Mise à jour du lundi 24 février 2020 : Début ce jour du procès de François et Penelope Fillon dans l’affaire des emplois fictifs de cette dernière. Retour sur l’impasse Fillon.
Lui seul, parmi tous les candidats de droite ou de gauche, avait pris la mesure de l’état de « faillite » de la France et lui seul avait le courage de proposer, à rebrousse-poil de tout ce qui se fait depuis 40 ans, un début de vraie politique de réduction des dépenses publiques, 110 milliards d’euros sur le quinquennat. Pour situer l’effort, signalons que Macron propose une réduction des dépenses de 60 milliards d’euros sur la même période, mais « en tendance », c’est-à-dire par rapport à leur accroissement spontané. Donc rien à voir.
Les mesures les plus importantes du projet Fillon – suppression de 500 000 postes de fonctionnaires en 5 ans, recul de l’âge légal de départ en retraite à 65 ans, introduction d’une dose de liberté sur le marché du travail par abandon de la référence aux 35 heures, retour à l’équilibre des comptes de la sécurité sociale par distinction entre les soins lourds et les soins légers – furent immédiatement vilipendées et taxées de « brutalité » par ses adversaires de tous les bords politiques.
Mais au moment de la primaire, François Fillon bénéficiait d’une dynamique exceptionnelle qui permettait d’envisager l’avenir de la France avec le sourire. Non seulement la droite avait réussi à conjurer ses vieux démons de discorde et de fausses factures en organisant des primaires impeccables se soldant par 4,3 millions de votants à chaque tour, 8 millions d’euros nets dans les caisses du parti et un rassemblement politique rapide autour du vainqueur, mais elle semblait aussi avoir enfin trouvé un homme probe et courageux, en bonne voie de l’emporter en mai prochain pour mettre en oeuvre des réformes indispensables et difficiles.
Comme je fais partie de ces gens qui pensent que la légitimité du nouveau Président sera d’autant plus forte qu’il aura « tout dit avant pour pouvoir tout faire après » (formule de Nicolas Sarkozy), et non pas qu’il faut d’abord se faire élire, peu importe les promesses absurdes qu’on est amené à faire, j’ai vu arriver les premières puis les secondes reculades du candidat Fillon sur la sécurité sociale avec beaucoup d’inquiétude. Loin d’assouplir quoi que ce soit, il compte maintenant contrôler les mutuelles de plus près.
Or la qualité de sa candidature repose d’abord sur sa capacité à tenir bon face à tous les archaïsmes qu’on a vus se déchaîner jusqu’à l’émeute pour les réformes pourtant bien minuscules que furent les lois Macron et El Khomri. On imagine les résistances que son projet, théoriquement beaucoup plus ambitieux, beaucoup plus dérangeant, ne manquera pas de susciter dans les rangs étudiants et syndicaux et dans sa future opposition. La CGT a déjà annoncé un troisième tour social en cas de victoire de Fillon.
Seul l’homme probe et courageux décrit plus haut pourrait s’en sortir. Mais l’affaire des emplois présumés fictifs de son épouse a complètement changé la donne. On ne peut promettre « du sang et des larmes » comme il l’a fait (tweet ci-dessous) en montrant par ailleurs beaucoup de désinvolture dans son rapport avec l’argent public.
Le "sang et les larmes", c'est maintenant. Mon programme sera enrichi, mais il ne sera pas amendé." #BourdinDirect
— François Fillon (@FrancoisFillon) January 11, 2017
Je continue à utiliser le terme « présumés fictifs » en parlant des emplois de Penelope Fillon, mais on connait les salaires en jeu et on sait aussi que Mme Fillon elle-même a dit à plusieurs reprises n’avoir jamais été l’assistante de son mari. On nous enjoint maintenant de penser que cette phrase veut dire le contraire de ce qu’elle veut dire. On nous enjoint maintenant de fermer les yeux sur des pratiques certes pas jolies jolies, mais « tout le monde le fait » ! Très difficile.
Comme je l’écrivais dans mon article sur Penelope Fillon, il est bien sûr exclu de penser que les révélations du Canard enchaîné étaient dénuées d’arrière-pensées politiques, mais qu’aurait pu révéler le Canard si Fillon avait été un tant soit peu honnête ? Or « l’affaire » concerne les redistributions d’enveloppes sénatoriales aux sénateurs, dont deux chèques pour lui, les salaires présumés fictifs de son épouse et de ses enfants, ainsi qu’un soupçon d’emploi fictif à la Revue des deux Mondes pour sa femme. Ça finit par ressembler à un joli petit système bien rodé.
Entre reculades, indélicatesses financières, changements de pied et mensonge, qu’est devenu celui qui n’hésitait pas à tacler ses concurrents de la primaire de droite en disant « qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen ? » et qui affirmait, à raison, « qu’il ne sert à rien de parler d’autorité quand on n’est pas soi-même irréprochable » ? (vidéo ci-dessous, 40″) :
Qu’est devenu celui qui dès les débuts de l’affaire est venu défendre sa femme et sa parfaite honnêteté à la télévision fin janvier en disant qu’il se retirerait de la course si son honneur était en jeu, c’est-à-dire s’il était mis en examen ?
Hier, François Fillon a bousculé tous les programmes de nos médias en donnant une conférence de presse imprévue pour annoncer qu’il était convoqué par les juges d’instruction à des fins de mise en examen. Loin d’annoncer son retrait, il a au contraire persévéré dans son intention de se présenter, se posant en victime innocente d’une caste gaucho-médiatique qui voudrait l’assassiner, assassiner la démocratie et priver de leur vote les millions de Français qui l’ont choisi (vidéo, 56″) :
Abandonnant ses résolutions antérieures, oubliant la référence à De Gaulle et les leçons de morale politique qu’il répandait à profusion auparavant, François Fillon prétend maintenant se soumettre au seul jugement du suffrage universel. Aux Français de voter, aux Français de décider s’il est digne de la fonction. Inutile de dire que ce n’est pas lui qui est en cause, bien sûr, mais la France avec un triple F majuscule.
Si le suffrage universel doit constituer le jugement ultime, qu’attend François Fillon pour exposer les éléments à décharge en sa faveur ? A part sa déclaration de parfaite probité, il ne nous donne aucune indication concrète. Il dit en permanence qu’il s’expliquera, qu’il n’a rien à cacher, mais on ne voit rien venir. Finalement, il nous demande un chèque en blanc, alors que son épouse a déjà vendu la mèche. Un tel vote, un vote de confiance sans preuve, reviendrait à fermer les yeux sur les turpitudes de nos politiciens et à encourager les pratiques actuelles d’abus des élus sur les fonds publics.
On ne peut même plus considérer que sa victoire, même entachée de soupçon, serait un moindre mal par rapport aux autres candidats. Ayant malgré tout beaucoup à se faire pardonner, attendu au tournant par les syndicats, il sera obligé de rentrer dans le rang de la politique française la plus tragiquement classique, c’est-à-dire basée sur l’Etat providence, modulo quelques petits aménagements structurels à la marge pour rester peu ou prou conforme aux attentes de l’Union européenne. L’opération a déjà commencé avec la sécurité sociale et se poursuit avec des augmentations prévues pour les retraites et les pensions de réversions.
En décidant de maintenir sa candidature contre vents et marées, François Fillon n’empêchera pas qu’elle est cependant toujours suspendue à un risque judiciaire. Dans ces conditions, il est invraisemblable et surtout irresponsable de sa part de persister à vouloir représenter la droite tout en devant répondre à tout moment à des convocations des juges. Il cherche manifestement à retourner ceci à son avantage en se faisant passer pour la victime d’un acharnement judiciaire très politique, mais les défections qui se sont produites hier dans la foulée de son maintien montrent qu’une lassitude devant une forme d’aveuglement du candidat est en train de se faire jour.
C’est dès les débuts de l’affaire que Fillon aurait dû se mettre en retrait. Cela aurait permis à un remplaçant de commencer à se faire connaître et cela aurait évité que toute nouvelle décision de justice concernant la famille Fillon ne vienne impacter la campagne présidentielle en jetant régulièrement l’opprobre sur le candidat de la droite et en ridiculisant son programme « libéral » maintenant bien associé aux « riches qui volent le peuple. »
Pour éviter le projet catastrophique de Marine Le Pen d’un côté et la poursuite par Macron de la mort lente bien entamée avec Hollande de l’autre, nous voici donc, nous autres électeurs de la primaire de droite, pris en otage par un politicien qui n’a aucune qualité supérieure aux autres politiciens et dont le programme, le meilleur au pays des aveugles sur le plan théorique, n’a aucune chance d’être appliqué en l’état.
Quoi qu’il arrive maintenant, que Fillon gagne, qu’il soit remplacé ou qu’il perde, l’occasion de rebondir offerte à la France par cette présidentielle 2017 a été complètement sabotée. Adieu l’espoir de transformation en profondeur de notre pays.
L’acharnement politique et médiatique y a certainement sa part, mais la responsabilité en revient d’abord à un homme politique très doué pour faire la leçon aux autres, qui s’est révélé peu scrupuleux, extrêmement hypocrite et qui se montre maintenant suprêmement aveugle sur l’impasse dans laquelle il nous a entraînés. Encore un grand rendez-vous présidentiel manqué.
Mise à jour du mardi 7 mars 2017 : A l’issu d’un comité politique auquel il participait, François Fillon a reçu hier 6 mars le soutien définitif de son parti (LR) pour l’élection présidentielle. L’heure est au rassemblement derrière le candidat et à la reprise de la campagne.
Les quelques éléments libéraux de son projet arriveront-ils à surnager dans cet océan de drame et de malentendu ? J’en doute, comme je l’ai dit dans l’article ci-dessous.
[Suite à l’annonce de sa possible mise en examen le 15 mars, Fillon avait décidé de poursuivre, contrairement à l’engagement de se retirer qu’il avait exprimé à la télévision quelques semaines plus tôt. Contesté dans son camp, lâché par de nombreux proches dont son directeur de campagnePatrick Stefanini, François Fillon a fait pression sur les instances de son parti en demandant aux Français de venir lui manifester leur soutien lors d’un grand rassemblement au Trocadéro dimanche 5 mars (environ 40 000 participants selon la police, 200 000 selon les organisateurs). Le lendemain, Alain Juppé a fait savoir « une bonne fois pour toutes » qu’ilne sera pas candidat. Aucun plan B n’étant satisfaisant, reste Fillon.]
