On le sait officiellement depuis septembre dernier et on ne parle pratiquement plus que de cela : le contexte économique et budgétaire français est devenu dangereusement préoccupant, pour le dire le plus gentiment possible. Tandis que le chômage repart résolument à la hausse et que l’on voit de plus en plus mal comment il sera possible de faire baisser le déficit public à 5,4 % du PIB cette année, le Premier ministre François Bayrou, minoritaire à l’Assemblée nationale, en est à vouloir s’en remettre à l’avis des Français par référendum pour faire adopter un plan de réduction des déficits pour 2026 et les années suivantes.
L’objectif de réduction des déficits pouvant se réaliser par baisse des dépenses, mais aussi par hausse des prélèvements obligatoires (impôts et cotisations sociales), on voit assez facilement se profiler la solution miracle, déjà très utilisée, de la hausse des prélèvements « pour les autres », c’est-à-dire très concrètement pour « les riches » et les « grosses entreprises ». Une solution miracle qui fait merveille dans les programmes électoraux de la gauche plus ou moins réunie, et même aussi à droite dès que l’on parle des entreprises multinationales et de leurs patrons odieusement mondialistes, mais qui se heurte inéluctablement à la réalité des comportements humains. Il s’avère en effet que « trop d’impôt tue l’impôt », ainsi que je l’écrivais récemment dans un article consacré à la Courbe de Laffer.
Mais peu importe. À gauche, la fiscalité immédiate (prélèvements) ou différée (dette publique) sur les riches étant la solution à tout, en vertu de cette solidarité qu’elle porte haut depuis que Marx a théorisé la lutte des classes comme le fondement de la justice sociale, rien, jamais, n’empêche de se lancer avec enthousiasme et générosité étatique dans de grands projets aussi merveilleusement solidaires que non financés. Ou, plus exactement, financés par vos impôts, mes amis. Et quand on parle de la gestion des ressources humaines de la fonction publique, c’est encore plus évident.
C’est ainsi qu’on a découvert il y a quelques mois que si les retraites de la fonction publique étaient parfaitement équilibrées, sans nécessité aucune d’y réformer quoi que ce soit, ou plutôt avec la nécessité impérieuse d’abaisser au plus vite l’âge légal de départ à 60 ans, cela résultait avant tout d’une coquette dotation spéciale de l’État venant s’ajouter aux cotisations patronales et salariales classiques versées aux caisses de retraite concernées. Autrement dit, un équilibre parfaitement illusoire, car reposant à hauteur de 30 milliards par an sur la dette publique, c’est-à-dire sur l’ensemble des contribuables d’aujourd’hui et de demain. François Bayrou lui-même, dans ce qui sera sans doute la seule action utile et non politicienne de toute sa carrière, en avait fait une intéressante « note d’ouverture » du temps où il était Haut-commissaire au Plan.
Dans le même ordre d’idée, quoiqu’à l’échelle du million plutôt que des milliards d’euros, l’équipe municipale socialiste de la ville de Villeurbanne, en coalition avec LFI, Les Écologistes et le PCF, a décidé d’instaurer à compter du début de cette année un « salaire socle » de 1 632 euros nets par mois pour ses agents. Un Smic local pour la fonction publique locale, en quelque sorte, d’un montant 200 euros plus élevé que le Smic national actuel de 1 426,30 euros, soit une hausse de 14,4 %. Le point d’indice des fonctionnaires étant fixé au niveau national, c’est la partie indemnitaire, à la discrétion des collectivités territoriales, qui a été revalorisée afin de dépasser le niveau symbolique de 1 600 euros mensuels nets.
Un chiffre qui n’est pas sans rappeler la mesure phare d’augmentation du Smic à 1 600 euros nets proposée par le Nouveau Front populaire (NFP) formé par le PCF, le PS et les Verts autour de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon en vue des élections législatives de 2024. Et qui n’est pas sans rappeler non plus que les élections municipales de 2026 arrivent à grande vitesse. Il serait dommage que la majorité socialiste historique de Villeurbanne se fasse voler la vedette par une possible candidature LFI par manque d’audace et de vision sociale. Ce qui fait dire au maire, Cédric Van Styvendael (PS) :
« Je ne calque pas mon agenda politique sur le programme du NFP mais je suis heureux que nous soyons la première commune de France à prendre cette mesure. »
.
Toujours est-il que cette petite affaire, qui concerne 1400 agents sur les 2500 que compte la ville, va coûter à la municipalité 1 million d’euros en plus en 2025, et encore 1 million d’euros en plus en 2026 du fait d’une prime de 500 euros qui sera versée à l’ensemble des agents « pour que tout le monde touche quelque chose, quelles que soient sa filière et son ancienneté », explique Olivier Glück, qui se trouve être l’adjoint LFI chargé des ressources humaines et du dialogue social. Ces millions d’euros se répercutant bien évidemment d’année en année.
Selon l’ancien maire socialiste Jean-Paul Bret, Villeurbanne était une ville très peu endettée lorsqu’il a quitté la mairie en 2020. Il estime maintenant que les embauches et les augmentations de salaires accordées sont devenues déraisonnables au regard de la bonne tenue des finances de la ville. Conséquence immédiate, celle-ci doit « s’endetter un peu plus », pour le dire dans les termes si modestes de M. Glück. Traduisons : une fois de plus, les contribuables d’aujourd’hui et de demain paieront. À noter que dans le cas du « salaire socle » de Villeurbanne, la décision a été prise à l’unanimité, c’est-à-dire avec les huit voix de l’opposition de droite.
Comme il est facile de faire du social de choc avec l’argent des autres ! Tant que vous aurez des contribuables suffisamment dociles et suffisamment riches pour payer leurs impôts présents et futurs sans broncher, vous verrez des édiles proposer ce genre de mesure complètement hors marché et complètement indépendante de l’utilité réelle du travail effectué. De plus, il est à craindre qu’une fois le salaire minimum à 1 600 euros nets mensuels mis en application quelque part, il acquière le statut de mesure évidente et naturelle à mettre en place partout.
Mais ici, en réalité, la question qui se pose n’est pas celle de la hausse du salaire minimum telle qu’elle se déroulerait dans le secteur privé (ce qui aboutirait notamment à évincer du marché du travail les personnes les moins expérimentées et les moins qualifiées, et en ferait donc une très mauvaise mesure). C’est celle – sous couvert de salaire décent, de retraite décente, de subventions, d’exceptions et de régimes très spéciaux en tous genres payés par les impôts et la dette – des catégories de citoyens privilégiées par le pouvoir en place, et donc, in fine, celle de la dépense publique.
Encore elle, toujours aussi galopante. Et toujours pas de tronçonneuse ni même de ciseaux à ongles en vue. Ça promet.
