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Dans la série Les égalitaristes vous méprisent, le cas de l’orthographe

Fort de sa naissance dans une famille clairement représentative de l’excellence éducative, et du haut de sa scolarité très sélecte au Collège privé Stanislas de Paris, l’essayiste Mathieu Slama, 39 ans, considérait récemment à propos de la taxe Zucman que « la taxation des plus riches est une question de morale, pas d’efficacité économique. »

Rebelote ces jours derniers avec la question de l’orthographe qui resurgit dans notre actualité suite au souhait du ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray de « redonner de la crédibilité au bac. » Ceci passerait entre autres par une limitation à 0,5 point sur 20 des points bonus attribués par les jurys du bac pour faire passer un élève au niveau supérieur (repêchage à 8/20, obtention du diplôme à 10/20 et mentions à partir de 12/20) et à la prise en compte de l’orthographe et de la syntaxe dans l’appréciation du niveau des élèves :

« Quand une copie n’est pas au niveau en termes d’écrit, syntaxique ou grammatical, elle ne peut pas avoir la moyenne. » (Édouard Geffray sur RTL le 5 décembre 2025)

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Or pour notre jeune et brillant essayiste, « la focalisation sur l’orthographe oublie souvent que d’une part la langue évolue (et c’est tant mieux), et que d’autre part ça reste un marqueur d’inégalités et d’exclusion majeur. » (vidéo ci-dessous) :

Sujets différents, méthode identique. Selon la gauche égalitariste progressiste, dont Mathieu Slama est décidément un représentant très appliqué, l’enrichissement des pauvres ne peut se faire que par l’appauvrissement des riches et l’instruction de tous ne peut se réaliser que dans l’alignement sur le niveau éducatif le plus bas. Et tant pis si cela ne règle rien en matière de prospérité économique ou d’instruction des citoyens. Les classes populaires sont trop stupides pour accéder par elles-mêmes à l’éducation, à l’orthographe et à l’autonomie par le travail.

L’important, c’est le symbole – le symbole de la super taxe sur les riches, le symbole des diplômes accordés à tous. L’important, c’est d’afficher son angélisme et gagner ainsi le petit cœur tendrement égalitaire des électeurs : chers compatriotes, voyez comme la France a le souci de l’égalité, voyez comme nous, responsables politiques, journalistes et autres essayistes vaguement ou complètement de gauche, sommes du bon côté de la morale et de l’égalité. Fabuleux foutage de gueule, mâtiné de mépris de classe.

On le sait pourtant depuis longtemps que qui veut faire l’ange fait la bête… L’évolution des résultats du bac depuis 45 ans en constitue une superbe démonstration. De 64 % en 1980, le taux de réussite, toutes filières confondues, a caracolé à 92 % en 2025. Quant au taux de bacheliers par génération, il est passé de 26 % en 1980 à 76 % aujourd’hui. Formidable, le niveau éducatif des Français est en amélioration spectaculaire !

Eh bien non, loin s’en faut. Car dans le même temps, la France n’a cessé de perdre du terrain par rapport à ses pairs de l’Union européenne ou de l’OCDE dans les classements internationaux PISA (toutes matières), TIMSS (maths et sciences) et PIRLS (français et compréhension de l’écrit) sur le niveau des élèves (voir ici, ici et ici). Et dans le même temps, les échecs en licence et le taux de chômage des jeunes restent élevés.

Force est d’en conclure que le vœu formé en 1985 par Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Éducation de François Mitterrand, d’amener « 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat d’ici à 2000 » n’a été réalisé qu’au prix d’une désastreuse baisse du niveau des élèves. Dans son idée, il s’agissait probablement d’améliorer le système, pas de le tuer. Mais très concrètement, le travail, l’effort, le soin de se perfectionner et de se cultiver ont été complètement dévalorisés dans la mesure où les échecs du pédagogisme en vogue au ministère (sous l’influence de Philippe Meirieu) et l’abolition de l’autorité des professeurs sur les élèves ne permettaient pas d’atteindre l’objectif sans abaisser en permanence les exigences.

S’agissant des remarques spécifiques de M. Slama sur la langue et l’orthographe, bien sûr que la langue évolue. Le monde change, poussé par les nouvelles technologies et les progrès de la science et de la médecine, lesquels induisent eux-mêmes de nouveaux comportements sociaux, au travail comme dans les loisirs et la vie privée. Or s’il est vrai que le monde évolue, il me semble que c’est plutôt dans le sens d’une complexité croissante. J’ai du mal à croire que le langage qui sert à décrire le monde puisse dans le même temps se recroqueviller sur lui-même et s’aligner en dernier ressort sur sa version la moins riche et la moins articulée.

Ne parlons pas spécifiquement vocabulaire, il est très possible que sur ce plan-là nous ne soyons pas en train de vivre un appauvrissement mais un glissement vers une sorte de remplacement : psyché devient certes désuet (exemple pris dans mon article « Alice et les traductions du temps présent ») mais fournisseur d’accès, internet, applis, etc. vont peut-être faire leur entrée dans le dictionnaire, à l’instar d’autres mots destinés à nommer les nouveaux objets de notre réalité.

Parlons plutôt syntaxe, ponctuation, conjugaison et variété de la langue : ce sont les éléments centraux d’un langage évolué car il est question de subtilité, de logique, d’articulation des pensées et de capacité à s’exprimer et communiquer clairement. Comprendre les autres et se faire comprendre. S’insérer harmonieusement dans le monde et y être reconnu pour ses idées, ses projets, ses mérites. Être citoyen et faire des choix informés. 

De ce fait, si, comme le pense Mathieu Slama, la maîtrise de la langue et de l’orthographe est un marqueur d’inégalité et d’exclusion, la solution ne réside pas dans l’abandon de ces dimensions dans les cours et les évaluations des élèves, méthode qui accentuera le décrochage des classes les moins favorisées culturellement, mais tout au contraire dans leur prépondérance retrouvée au sein de l’enseignement. On constate cependant que le besoin d’égalitarisme orthographique porté à son comble a débouché sur une dégradation générale du niveau, une dégradation qui affecte tous les élèves, quelles que soient leur performance scolaire et leur origine sociale (idem pour le calcul), au point que les enseignants du supérieur, classes préparatoires comprises, tirent la sonnette d’alarme et parlent « d’effondrement ».

Pour le spécialiste de l’Éducation Jean-Paul Brighelli, tout aussi engagé à gauche que Mathieu Slama mais dont on connaît le penchant pour un enseignement traditionnel dégagé de tout pédagogisme, le ministre serait à côté de la plaque avec son idée d’intégrer plus fortement l’orthographe dans les notations du bac. Selon lui, « l’enjeu n’est pas de sanctionner l’orthographe, mais de l’apprendre. » L’apprendre, certes, c’est la première et indispensable étape, j’en conviens et je viens de le dire. Mais sérieusement, qui s’attellerait à l’exigence orthographique s’il n’avait pas d’incitation à le faire ? 

Il me reste évidemment à relire scrupuleusement cet article, en espérant y éliminer toutes les fautes d’orthographe et de syntaxe que j’aurais pu malencontreusement y introduire. Et sur ce, bonne lecture !


Illustration de couverture : La maîtresse et ses élèves. Vers 1950. Photo noir & blanc de Robert Doisneau.

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