Comme le répètent sans relâche Mme Borne (devenue entre-temps Premier ministre) et sa ministre de la transition énergétique Agnès Pannier-Runacher, il n’est que la « première marche » d’un plan beaucoup plus vaste consistant à réduire notre consommation d’énergie de 40 % d’ici 2050 dans le contexte de la lutte contre le réchauffement climatique. La pandémie et la guerre sont d’horribles maux qu’on souhaite évidemment voir disparaitre au plus vite, mais ils ont quand même l’incomparable avantage de nous pousser plus vite plus fort vers l’objectif ultime de la neutralité carbone.
Ainsi que je l’écrivais déjà à l’époque des ravissements extatiques d’Élisabeth Borne pour le vélo, il se confirme qu’un politicien avisé prendra soin de ne « jamais gaspiller une bonne crise ». Pour les esprits férus d’étatisme, rien ne vaut ces moments de choc et d’angoisse où les repères habituels des citoyens sont chamboulés pour légitimer l’urgence absolue de mettre en place telle ou telle politique publique et renforcer l’idée qu’il est naturel voire essentiel que l’État s’occupe de tout et étende son domaine à des secteurs, petits ou grands, qui échappaient encore à son emprise.
Dans le cas qui nous occupe, l’effet est triple. D’abord, accélérer le rythme de la transition énergétique comme mentionné ci-dessus. Masquer, ensuite, que « la fin de l’abondance » dramatiquement et hypocritement déplorée par Emmanuel Macron résulte largement d’une succession de décisions aussi petitement politiciennes que grandement désastreuses aboutissant à réduire la part du nucléaire (pourtant décarboné) dans le mix électrique français dans le seul but de s’assurer l’appui électoral des écologistes.
Et, last but not least, en profiter pour accroître le périmètre des interventions de l’État sur des citoyens en instance d’infantilisation accélérée par l’appropriation d’une activité humaine de plus, avec tout ce que cela entraîne d’effets pervers en matière de comptes publics, de bureaucratie, de clientélisme et de perturbation d’un marché qui fonctionnait très bien tout seul.
C’est ainsi que s’agissant de son plan vélo, Élisabeth Borne n’avait pas négligé d’inclure dans le package un stage de « remise en selle » dispensé par des moniteurs agréés et financé par nos impôts ainsi qu’une aide de 50 € pour faire réparer son vélo. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui, au milieu d’une liste à la Prévert de bons comportements à adopter, le Plan Sobriété comprend, ô surprise, une subvention destinée aux particuliers pouvant aller jusqu’à 65 € pour l’achat… d’un thermostat programmable. Oui, oui.
Il fallait y penser. Encore un de ces exemples caractéristiques et affligeants de cette société du « care » qui se développe de plus en plus sur le terreau de notre État-providence jusqu’à le transformer en un État-nounou qui prend soin de nous comme d’un bébé de la naissance à la mort. Les adeptes de l’interventionnisme étatique vous diront que cela n’a rien de scandaleux ni d’extraordinaire. Politique archi-classique d’incitation, Madame MP, rien de plus. Il est parfaitement normal que l’État réponde présent dans les grands moments de transition, autant sur le plan de la solidarité économique que sur celui de l’évolution des modes de vie.
Cet aimable point de vue, largement partagé par nos élites politiques et tout autant admis comme une évidence nationale par une très vaste majorité de Français – la meilleure preuve de cela étant que les uns et les autres s’entendent à merveille dès lors qu’il s’agit d’assurer la pérennité de notre sublime modèle social – appelle cependant plusieurs remarques.
Pour commencer, l’État n’ayant aucunes ressources propres (hormis les dividendes qu’il reçoit au titre de ses participations dans des entreprises par ailleurs privées) et l’argent ne poussant pas encore spontanément dans les arbres, l’aide qu’il se flatte d’apporter aux citoyens pour se doter d’un thermostat programmable (ou pour suivre un stage vélo) sera forcément payée un jour par ces mêmes citoyens (via l’impôt ou l’accumulation de la dette qui n’est qu’un impôt différé). Ne nous illusionnons pas, l’État ne paie rien. Il prend, de façon obligatoire, et il redistribue aux uns et aux autres selon son bon vouloir, selon son idéologie du moment, selon sa clientèle, selon les élections à venir, etc.
Ensuite, que dire de la tenue des comptes publics quand un gouvernement qui parvient déjà à dépenser 59 % du PIB en une année (2021) et va de déficit en déficit depuis presque cinquante ans se croit autorisé à faire le généreux pour une simple affaire de thermostat ? Dans le commerce, il est aisé de trouver de tels équipements pour moins de 65 € (en filaire). Résultat, l’annonce de l’aide aura à coup sûr un effet inflationniste sur ces produits comme c’est le cas de toutes les aides sans exception (exemple type, l’aide au logement), et les comptes publics en seront encore un peu plus dégradés – ce qui n’est pas sans conséquences dommageables sur la croissance, le pouvoir d’achat et l’emploi.
Que dire également d’un modèle social qui, tout en se parant de l’immense vertu d’une solidarité unique au monde depuis 1945, ne parvient pas à assurer emploi et prospérité à ses citoyens ? Ou du moins n’y parvient qu’à un niveau très en deçà des performances d’autres pays nettement moins redistributeurs et doit y ajouter en permanence une politique de « chèques pouvoir d’achat » tous azimuts ?
Ensuite, lorsqu’on parle d’incitations, et que pour cela, on est prêt à mettre en jeu des millions ou des milliards d’euros prélevés aux contribuables, encore faut-il être très sûr de la direction dans laquelle on souhaite orienter les citoyens. Dans ma petite vie de soixante ans, j’ai assisté à suffisamment de revirements dans les préconisations plus ou moins obligatoires de l’État (dans le domaine de la santé, sur le diesel, etc.) pour penser qu’un peu plus de modestie et un peu moins de dirigisme seraient du meilleur effet.
Et puis, dernier point, mettez bout à bout toutes les aides, redistributions, recommandations, interdictions et obligations en vigueur en France. Ce n’est plus de l’incitation, ce n’est plus de la solidarité. Ce n’est plus un modèle social déployé en vue de favoriser épanouissement personnel et autonomie des citoyens, mais un corset social tout exprès organisé pour façonner les « bons citoyens ». Tout un programme dont les couches perpétuellement surajoutées nous rapprochent dangereusement d’un système de contrôle social qui ne dit pas son nom. Stop.
