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Voile ISLAMIQUE : la riposte à l’obligation iranienne peut-elle être l’interdiction occidentale ?

Au moins, les choses sont claires. Après la mort tragique, abominable, de la jeune iranienne Mahsa Amini, 22 ans, arrêtée et brutalisée par des agents de la police des mœurs de Téhéran parce que son voile islamique laissait entrevoir une mèche de cheveux, personne ne pourra plus prétendre sérieusement que le voile doit être systématiquement considéré comme un « simple bout de tissu ». Pour les mollahs de la République islamique d’Iran, c’est à l’évidence un précieux instrument politique d’oppression et de persécution des femmes et le fondement de leur ordre social clérical et patriarcal.

La dessinatrice et réalisatrice franco-iranienne Marjane Satrapi le raconte fort bien au début de sa bande dessinée autobiographique Persepolis. Dans sa famille, on était plutôt progressiste et très opposé au Shah Mohammad Reza Pahlavi, jugé autoritaire et trop proche des États-Unis. Sa chute en 1979 fut donc accueillie avec joie, d’autant que l’Imam Khomeini, grand ordonnateur de la révolution iranienne, n’avait pas lésiné sur la rhétorique anti-américaine propre à lui attirer les sympathies de la gauche occidentale (de Jean-Paul Sartre, par exemple). Et puis de toute façon, « rien ne pouvait être pire que le Shah ».

Terrible erreur… Car dès les premiers jours du nouveau régime islamique, le port du voile est imposé partout, les tenues vestimentaires des femmes impitoyablement contrôlées et les libertés individuelles globalement écrasées. Jupe « trop » courte, pantalon « trop » serré, démarche « trop » suggestive (le fait de courir, par exemple, qui ferait balloter les fesses et les seins) – et la brigade de répression de l’indécence, composée aussi bien de femmes que d’hommes, entre en action. 

Constante du régime, cette répression s’est considérablement aggravée avec l’arrivée au pouvoir en 2021 de l’actuel président, le très conservateur Ebrahim Raïssi.

Mais parallèlement, la contestation semble plus large que jamais. Depuis l’annonce du décès de Mahsa Amini, des femmes de tous âges et toutes conditions, originaires de nombreuses régions du pays, souvent accompagnées de leur père, frère ou compagnon, descendent dans les rues, enlèvent leur voile, parfois le brûlent et demandent systématiquement que leur liberté et leur faculté de choisir soient respectées :

« Non au foulard, non au turban, oui à la liberté et à l’égalité ! »

Tout ceci à nouveau au risque de leur vie, car la riposte du gouvernement, très brutale, est loin de se limiter au blocage des réseaux sociaux.

S’il est assez facile à toute personne attachée aux libertés individuelles de déduire de la situation iranienne que la seule issue humaniste possible à la crise politique du moment consisterait à obtenir la levée des obligations vestimentaires à commencer par celle du voile, faut-il en déduire aussi que dans nos pays occidentaux, où une telle obligation n’existe pas, la bonne mesure à prendre devant un accessoire si chargé de controverse serait son interdiction pure et simple ?

Je pose la question, sachant que la réponse ne va pas de soi et qu’elle provoque depuis de nombreuses années maux de tête et crispations hexagonales.

Hasard du calendrier, le Conseil national des barreaux vient de lancer une mission sur le « costume d’audience » dont les résultats seront en principe divulgués début 2023. À l’origine de cette démarche, les déclarations de plusieurs élèves avocates musulmanes expliquant qu’elles espéraient pouvoir pratiquer leur futur métier en portant le voile. Non pas qu’on ait déjà vu une avocate plaider en foulard islamique, mais la question se pose et la profession aimerait éclaircir l’affaire et aboutir à une uniformisation des pratiques avant que d’être mise au pied du mur. 

Sur ce sujet précis, je pense pour ma part que la sérénité du tribunal serait mieux respectée si les avocates, peu importe leur religion, s’abstenaient de porter des signes religieux ostensibles, un peu sur le modèle de la neutralité du service public et comme le veut la loi à l’école depuis 2004. Le costume d’audience, qui concerne les magistrats et les avocats, est justement là pour gommer momentanément les particularismes des personnes concernées et rappeler qu’elles agissent au nom de la loi de la République, à l’exclusion de toute autre considération. 

Mais dans le reste de la vie, dans la vie privée ? Malgré le fait qu’en Iran le voile est bien un instrument d’oppression des femmes, comment savoir si telle femme qui le porte en France agit de son propre chef selon des critères absolument personnels de ferveur religieuse, ou si elle subit une domination masculine (éventuellement acceptée par elle), ou si elle se fait volontairement l’avocate d’une mode rigoriste conforme à sa religion ? Comment savoir si elle y met une intention islamiste maligne ? À part tomber dans le procès d’intention et piétiner la liberté de conscience, je ne vois pas. 

Si des demandes exigeant que toutes les femmes se couvrent les cheveux devaient être faites, elles relèveraient effectivement d’une tentative d’intimidation politique de la part de l’Islam et devraient être clairement refusées. J’ajoute : comme aurait dû être refusée la demande d’horaires spécifiques pour les femmes musulmanes dans une piscine publique lilloise sous la surveillance exclusive d’un personnel féminin.

J’ajoute encore : comme aurait dû être condamnée et non pas suivie par un homme politique de l’immense envergure de M. Mélenchon la « Marche contre l’islamophobie » du 10 novembre 2019 organisée par Marwan Muhammad, un ancien dirigeant du Collectif contre l’islamophobie en France ou CCIF. Ce même CCIF qui a été dissout l’année suivante en raison de son activisme islamiste radical et de ses accointances avec les frères musulmans. 

Mais à partir du moment où une attitude, qui n’est ni un crime ni un délit, qui ne porte atteinte ni aux biens ni aux personnes, qui ne constitue pas un trouble à l’ordre public (comme l’est en revanche le voile intégral qui cache le visage), à partir du moment donc où cette attitude devient interdite dans le but affiché de préserver la liberté, on peut être certain qu’on a quitté le terrain de l’État de droit pour tomber dans les prémices d’une crise de nerfs autoritaire. Comme en Iran, autrement dit, mais par l’autre bout, tout aussi étroit, de la lorgnette.

Si la France est un pays de liberté, si elle est attachée à la liberté religieuse comme à la liberté des femmes et à la liberté vestimentaire, si elle est bien, comme elle le prétend, la « patrie des droits de l’homme », elle doit éviter le piège en s’en tenant à ses principes. L’interdiction serait une erreur qui, comme beaucoup d’interdictions (et d’obligations) strictement basées sur le désir de voir prévaloir un certain ordre sociétal, n’a aucun fondement moral et nous renverrait dans le camp des États qui méprisent les aspirations des individus.

La riposte à l’obligation qui opprime, ce n’est pas l’interdiction, qui opprime tout autant, c’est le choix – toujours exercé dans le cadre infranchissable du respect des biens et des personnes. Ce dernier bout de phrase est bien sûr de la plus haute importance. Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit.


Illustration de couverture : Manifestation de soutien à Mahsa Amini, 22 ans, morte sous les coups de la police des mœurs iranienne pour un voile islamique mal porté. Sept. 2022. Photo AFP.

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