INVESTITURE DE TRUMP 20 janvier 2017 : Donald Trump a été élu, il est maintenant officiellement investi Président des États-Unis. Après les paroles, nombreuses, brouillonnes, tonitruantes, on attend les actes, non sans quelques inquiétudes. En l’honneur de l’Inauguration Day d’hier, je remets en avant cet article du 12 novembre 2016 :
L’insoutenable suspense a pris fin : Donald Trump a été élu Président des États-Unis. On ne saura donc jamais ce qu’il aurait dit et fait en cas d’échec, d’autant qu’à la question de savoir s’il accepterait sa défaite, question à laquelle il est d’usage de répondre « oui » avec l’air le plus pénétré du monde, il avait rétorqué, façon sale gosse,« Je vous le dirai le moment venu, je vais maintenir le suspense. D’accord ? »
Ce que l’on sait en revanche, c’est comment sa victoire, incontestable et reconnue sans délai par sa rivale, fut « démocratiquement » accueillie par nos clairvoyantes élites de la politique, du spectacle et des médias. Les esprits supérieurs du « camp du bien » socialiste, toujours très bruyants pour asséner leurs « valeurs » et « rééduquer » les foules, sont très larmoyants et très en colère cette semaine. Les tweets et les articles les plus hystériques se succèdent, des psychologues prodiguent leurs conseils pour aider les malheureux électeurs démocrates à passer du deuil à l’acceptation ou expliquer aux parents comment parler de Trump à leurs enfants, et les nuits de manifestations étudiantes contre le Président élu tournent parfois carrément à l’émeute.
C’est une manie chez les forces de progrès. Quand les élections au suffrage universel ne leur sont pas favorables, la démocratie est bafouée et il faut la défendre dans la rue à coups de pavés dans les vitrines et d’engins incendiaires dans les voitures de police. Rappelons-nous qu’en 2007 l’élection de Nicolas Sarkozy avait provoqué des réactions en tous points similaires. Et rappelons aussi, c’est plus ancien, que la Commune de Paris, cet acte révolutionnaire qui donne des frissons de bonheur au peuple de gauche, a été déclenchée en mars 1871 par des « démocrates » qui refusaient le résultat à majorité royaliste et républicaine modérée des élections législatives du mois précédent*.
Ce que l’on sait aussi, c’est comment Donald Trump lui-même a accueilli sa victoire. Après environ deux ans de campagne à couteaux tirés, d’abord contre ses adversaires du Parti républicain lors des primaires, ensuite contre Hillary Clinton pour l’accès à la Maison-Blanche, le tumulte, les phrases à l’emporte-pièce, les insultes, les vulgarités, les exagérations et les menaces ont cédé la place à un discours nettement plus apaisant et rassembleur.
C’est l’usage, me direz-vous. Il y a le temps de la campagne, puis il y a le temps des responsabilités. D’abord gagner, ensuite gouverner. Mais justement, parmi les reproches adressés à Trump figuraient ceux de son caractère imprévisible et de son comportement outrageant qui le rendraient particulièrement inapte à exercer la fonction présidentielle américaine. Disons que sur le premier exemple disponible, celui de son discours de victoire, il a su se montrer conforme aux normes généralement admises.
C’est pourquoi, maintenant qu’il est bel et bien élu, et quelles que furent mes réticences antérieures, je suis d’avis de le juger sur ce qu’il fera plutôt que sur ce qu’il a dit, l’écart entre les deux situations pouvant se révéler extrêmement large, comme François Hollande en fait tous les jours la brillante démonstration chez nous.
Observer et analyser les actes du futur président, et se positionner en fonction d’eux dans l’approbation ou l’opposition, c’est aussi le choix de Bernie Sanders, sénateur du Vermont très à gauche qui fut opposé à Clinton lors de la primaire démocrate :
“To the degree that Mr. Trump is serious about pursuing policies that improve the lives of working families in this country, I and other progressives are prepared to work with him. To the degree that he pursues racist, sexist, xenophobic and anti-environment policies, we will vigorously oppose him.”
Si M. Trump est sérieux dans son intention de promouvoir des politiques bénéfiques pour les familles des travailleurs de ce pays, moi-même et d’autres progressistes sommes prêts à travailler avec lui. S’il conduit des politiques racistes, sexistes, xénophobes ou anti-environnementales, nous nous opposerons vigoureusement à lui.
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Voilà une attitude pragmatique, à des années lumières des lamentations et regrets stériles des bobos de Saint-Germain-des-Prés, New York ou Hollywood. Evidemment, Bernie Sanders et moi n’avons pas exactement la même approche de ce qu’il convient de faire. Du reste, si Bernie Sanders a annoncé la couleur de cette façon, c’est avant tout parce qu’il a discerné chez Trump quelques propositions économiques qui pourraient lui plaire. On en déduit assez vite qu’elles risquent d’être assez peu libérales.
Regardons le discours de victoire de Donald Trump dans la vidéo ci-dessous, surtout les sept premières minutes :
Au-delà de ses appels à l’unité du pays et de son engagement d’être le Président de tous les Américains, au-delà de sa demande de conseil aux Américains qui n’ont pas voté pour lui (« et il y en eut quelques-uns »), au-delà de sa promesse de traiter tous les pays et toutes les personnes avec une même loyauté si cette loyauté est réciproque, il nous donne des indices sur deux caractéristiques importantes, l’une concernant sa personnalité et l’autre ses projets de politique économique.
Ses premiers mots sont pour sa rivale Hillary Clinton. Il dit immédiatement qu’elle lui a téléphoné pour le féliciter et il ajoute qu’il lui a retourné la compliment parce qu’il trouve qu’elle s’est battue avec une belle énergie dans cette campagne. Il aurait pu s’arrêter là, mais il va jusqu’à déclarer que les États-Unis doivent « une énorme dette de gratitude » à Hillary Clinton qui a travaillé longtemps et avec acharnement pour ce pays.
Il avait dit à peu près la même chose il y a un mois lorsque, à la fin d’un débat télévisé, un spectateur avait demandé aux deux candidats de citer une qualité de leur adversaire :
« Elle n’abandonne pas, elle ne lâche jamais et je respecte cela, je le dis franchement. Je suis en désaccord avec la plupart de ce pour quoi elle se bat mais c’est une battante. »
A cette occasion, Hillary Clinton fut loin de se montrer aussi gracieuse. Elle a vaguement mentionné, on ne sait trop pourquoi, les enfants Trump, ce qui en diraient long sur leur père, sans accorder à ce dernier le moindre crédit politique. Dans son « live » du débat, le journal Le Monde relève à juste titre que Clinton « a botté en touche. » A l’inverse, Donald Trump place immédiatement Clinton à un niveau politique et la reconnait comme un adversaire de qualité et digne de lui.
Je trouve que ces deux épisodes montrent un Trump beaucoup plus chaleureux qu’on pourrait croire et une Hillary beaucoup plus froide et aigrie qu’on pourrait croire. Surtout, selon moi, ils apportent un éclairage plus nuancé que ce qu’on entend dire partout sur le sexisme de Donald Trump. Cela n’excuse pas ses vulgarités, mais sur le fond, il est important de se dire qu’à ses yeux une femme est parfaitement apte à devenir remarquable et à mener les combats qui comptent aussi aux yeux des hommes remarquables.
Sur le plan économique, par contre, il y a de quoi être inquiet car ce que propose Donald Trump a toutes les apparences d’une formidable politique de grands travaux dans le plus parfait héritage de Roosevelt, lui-même inspiré par Keynes. Il s’agit ni plus ni moins de reconstruire les centres villes, les ponts, les tunnels, les aéroports, les hôpitaux, les écoles, etc… afin de donner du travail à tout le monde. Ce tropisme de l’entrepreneur immobilier pour tout ce qui est BTP est plutôt amusant. Et il est vrai que les infrastructures américaines sont parfois assez anciennes. Mais s’il s’agit de prélever de l’impôt et de dépenser de l’argent public pour ce faire, l’issue ne sera peut-être pas aussi brillante qu’escomptée, comme l’ont montré Hayek, Rueff et d’autres.
Quant à ses autres propositions, certaines semblent opportunes, notamment les baisses d’impôts et de dépenses, ainsi que la remise en cause des thèses coûteuses de l’ONU sur le réchauffement climatique anthropique. D’autres s’annoncent au contraire comme vouées à l’échec, en particulier tout ce qui concernerait un protectionnisme accru et la remise en cause des traités de libre échange. D’autres encore, comme le mur entre les États-Unis et le Mexique, sont complètement loufoques et ont toutes les chances d’être abandonnées en rase campagne. Et d’autres enfin semblent ne plus être complètement à l’ordre du jour : l’Obamacare, pourtant déjà très déficitaire à tel point que les primes de l’année 2016 ont connu des augmentations extrêmement importantes dans une majorité d’États, ne serait plus supprimé, mais révisé.
Si son élection en nombre de grands électeurs montre un écart important entre Clinton et lui (306 contre 232), le vote populaire donne une avance notable de près de 3 millions de voix (MàJ janvier 2017) à la candidate démocrate. De plus, Trump n’était pas un complet outsider, il était le candidat du parti Républicain, et on a déjà vu des Républicains gagner l’élection présidentielle américaine. Aussi, il me semble que son élection est due largement autant à cette appartenance dans le contexte du bipartisme qui structure très fortement la vie politique américaine, qu’à un mouvement des couches populaires contre les élites et pour plus de protection et moins de mondialisation. Les comparaisons avec le Brexit et notre situation française doivent être manipulées avec précaution.
Il faut également garder à l’esprit qu’aux États-Unis, le Président n’est pas tout seul. Il a face à lui un Congrès très actif qui, même s’il reste majoritairement républicain (dans la continuité du second mandat Obama qui s’achève), est composé de sénateurs et députés républicains qui ne se sont pas toujours montrés complètement en phase avec lui pendant la campagne, c’est le moins qu’on puisse dire. Il y a donc fort à parier que les projets de Donald Trump seront sous haute surveillance, y compris dans les rangs de son parti.
On l’aura compris, je l’espère, je ne prends pas fait et cause pour Donald Trump, je pars du fait incontournable qu’il a gagné les élections américaines. Le bateleur populiste pas très classe et sans expérience politique qui voulait amasser des voix pour gagner a commencé tout doucement à se transformer en un Président élu qui sait se tenir et qui sait avoir un discours humble pour lui-même, ambitieux pour les États-Unis et rassembleur pour tous les Américains. Et a commencé à mettre pas mal d’eau dans son vin.
Je continue de penser que l’Amérique aurait pu faire bien mieux que se laisser enfermer dans le dilemme infernal Clinton vs Trump, mais maintenant que les jeux sont faits, voilà ce que j’ai envie de dire à Donald Trump : « Allez-y, mettez-vous au travail, on vous regarde et on vous jugera aux résultats. Et on verra si vous êtes capable d’abandonner la dégaine de Donald le sale gosse pour devenir vraiment Mr President. »
* Voir Philippe Nemo, Les deux Républiques françaises, PUF, 2008 (pages 43 à 45).
