Que la droite dans toutes ses variations plus ou moins extrêmes, Rassemblement national très loin en tête, s’y adonne avec la même délectation, ainsi qu’on l’observe actuellement avec consternation alors que le PLF 2026 du Premier ministre Sébastien Lecornu est en cours d’examen à l’Assemblée nationale, l’est déjà plus (voir ici l’intéressant détail des votes).
La droite n’est-elle pas le contraire de la gauche, c’est-à-dire opposée aux principes étatiques et collectivistes du socialisme ? N’est-elle pas traditionnellement plus sensible à la nécessité de créer des richesses avant de penser à les redistribuer ? Ne s’est-elle pas levée farouchement contre les 35 heures de Jospin et Aubry au début des années 2000 ? N’est-ce pas Jacques Chirac qui a mis fin en 1987 à l’impôt sur les grandes fortunes (IGF) instauré par François Mitterrand en 1982 ?
Tout ceci est exact, mais demande quelques nuances et compléments. Si Jacques Chirac se disait très libéral en 1986, époque de sa cohabitation avec Mitterrand, il avait eu avant cela sa période « travaillisme à la française », sorte de troisième voie entre le marxisme et le « libéralisme classique » qu’il assimilait (sic) au « capitalisme sauvage ». Ceci pour le RPR, devenu entre-temps UMP puis LR. Du côté du Rassemblement national (RN, ex-Front national), le retour à la retraite à 60 ans et la conservation des 35 heures sont rapidement devenues des mesures emblématiques de sa lutte pour les faibles et les petits contre le grand capital et les multinationales.
Il est vrai que la droite a toujours été mise en demeure par la gauche d’apporter la preuve qu’elle n’avait pas une tronçonneuse ou une calculette à la place du cœur. Le problème étant qu’elle a eu tendance à répondre à cette accusation en adoptant des mesures de gauche en recettes comme en dépenses, mesures qui s’avèrent finalement désastreuses pour la vitalité économique du pays comme de ses citoyens, plutôt qu’en proposant une politique libérée du boulet étatique qui saura se montrer effectivement favorable à l’innovation, à la croissance, à l’emploi et au pouvoir d’achat.
Sauf qu’aujourd’hui, de la part du Rassemblement national (RN), difficile de penser qu’il ne s’agit que de suivisme sous contrainte moralisatrice. Quand on est un parti rassemblant 35 % et plus des intentions de vote en vue de la prochaine élection présidentielle dans tous les cas de figure, au milieu d’un paysage politique par ailleurs passablement émietté comme c’est le cas actuellement, on est maître de son programme. Aucune opposition de gauche ou de droite n’est en mesure de vous dicter ce que vous pensez et ce que vous devez faire.
C’est donc très librement et très consciemment que le RN adopte tous les poncifs de la gauche sur les retraites, les riches et les multinationales, et qu’il privilégie le canal de l’État pour mener ses politiques – montrant au passage combien la culture économique de ses champions Le Pen et Bardella est balbutiante et combien l’idéologie doublée d’incohérence prime dans l’ensemble de ses propositions, ainsi que l’on peut s’en rendre abondamment compte dans les extraits vidéo ci-dessous.
Le 15 octobre, Marine Le Pen expliquait qu’il n’y avait aucun problème à créer un impôt sur la fortune des plus riches, grands groupes compris, car de toute façon, elle allait proposer que l’investissement dans ces derniers passe par un fonds d’État spécialement créé pour cela. Autrement dit, hormis pour la boulangerie du coin ou la petite entreprise locale qui conserveront la liberté d’entreprendre, tout ce qui s’apparente à de l’économie à grande échelle devra en passer par les décisions de l’État. Ruffin, Bompard et Mélenchon en rêvent, Le Pen et Bardella vont nous le faire !
Impôt sur la Fortune Financière: Le Pen reconnait que cet impôt va pénaliser l’investissement qui « finance les les grandes entreprises » et promeut à la place un « Fonds d’Investissement » étatique qui lui-même investira dans des entreprises… Consternant. pic.twitter.com/HYWoD86jrf— Jean Louis (@JL7508) October 15, 2025
Suite à quoi, Bardella enfonçait le clou dimanche dernier : il est normal de taxer les portefeuilles d’actions et plus généralement les portefeuilles financiers, car ils sont « improductifs » ! À ce niveau de n’importe quoi, on reste sans voix. Et Bardella de continuer à pérorer sur un ton de bien-pensance typique de ceux qui savent ce qui est bon pour vous, affirmant que rien ne compte plus pour le RN que la défense du pouvoir d’achat et la protection de l’immobilier des Français, symbole de leur enracinement et de leurs attaches familiales.
Comme si le doublement de la taxe sur les grandes entreprises du numérique (de 3 % à 6 %) allait favoriser le pouvoir d’achat ! Comme si la mignonne autarcie de petits entrepreneurs enracinés dans leur petit territoire allait placer la France aux avant-postes de l’innovation et de la compétitivité et ses citoyens sur le chemin d’une plus grande prospérité ! Comme si les grandes entreprises d’aujourd’hui n’avaient jamais été ni petites, ni moyennes, ni intermédiaires !
Nouvel ISF voté par le RN: Bardella explique que, pour lui, « les portefeuilles d’actions et les portefeuilles financiers » constituent du « patrimoine non productif » (!) Quelle arnaque de voir certains médias le qualifier de « libéral » alors que c’est un analphabète en économie. pic.twitter.com/PqKvfd7FFa
— Jean Louis (@JL7508) November 2, 2025
Or il est un concept très en vogue à droite depuis quelque temps : l’Union des droites. L’idée, surtout portée par certains membres des LR dont le parti peine à exister depuis la défaite de Nicolas Sarkozy en 2012 ou par les petits partis constitués plus récemment (Reconquête d’Éric Zemmour, notamment), consiste à dire qu’un rassemblement des forces de droite permettrait à celle-ci de revenir au pouvoir et d’appliquer son programme anti-gauche avec toute la légitimité d’une élection présidentielle gagnée haut la main.
L’ancien patron des LR Éric Ciotti a déjà sauté le pas peu de temps avant les législatives anticipées de 2024, mais à l’époque, son ralliement n’a pas permis au RN d’obtenir la majorité absolue. Curieusement, il se disait et se dit toujours libéral. Que pense-t-il de l’orientation étatique de son grand allié ? Envisage-t-il de la modérer, de l’influencer de l’intérieur ? Si tel est le cas, force est de constater que le résultat est nul. La force politique dominante impose son agenda et il serait vain de penser qu’il n’en irait pas de même si une alliance LR, Ciotti, Reconquête et consorts se mettait effectivement en place autour du RN.
Du reste, le libéralisme de ces petites entités reste à prouver. Côté LR, rappelons-nous l’obsession étatique de nombre de ses barons ainsi que la campagne étrange de sa candidate présidentielle Valérie Pécresse en 2022. Côté Reconquête, en dépit des baisses de dépenses annoncées récemment par Sarah Knafo, seule élue (européenne) du parti, rappelons-nous qu’Éric Zemmour a voté deux fois pour François Mitterrand, qu’il tient à notre modèle social comme à la prunelle de ses yeux, qu’il qualifie l’État de droit de « pompeux » et qu’il était d’avis il n’y a pas si longtemps qu’ « il faut absolument contraindre les grands groupes multinationaux comme les GAFAM à payer plus d’impôts en France. » Mission accomplie par le RN.
Mais bref. Compte tenu de la domination massive de ce dernier au sein de la droite, toute union des droites nouée dans ce contexte déboucherait forcément sur un grand parti socialiste de droite.
Il se trouve en outre que Marine Le Pen elle-même n’est guère favorable à ce projet. « Je ne suis pas là pour sauver la droite, je suis là pour sauver la France », a-t-elle expliqué sur LCI il y a quelques jours, ajoutant qu’elle ne comptait pas fermer la porte au nez des socialistes et des communistes de sa circonscription historiquement à gauche (la 11ᵉ du Pas-de-Calais) qui ont un jour décidé de voter pour elle. L’affaire semble entendue.
Le Pen rejette toute idée d’union des droites: « je ne suis ni de droite ni de gauche », « je ne compte pas fermer la porte au nez des socialistes et des communistes qui se sont mis à voter RN ». Avec Le Pen, l’union des droites en France est une chimère. pic.twitter.com/a65JRnyOQi
— Jean Louis (@JL7508) September 25, 2025
Tout cela me conforte une fois de plus dans l’idée que les libéraux doivent impérativement fuir la droite. Tel est le prix, s’ils veulent être compris, et non pas devenir l’objet de tous les malentendus par rapprochement hasardeux avec des mouvements politiques essentiellement illibéraux – et là, le RN nous pousse vers les sommets.
Construire leur offre politique à côté, patiemment, à partir d’une vraie compréhension des bienfaits de la liberté de tous pour la prospérité de tous, État de droit compris, sans chercher à promettre l’impossible ni tenter de finasser par excès de « stratégie » politique. Dresser le constat, dire ce qu’on va faire, expliquer pourquoi, dire qu’au début ce sera dur car il va falloir redescendre de quelques marches, le faire. Voilà.
