Retraites et conséquences (I) : Vous avez dit « union » de la gauche ? (27 janvier 2020)
Retraites et conséquences (II) : Vous avez dit « maître des horloges ? » (29 janvier 2020)
Tout roulerait donc comme prévu ?
Du côté des trains et des métros, c’est douteux puisque la CGT et ses comparses d’extrême-gauche ont lancé un nouvel appel à la grève contre la réforme des retraites pour aujourd’hui.
Et du côté du gouvernement, on aimerait évidemment le croire ; on s’efforce même avec beaucoup d’application de le faire croire. Mais vendredi 24 janvier dernier, le projet de loi sur la retraite universelle à points était à peine adopté en Conseil des ministres – « comme prévu » – que le Conseil d’État rendait un avis particulièrement féroce sur le texte.
Inutile de dire que toutes les oppositions à la réforme s’en sont trouvées immédiatement requinquées et que les raisons de faire grève aujourd’hui ont nettement gagné en crédibilité !
Et de fait, le Conseil d’État n’a pas mâché ses mots. Essentiellement, il reproche au gouvernement de lui avoir présenté un projet mal ficelé et mal financé, qui n’a d’universel que le nom à mesure que les cas spécifiques et les dérogations se multiplient, et dont l’étude d’impact laisse beaucoup à désirer malgré ses mille pages d’aimables considérations.
Quant à la sécurité juridique du texte, elle n’est pas assurée tant le gouvernement a laissé peu de temps au Conseil d’État pour rendre son avis sur un projet de loi aussi dense (du 3 au 24 janvier) et tant il s’est ingénié ensuite à apporter des modifications un peu partout et à moult reprises pendant le temps d’examen (les 9, 10, 13, 14, 15 et 16 janvier). Pas vraiment les conditions propices à un travail serein, estime le Conseil.
Ajoutez un recours immodéré aux ordonnances et vous ne pouvez éviter de sentir chez le gouvernement comme une sorte de fébrilité mal maîtrisée pour faire passer sa réforme envers et contre tout.
Face à tant d’adversité, le gouvernement a la parade, naturellement. À quoi servent les nombreux conseillers et autres communicants professionnels des cabinets ministériels si ce n’est à trouver les habiles martingales qui vont permettre de faire passer de malencontreux déboires en succès éclatants ? Eh bien, sachez-le, Françaises, Français : si le gouvernement semble s’agiter comme un canard sans repère et modifie sans arrêt son projet, c’est uniquement parce qu’il est à votre écoute et que seul votre bien et votre impératif de justice sociale guident ses pas !
Et puis n’oublions pas : l’avis du Conseil d’État, c’est du purement consultatif à la limite du décoratif ! Enfin, uniquement pour la partie critique, car finalement dans son immense sagesse, le Conseil a validé la réforme à 95 % ! Que demande le peuple ?
Bref, tout roule et se déroule « comme prévu » par Emmanuel Macron, n’en doutez pas !
C’est du reste l’avis de bon nombre de commentateurs. D’Alain Badiou, par exemple. L’homme est certes un marxiste notoire, ce qui donne à ses « analyses » une déformation militante certaine, mais il n’est pas le seul à penser que tout est voulu, planifié et calculé par le gouvernement depuis le départ pour imposer le règne de l’argent-roi pour les uns et le règne du progressisme mondialisé pour les autres. Dans cette optique, les revers inattendus sont des leurres soigneusement et sournoisement mis au point de longue date dans les officines du pouvoir.
Si vous vous rappelez, le 11 décembre dernier, soit peu après la première grande journée d’action contre la retraite universelle à points, Édouard Philippe avait (enfin) fait connaître les contours de la réforme envisagée. Figurait notamment l’introduction d’un âge pivot de 64 ans pour bénéficier d’une retraite à taux plein, ce qui provoqua le lâchage immédiat de la CFDT, syndicat jusque-là plutôt favorable au projet.
Un mois plus tard, surprise ! Le gouvernement retire son âge pivot et accède à la demande de la CFDT d’ouvrir une Conférence de financement des retraites. Pour Badiou et consort, une pure comédie organisée d’avance visant à faire croire que le gouvernement négocie (vidéo, 39″) :
Pour Alain Badiou, l'âge pivot est une "comédie orchestrée par le gouvernement et la CFDT" #CPolitique pic.twitter.com/v8b6Kb6VQc
— C Politique (@CPolF5) January 12, 2020
Qu’Emmanuel Macron, Édouard Philippe et tout le gouvernement à leur suite cherchent à faire croire qu’ils gardent la maîtrise totale des opérations, c’est certain ; j’en ai parlé plus haut. Mais qu’ils gardent effectivement la maîtrise des opérations, c’est beaucoup plus douteux et personnellement, je n’en crois rien.
Concernant spécifiquement le recours à des mesures d’âge, il n’est pas apparu soudain le mois dernier avec l’âge pivot. Ce fut même un point de discorde important entre le gouvernement et l’ex-Haut-commissaire aux retraites Jean-Paul Delevoye, et ceci dès le mois de mars 2019. Ce dernier s’était engagé à négocier avec les partenaires sociaux une réforme alignée sur les promesses de campagne d’Emmanuel Macron. Parmi elles, le maintien de l’âge légal de départ à 62 ans.
Lors de la séance multilatérale de concertation avec les partenaires sociaux le 10 octobre dernier, nous avons rappelé publiquement que l'âge minimum de départ à la #retraite sera maintenu à 62 ans.
— Jean-Paul Delevoye (@delevoye) March 18, 2019
Sauf qu’entre les promesses de campagne selon lesquelles « le problème des retraites [n’était] plus un problème financier » et la réalité sonnante et trébuchante, a surgi un déficit du système actuel estimé entre 8 et 17 milliards d’euros par an à l’horizon 2025 qui a rapidement poussé Édouard Philippe et la ministre de la Santé Agnès Buzyn à laisser entendre que l’âge légal pourrait être repoussé.
Ajoutons que l’épisode de la démission forcée de Jean-Paul Delevoye pour négligences nombreuses dans sa déclaration d’intérêts trois mois après sa nomination au gouvernement n’est pas franchement de nature à renforcer l’idée d’un plan macronien solide et inébranlé. Au contraire, les « coups durs » dont le gouvernement préférerait certainement se passer – les affaires Bayrou, Ferrand, Rugy, Benalla, etc. – se succèdent à vive allure depuis le début du quinquennat et la colère populaire ne cesse de gronder.
Dernière tuile en date, LREM est en passe de voir Paris lui passer sous le nez lors des élection municipale des 15 et 22 mars prochain alors qu’en 2017, la capitale avait manifesté une « Macron Mania » électorale échevelée. Entre le candidat officiel Benjamin Griveaux et le candidat dissident Cédric Villani, la rupture semble définitivement consommée et rien de ce qu’a pu dire le Président de la République à ce dernier n’est parvenu à le faire renoncer. Un boulevard (immérité) pour Hidalgo et une cruelle défaite en perspective pour Macron.
Un cas loin d’être unique. À Biarritz, l’enjeu politique n’est pas aussi brûlant qu’à Paris, mais la situation formelle est encore pire : ce sont carrément deux membres du gouvernement qui prétendent s’affronter !
Au tout début de son mandat, Emmanuel Macron se décrivait complaisamment en « maître des horloges ». Outre qu’on devine sans mal qu’il voulait se réserver le monopole du tempo politique, l’expression fait également penser à l’idée voltairienne de « grand horloger », et ce d’autant plus qu’il a aussi fait savoir rapidement qu’il souhaitait être un « président jupitérien ». Situé en surplomb tel un Dieu, tel un deus ex machina, lui, Macron, jouerait à sa guise avec la flèche du temps et dicterait la marche du monde.
Il est probable que cette présomption inouïe a beaucoup joué dans le sentiment parfois ressenti qu’avec lui aux manettes, on avait affaire au déroulement d’un plan aussi cynique qu’implacable, mais force est de constater que la réalité ne le confirme nullement, bien au contraire.
Du côté du gouvernement, en plus des travers idéologiques dirigistes que je dénonce habituellement, je vois aussi beaucoup d’impréparation et d’amateurisme maquillés par nécessité en décisions voulues et mûrement réfléchies. Et du côté de LREM, je vois surtout un rassemblement hétéroclite fondé sur une foultitude de malentendus pratiques et idéologiques.
