dessus par pure malchance n’est en fait que le résultat attendu d’un certain clientélisme électoral sciemment organisé par lui et ses amis de la social-démocratie ? Et lorsqu’on songe ensuite à sa biographie politique et lorsqu’on lit dans la même chronique qu’il fustige « l’aveuglement » sur les dépenses publiques et les rigidités structurelles de notre modèle social qui risque de s’emparer des élections 2027 comme il s’est emparé de toutes les élections présidentielles depuis 1974 – oui, vous avez bien lu : depuis 1974 ! – on se demande quand même si l’on n’a pas affaire au Premier comique de la République.
Est-on le mieux placé pour exiger des changements et stigmatiser le court-termisme des politiciens et de leurs électeurs quand on a soi-même œuvré pendant plus de 50 ans à faire de cet aveuglement une philosophie politique d’essence supérieure aux yeux des Français ? Quand on fut soi-même le fervent artisan de la politique qui accompagna cet aveuglement et qu’on se trouve donc largement responsable de la catastrophe qui se profile aujourd’hui ? Quand on fut membre du Parti socialiste (PS) dès 1973, conseiller de François Mitterrand peu après, puis compagnon de route du PS, puis fidèle soutien de Lionel Jospin et de François Hollande ? Quand on endossa toutes les politiques appliquées depuis 1981, et notamment la terrible erreur de la retraite à 60 ans en 1982 et le passage aux 35 heures concrétisé sous Jospin ?
Pour devenir crédible, maintenant que le risque de naufrage français n’est plus un conte à dormir debout ni même une vague hypothèse, mais une terrible réalité à affronter courageusement, ne faudrait-il pas commencer par reconnaître franchement qu’on s’est non seulement complètement trompé, mais qu’on a été instrumental dans la mise en application de politiques de gauche absolument néfastes pour la prospérité des Français ? Admettre ses erreurs pour réfléchir dorénavant sur des bases dénuées de toute ambiguïté ?
Au lieu de quoi nous voyons M. Attali tenter l’une de ses célèbres pirouettes, c’est-à-dire oublier tout ce qu’il a pu dire et faire auparavant, puis se placer au centre de l’agora politique et tenir des propos empreints de l’inaccessible clairvoyance que seul un grand sage tel que lui est capable de tenir. Des propos, des idées et des politiques qui sont avancés depuis longtemps par d’autres que lui, et qu’en d’autres temps il combattait avec acharnement.
Il arrive un moment où l’opportunisme invétéré des éternels « conseillers » devient insupportable. On aimerait juste qu’ils se taisent. Après un demi-siècle de fourvoiements majeurs et le résultat cataclysmique actuel, c’est bien le moins.
