C’est dimanche, amusons-nous un peu : Mesdames et Messieurs, voici l’éminent Professeur Delfraissy et ses 50 nuances de confinement !
« Éclairer la décision publique dans la gestion de la situation sanitaire liée au Coronavirus » –telle est en quelques mots la mission confiée au Conseil scientifique Covid-19 installé par le ministre de la Santé Olivier Véran le 11 mars 2020 à la demande du Président de la République. Oui, vous avez bien lu, é-clai-rer… Pourtant, à écouter son président le professeur Jean-François Delfraissy souffler le chaud, le froid et son contraire dans les médias, on jurerait qu’il s’est surtout donné pour objectif de pouvoir se dédouaner de tout quoi qu’il arrive.
On est toujours frappé de voir à quel point en France tout événement sortant un tant soit peu de l’ordinaire est systématiquement pris en charge par la création compulsive d’un nouveau comité forcément très spécial, comme si, par le simple fait de sa nomination, il allait instantanément permettre de résoudre tous les problèmes. Non pas, bien sûr, qu’il faille s’abstenir de multiplier les avis et les études nécessaires à la compréhension du problème et aux choix des solutions les plus appropriées.
Mais s’agissant de la santé, comme de beaucoup d’autres domaines (l’écologie par exemple), le fait est que la France dispose déjà d’une jolie ribambelle d’instances : le ministère de la Santé, pour commencer, dont la Direction générale de la santé dirigée actuellement par Jérôme Salomon est justement en charge de la sécurité sanitaire. Puis Santé publique France, puis la Haute Autorité de santé, puis le Haut Conseil de la santé publique, tous organismes qui contribuent en principe à éclairer et assurer la gestion publique de la santé en France.
Du moins l’espérait-on, jusqu’à ce que l’épidémie de Covid-19 ne vienne révéler que notre prestigieux système bien gentiment collectivisé n’était pas du tout à la hauteur des enjeux – hôpitaux submergés par les malades, manque du matériel le plus élémentaire, masques, respirateurs, etc… Et hop, à nouveau problème, nouveau grand machin, en l’occurrence le « Ségur de la Santé » dont les conclusions à 8 milliards d’euros par an en revalorisations de salaires auront surtout pour effet de conforter la première place mondiale de la France pour la dépense publique à défaut d’enclencher une réflexion de fond sur l’organisation et la qualité des soins.
Mais il y a un an, Olivier Véran se disait archi-convaincu que notre système de santé était fin prêt à accueillir les malades du Covid, et de toute façon, Emmanuel Macron avait déclaré la guerre au Coronavirus « quoi qu’il en coûte » à grand renfort d’État d’urgence sanitaire et de Conseil de défense, c’est-à-dire un Conseil des ministres restreint et « éclairé » par les sages recommandations du tout nouveau tout beau Conseil scientifique présidé par Jean-François Delfraissy.
Ce dernier n’est ni un novice de l’immunologie et des maladies infectieuses – ce qui est un bon point – ni un nouveau venu dans la sphère des différents comités plus ou moins importants et plus ou moins politiques qui gravitent autour de la planète étatique – ce qui est déjà plus inquiétant. Il fut directeur de l’Agence nationale de recherches sur le sida de 2005 à 2017 et il préside le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) depuis 2016.
D’après l’ancien Président de l’Assemblée nationale et médecin Bernard Accoyer, François Hollande l’a spécifiquement nommé à ce poste car il le savait ouvert à l’extension de la PMA aux femmes célibataires et aux couples de femmes alors que son prédécesseur, démissionnaire, était jugé trop timide sur le sujet. Une nomination qui tombait à pic pour Emmanuel Macron qui a inscrit la PMA pour toutes dans son programme présidentiel. Et disons que sur ce point, Delfraissy ne l’a pas déçu : dès le 15 juin 2017, le CCNE rendait un avis favorable sur le sujet !
Sur le Covid-19 en revanche, M. Delfraissy semble avoir un net penchant pour l’alarmisme doublé d’une fâcheuse tendance à désavouer ensuite dans les médias les recommandations du Conseil scientifique qui ont guidé (ou pas) les choix gouvernementaux quelques jours plus tôt.
Premier couac significatif, le déconfinement du 11 mai dernier. Dans le JDD du 7 juin, il s’exclamait « laissons les gens vivre » et plaidait pour un allègement des restrictions sanitaires, notamment en direction des enfants à la cantine, en cours de sport ou en récréation. Bonne idée. Mais stupeur au gouvernement car au moment du déconfinement, il préconisait de maintenir les écoles fermées jusqu’à la rentrée de septembre et qualifiait la décision du ministre de l’Éducation de les rouvrir avec protocole sanitaire spécifique de « décision politique » – sous-entendu, inconsciente du point de vue médical.
De là à penser que son revirement ne visait qu’à le couvrir alors qu’on commençait à évoquer dans la presse les désastreux dommages collatéraux (sociaux, économiques, psychiques) des confinements, il n’y a qu’un pas. Lui préfère dire qu’entre temps, on a découvert que les enfants transmettaient peu le virus – ce qui est vrai aussi, sauf qu’on commençait à s’en douter depuis avril.
Il n’empêche qu’avec l’apparition des virus variants qui a marqué ce début d’année 2021 sur le plan sanitaire, Jean-François Delfraissy a provisoirement laissé tomber son « laissons les gens vivre » pour devenir le chantre du reconfinement à titre préventif. Qualifiant religieusement le mutant britannique de « virus diabolique et plus intelligent qu’on ne le pense », il considérait le 24 janvier sur BFM TV qu’il y avait « urgence à reconfiner » :
« Plus on prend une décision rapide, plus elle est efficace et peut être de durée limitée. On est dans une semaine un peu critique. »
. Dès le lendemain dans Libération, il déclarait à l’inverse :
« Pour ma part, je pense qu’on n’est pas dans l’extrême urgence. On n’est pas à une semaine près. »
…tout en continuant à parler de la « stabilité trompeuse » de l’épidémie qui exigeait selon lui des mesures à la hauteur des incertitudes sur les variants.
Autrement dit, le couvre-feu national à 18 heures ne suffisait plus. Quant à l’idée d’un auto-isolement des personnes fragiles, il la jugeait utile et même chaudement recommandable, mais très en deçà des nécessités de l’heure. Seul un confinement strict comme au Royaume-Uni était en mesure de casser la dynamique de la maladie.
Mais jeudi 18 février dernier, nouveau son de cloche.
Dans un petit article de la célèbre revue médicale britannique The Lancet, Delfraissy ainsi que quatre autres membres du Conseil scientifique s’alignent maintenant sur les préconisations de l’OMS, à savoir que le confinement est une mesure à ne prendre qu’en dernier recours – sauf que l’OMS tient cette position depuis plusieurs mois déjà. Cerise sur le gâteau de ce retournement radical, les signataires mettent en garde contre les « approches basées sur la peur » ! Avouez que c’est croquignolet, venant de Delfraissy.
Ce dernier a l’air de découvrir soudain les implications socio-économiques et psychologiques des confinements. Est-ce à dire qu’il reviendrait au « laissez les gens vivre » de juin dernier ? On ne sait pas trop. On ne sait même pas si l’on peut considérer cette nouvelle position comme un progrès vu la rapidité avec laquelle il pourrait fort bien changer à nouveau d’avis.
Toujours tétanisé par les variants dont les nouvelles apparitions risquent selon lui et ses quatre collègues de vouer les vaccins à l’inefficacité, il remet sur le tapis la mesure qu’il jugeait insuffisante il y a seulement trois semaines, celle de l’auto-confinement des personnes fragiles et âgées, et il y ajoute un « contrat social » avec les jeunes générations qui s’engageraient de leur côté à respecter les mesures de distanciation sociale.
Froideur polie du côté du gouvernement. Il se murmure d’ailleurs que les « éclairages » changeants voire brouillons voire opportunistes de Delfraissy auraient fini par agacer l’Élysée. Peut-être faut-il ne voir dans cette indiscrétion qu’une fuite habilement calculée pour les besoins d’un certain affichage médiatique de séparation des avis médicaux et des décisions politiques. Il est cependant vrai que le gouvernement a résisté à l’injonction de troisième confinement portée par le Conseil scientifique.
Mais ce n’est pas pour autant qu’il est question de lâcher le vénérable professeur même si, vu son âge de presque 73 ans, on s’attendrait plutôt à le voir s’appliquer à lui-même l’auto-confinement qu’il préconise aimablement pour les autres. Emmanuel Macron vient en effet de proposer qu’il soit reconduit dans ses fonctions de patron du Conseil consultatif national d’éthique.
Tant il est vrai qu’un politicien, surtout s’il est Président de la République et surtout si les élections présidentielles se rapprochent, a moins besoin d’éclaireurs de l’action publique que de partisans. Ça promet.
Delfraissy a rejoint les soixante et quelques articles de ma page « Portraits politiques ».
