En temps ordinaire, on vit sa vie, on travaille, on voyage, on se détend, on fait du sport, on rencontre des amis, on va au cinéma, on bouge à sa guise, et tout se passe à peu près bien, le ciel ne nous tombe pas sur la tête. L’actualité, les nouvelles, les infos, tout ce qui se passe dans le vaste monde nous arrivent à travers la télévision, les journaux et internet sans qu’on ait à observer un impact immédiat dans nos emplois du temps et nos façons de vivre.
Hum, je m’avance peut-être un peu. On est en France. Les impacts, même non immédiats, sont des impacts quand même. Et créer de l’impact pour les citoyens, voilà la raison de vivre de tout gouvernement qui se respecte. D’autant que, comme Najat Valaud Belkacem nous l’a rappelé lundi, premier jour de cette vaillante semaine « à la française » :
« un responsable politique au sommet de l’État (…) a un peu un rôle équivalent à ce que peut avoir un père de famille ou une mère de famille à l’égard de ses enfants. »
Qu’on se le tienne pour dit, le peuple français n’est « pas sorti de sa minorité », pour reprendre l’expression de Kant, et il a bien de la chance d’avoir un gouvernement à l’écoute pour le châtier comme pour l’encourager, mais certainement jamais pour le pousser à agir selon ses propres inspirations. Vous imaginez la pagaille qui ne manquerait pas d’advenir si chacun de nous pouvait avoir une bonne idée, la partager avec son voisin et la mettre en oeuvre ? C’est cauchemardesque. Et surtout, c’est interdit.
Prenez la Conférence nationale du handicap de 2014. Elle a fixé mille et une normes afin de simplifier la vie des personnes handicapées, notamment des clauses d’accessibilité. Tout cela est fort louable. Sur le papier, c’est naturellement une excellente idée. Mais concrètement, on aboutit souvent à des absurdités ou à des complexités parfaitement inutiles.
Un exemple parmi cent : le grand Dr Fifi, éminent gastro-entérologue dont j’ai déjà eu l’occasion de mentionner le mérite médical dans ce blog, reçoit ses patients dans deux lieux différents selon les jours de la semaine. Il s’occupe exclusivement du tube, mais il lui arrive trois ou quatre fois par an de recevoir une personne handicapée qui se déplace uniquement en fauteuil roulant. Pas de problème, un des deux cabinets est parfaitement adapté à ce type de patient : plain-pied, large ouverture des portes, etc. Il suffit de prévoir le rendez-vous à la bonne adresse. C’est d’ailleurs ce qu’il a toujours fait. Solution simple et élégante, tout le monde est content, tout le monde y trouve son compte. Mais non, ce serait trop simple. La loi est la loi, il va falloir aménager les deux cabinets selon les normes ministérielles.
Mais cette semaine, cerise sur le quatre-heures des petits enfants que nous sommes, nous avons eu la chance inouïe de vivre l’actualité en temps réel et directement dans nos vies quotidiennes, comme chaque fois que nos syndicats préférés décident de se mettre « en lutte », abandonnant provisoirement leur intense activité administrative liée aux 184 reconductions des CDD de leurs employés, ainsi que la restauration grandiose des bureaux et des appartements de fonction de leurs chefs(*).
En lutte pour quoi ? Pour défendre les droits des travailleurs contre les abus des patrons et du grand capital, of course. Quand on sait ce que contient la loi Travail, ou plutôt tout ce qu’elle ne contient pas, on se demande comment la situation a pu devenir aussi explosive. Manifestement, « l’inversion de la hiérarchie des normes », cette disposition qui permettrait dans certains cas de faire prévaloir les accords trouvés au sein de l’entreprise sur les accords de branche, ne plait pas du tout à nos amis de la CGT. Ils veulent rester les décideurs de tout dans l’entreprise et ils le font savoir avec un éclat tout démocratique.
De toute façon, si les étudiants de l’UNEF trouvent tous les soirs matière à refaire le monde contre la loi Travail en occupant, non sans charivari, les places publiques des grandes villes de France, plutôt que de peupler de jour les amphis des universités payées spécialement par nos impôts à seule fin de les instruire et de les préparer à entrer dans la vie active, il n’y a pas de raison que la CGT n’apporte pas elle aussi son savoir-faire inégalable en matière de merguez, pneus brûlés, blocages d’usine avec dégradations de moins en moins optionnelles, ainsi qu’intimidations et violences en tout genre envers les personnes récalcitrantes.
Elle est de plus en plus petite, la CGT, et elle représente de moins en moins de salariés, 3 % actuellement. Raison de plus pour frapper fort et se faire entendre. Tiens, voilà une bonne idée : bloquons les raffineries, lançons quelques autres petites grèves et attendons patiemment que le gouvernement retire sa loi.
De son côté, le gouvernement ne veut pas reculer d’un pouce sur le terrain, vu qu’il a déjà complètement reculé dans le texte. Il en va de la stature de grands réformateurs que MM. Hollande et Valls aimeraient bien se voir attribuer avant de passer au round élection de l’an prochain. La situation est particulièrement délicate. Dans ce bras de fer entre la gauche Élysée et la gauche merguez, la seconde n’a rien à perdre, d’autant que les inspecteurs du travail ont toujours tendance à trouver de bonnes excuses à ses petits dérapages.
Mieux, une majorité assez confortable de Français, 62 %, considèrent que les actions contre la loi Travail sont justifiées, ainsi qu’il ressort d’un sondage IFOP réalisé cette semaine. La crainte sur les facilités de licencier, ainsi que la faible popularité initiale du gouvernement expliquent l’essentiel de ce résultat. C’est tellement déprimant que je préfère ne retenir que la seconde raison, assez valable tout compte fait.
Un chauffeur Uber m’a confirmé hier soir « qu’il les comprenait, les gars, faut voir ce que le gouvernement veut faire à leurs emplois. » Ça ne serait pas plutôt le contraire : faut voir ce que la CGT fait à nos emplois ? Et à notre image, et à notre attractivité ? J’ai préféré ne pas discuter. D’ailleurs mon mari me pinçait gentiment le bras d’une façon qui voulait clairement dire : « Surtout, tais-toi, je te rappelle qu’on n’a plus d’essence. » Je savais que j’allais pouvoir me rattraper ici.
Bref, depuis le week-end dernier, il est devenu très difficile de s’approvisionner en carburant. Ma voiture est donc à sec depuis mardi. J’ai dû l’abandonner en plein centre de Lille après avoir parcouru à tout casser cinq kilomètres quand l’ordinateur de bord m’en accordait encore soixante. Un petit arrangement pour siphonner de cinq litres le réservoir d’une voiture de location devrait finalement me permettre de parcourir les quelques kilomètres qui me séparent de la Belgique, pays de cocagne où l’essence coule à flots relativement moins taxés.
Jeudi, nouveau coup dur : pas de journal. Si le fait de ne pas pouvoir compter du tout sur sa voiture complique pas mal la vie quotidienne, l’absence d’un journal pendant un jour n’est pas forcément très dérangeante, sachant que les précédents numéros s’accumulent sur une certaine table en attendant d’être lus ou carrément jetés (attention, pas de gaffe, uniquement dans le bac prévu à cet effet). Mais le principe, complètement anti-démocratique, est inadmissible : la CGT a bloqué la parution de tous les journaux qui ne voulaient pas publier son tract contre la loi Travail. Alors que Le Figaro, L’Opinion ou Libération mettaient leurs éditions numériques à disposition gratuite du lectorat, seule l’Humanité paraissait en kiosque, témoignant ainsi qu’il y a bien une « presse aux ordres » en France, mais pas forcément celle qu’on croit et pas forcément aux ordres de qui on pense.
Et hier, avec un total manque d’humour, mon Service des impôts des entreprises m’a adressé un courrier fort explicite me menaçant d’une amende pour « non respect des obligations déclaratives » : vous avez bien déclaré et payé votre TVA de décembre 2015, merci Madame, mais votre déclaration a été faite avec un petit peu de retard, ça fera 1325 euros. Que répondre dans le petit cadre ménagé à cet effet ? Envoyer une photo de pneu brûlé en disant « Niet » ?
Et dire qu’il va encore falloir que je pense à me connecter au fabuleux site internet impots.gouv.fr pour déclarer mes revenus avant la date limite, histoire de continuer à contribuer, avec le sourire, à la frénésie de dépenses publiques plus ou moins judicieuses qui est la règle dans ce pays, financement direct et indirect des syndicats scandaleusement compris, ainsi que l’expliquait en 2012 un rapport rapidement et soigneusement enterré par tout l’arc-en-ciel politique, le rapport Perruchot.
Merci la CGT, vive la République et vive la France !
(*) Malgré son éviction de la CGT, l’ancien secrétaire général Thierry Lepaon est toujours payé par la centrale syndicale. De son côté, le gouvernement vient de faire preuve d’une extrême fermeté contre les abus en lui trouvant un poste à l’Agence nationale contre l’illettrisme transformée spécialement afin de pouvoir lui octroyer une rémunération ! Alors luttons, camarades, luttons pour nos privilèges !
