D’après le même Bruno Le Maire, nous serions actuellement au « pic de l’inflation » et la seule et unique politique possible consisterait à « soulager le porte-monnaie des Français » en attendant que ça passe, comme ça, miraculeusement, peut-être en 2023.
Pur vœu pieux, ne reposant sur rien. Mais pour ce qui est de soulager, on ne pourra pas dire que le gouvernement n’aura pas mis le paquet. Le paquet pouvoir d’achat à 20 milliards d’euros voté cet été, par exemple, lequel a succédé aux chèques énergie et inflation du début de l’année, sans oublier les abondantes mesures de soutien mises en place pendant la période Covid. Résultat, la France caracole encore et toujours dans le groupe de tête des pays les plus dépensiers (59,2 % du PIB en 2021) et les plus endettés (114 % du PIB à la fin du premier trimestre 2022) de l’Union européenne.
Malgré ces piètres résultats, certaines habitudes ont la vie dure. Parmi elles, cette idée fixe que la France performe mieux que tout le monde et qu’elle est mieux armée que tout le monde pour affronter une conjoncture hostile. Ce fut le cas l’an dernier, quand le gouvernement prit prétexte du rebond de croissance de 7 % en 2021 pour se décerner des satisfecit sans fin, oubliant opportunément que l’économie avait commencé par décrocher de 8 % en 2020.
Rebelote aujourd’hui, avec un Olivier Véran désormais porte-parole du gouvernement, qui se félicite bruyamment du (relativement) faible taux d’inflation de la France, le plus bas de la zone euro après Malte, oubliant à nouveau opportunément que tout ceci n’est dû qu’à une dégradation continue de nos comptes publics qui revient à déplacer le problème vers l’avenir, nullement à le juguler.
Olivier Véran: "Nos mesures ont fonctionné, hormis Malte personne ne fait mieux que la France" pic.twitter.com/KKrxGYbgvD
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Mais à vrai dire, personne ne sait au juste comment combattre une inflation qui, au-delà de ses composantes conjoncturelles Covid et Ukraine, résulte avant tout de la politique d’argent facile qui a prévalu jusqu’à présent. D’où une palette de « solutions » diverses et variées qui ne sont en réalité qu’incantations, pansements et manipulations idéologiques à la petite semaine.
Nous avons d’abord les banques centrales.
Pour elles, il s’agissait auparavant de favoriser l’investissement donc la croissance par une politique de taux maintenus artificiellement bas et par un allègement artificiel du bilan des banques afin de leur permettre de prêter encore plus aux entreprises et aux États (point que la France, toujours à la pointe de la dérive budgétaire, a hélas capté cinq sur cinq). Bref, de la monnaie sans contrepartie dans le monde réel, déversée par milliards dans l’économie. Ce qui devait arriver est bel et bien arrivé : érosion monétaire et inflation.
Il s’agit dorénavant de rectifier le tir en relevant les taux et en cessant les rachats de blocs de prêts des banques. Mais là, un autre écueil nous guette, celui de la récession. Difficile réglage qui gagnerait sans doute à être laissé à l’appréciation des millions d’acteurs du marché plutôt qu’aux manipulations mal informées et trop politiciennes de quelques banquiers centraux.
Puis nous avons la députée européenne insoumise Manon Aubry.
Dans le parti de M. Mélenchon et à la Nupes en général, on considère que le pouvoir d’achat des citoyens ne peut être assuré que s’il est fixé par les pouvoirs publics. Sans même parler d’inflation, la recette imparable de la justice sociale et solidaire passe obligatoirement par la hausse du salaire minimum et l’encadrement des prix (dont notamment les loyers). Aucune de ces politiques, quand elles furent mises en œuvre en divers endroits et circonstances, n’ont réussi à faire la preuve de leur bien-fondé, entrainant plutôt des résultats opposés aux effets recherchés (voir ici et ici).
Mais peu importe à la députée européenne qui voit dans l’inflation une formidable justification des thèses de la France insoumise et propose en conséquence de monter le SMIC à 1 500 euros nets, comme prévu de longue date dans le programme présidentiel de la Nupes, et de bloquer les prix d’un panier de biens de consommation de première nécessité.
Promotions dans les supermarchés: Manon Aubry (LFI) "regrette que l'on en arrive à se reposer sur des entreprises privées" pour améliorer le pouvoir d'achat pic.twitter.com/VDtBKl7LNP
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Faudra-t-il alors bloquer aussi les prix des fournisseurs des commerçants ? Puis les prix des fournisseurs des fournisseurs ? Ce genre de remarque n’émeut guère Manon Aubry. Comme chacun sait, les super-profits du CAC 40 y pourvoiront largement. Le petit problème, c’est que les profits, super ou pas, associés à un endettement réfléchi, sont précisément les investissements de demain, donc les emplois et les salaires de demain. Des investissements sains, en adéquation avec la richesse réelle, non facteurs d’inflation et/ou de bulles économiques alimentées par une dangereuse abondance de subventions et de prêts garantis accordés de façon purement politique depuis Bercy.
Mais ce qui indigne le plus Manon Aubry – et nous apporte au passage la preuve de sa totale idéologie dans sa façon d’appréhender les problèmes économiques – c’est de constater que maints acteurs privés de la grande distribution ont pris eux-mêmes la décision de bloquer les prix de certains produits face à l’inflation.
Quel scandale ! Les entreprises s’octroient la possibilité de choisir sur quels produits elles vont diminuer leur marge et sur quels produits elles vont éventuellement l’augmenter. Non mais quelle audace ! Ou comment nous dire très clairement que dans le monde de la France insoumise, les individus n’ont pas le droit de choisir. Seul l’État mélenchonien est apte à faire des choix éclairés pour le (supposé) bien de tous. Retour aux célèbres délices d’une société étroitement contrôlée et d’une économie de plus en plus planifiée.
Et pour finir, nous avons Emmanuel Macron.
On a compris que la solution concrète choisie par son gouvernement relevait de la politique du pansement. C’est du reste la seule solution qui vient en toutes circonstances à l’esprit de nos dirigeants, quitte à voir le problème s’aggraver et devoir ensuite doubler la taille du pansement. On a du chômage ? On va indemniser les chômeurs. On a des pauvres ? On va augmenter les allocations. Etc. etc. C’est sans fin et cela ne résout rien si ce n’est que cela active lentement mais sûrement la machine à inflation dans laquelle on se débat maintenant. S’interroger sur le pourquoi du chômage trop élevé ou sur la persistance de citoyens pauvres dans un pays champion des dépenses publiques, cela n’est jamais au programme.
Mais pour le Président de la République, après la période Covid, l’inflation qui perdure (enrôlée au même titre que la sécheresse de l’été et la guerre en Ukraine) est aussi l’occasion rêvée de se poser à nouveau en grand chef de guerre courageux et lucide qui sait voir les changements d’époque avant tout le monde et excelle à conduire son peuple dans les méandres d’un environnement de plus en plus dangereux. Et de gloser avec autant de gourmandise que de grandiloquence creuse sur « la fin de l’abondance, des évidences et de l’insouciance ».
« L’heure est grave », comme dirait Bruno Le Maire, toujours au taquet pour relayer la divine parole présidentielle. Oui, l’heure est grave, je n’en disconviens pas. Je pense du reste qu’un chef d’État digne de ce nom se doit de parler vrai à ses concitoyens et ne rien leur masquer de la réalité et des difficultés à venir. Mais encore faudrait-il ne pas se tromper de réalité ni de difficultés.
Comme si l’inflation était une plaie parfaitement indépendante de nos actions passées… Comme si Emmanuel Macron, au pouvoir depuis 2017 et conseiller puis ministre de l’Économie de François Hollande depuis 2012, n’avait à répondre de rien en fait d’évidence et d’insouciance… Comme si la magie des mots qu’il affectionne plus que tout pouvait suffire à assurer le bonheur des Français… Comme s’il y avait équivalence parfaite entre discours pessimiste ampoulé et carrure de grand chef d’État apte à piloter dans la tempête…
Je pense pour ma part que la « gravité de l’heure », bien réelle mais instrumentalisée avec une légèreté parfaitement hors-sol par le gouvernement, devrait enfin nous pousser à deux introspections urgentes et essentielles :
· au niveau européen, repenser le sens et le rôle de la monnaie et retrouver le chemin d’une monnaie saine, non-manipulée au gré des politiques publiques et représentative de l’économie réelle ;
· et au niveau français, réévaluer notre politique budgétaire, réévaluer le modèle social dont elle découle et faire enfin cesser la fuite en avant dans la dépense et la dette pour régler dans l’instant le moindre problème qui se présente (et que l’on voit resurgir, intact, un peu plus tard).
Il semblerait hélas que rien de tout cela ne soit en voie d’advenir. Ça promet.
