Mises à jour en fin d’article.
Comme beaucoup de catholiques, j’ai reçu ces derniers temps différents appels afin de « soutenir » le cardinal Barbarin qui se trouve aujourd’hui (avril 2016) dans la difficile position d’affronter plusieurs accusations de pédophilie visant des prêtres ou religieux de son diocèse de Lyon. Le reproche qui lui est adressé, celui qui revient toujours dès lors qu’il est question de pédophilie au sein d’une organisation qui met des éducateurs au contact d’enfants, concerne le mélange de négligence et de volonté de couvrir les faits avec lequel il aurait traité ces affaires.
Concrètement, Mgr Barbarin est visé par quatre plaintes pour non-dénonciation d’actes de pédophilie sur mineurs (affaire Preynat) et par une plainte de mise en danger de la vie d’autrui (affaire Billioud).
Pour ma part, je n’ai ni signé ni relayé ces appels. Je ne crois pas que Philippe Barbarin soit en grand danger, surtout si, comme il le dit « avec la plus grande force », « jamais, jamais, jamais (il n’a) couvert le moindre acte de pédophilie. » Mais essentiellement, je leur reproche de passer à côté de la question de fond sur la pédophilie, voire de l’écarter complètement : le problème existe, il est bien documenté et le soutien qu’il faudrait plutôt manifester devrait selon moi s’adresser aux victimes.
Je trouve assez intolérables certaines défenses qui se sont organisées en minimisant les responsabilités, en relativisant l’âge des victimes, l’une d’elle ayant 16 ans puis 19 ans au moment des faits, et en se focalisant sur sa qualité de fonctionnaire du ministère de l’Intérieur. Je suis choquée de voir partout les zélés contempteurs du « deux poids deux mesures », pratiqué régulièrement par le gouvernement et la presse de gauche, s’y vautrer avec empressement dès lors que leur chapelle est mise en cause.
Même à supposer que l’une des plaintes soit douteuse, le florilège d’arguties développées à cette occasion pour défendre Mgr Barbarin n’est jamais qu’un écran plaqué sur la réalité, réalité dont j’ai pris la mesure de près en voyant mon propre curé condamné en décembre dernier à trois ans de prison dont deux avec sursis pour des faits de pédophilie remontant à plusieurs années.
J’ai bien conscience que l’occasion est belle pour les anti-cléricaux de service, au sein du gouvernement ou en dehors, de se payer un archevêque particulièrement récalcitrant à toute idée du bonheur progressiste sociétal proposée par la gauche, à travers le « mariage pour tous » notamment.
J’ai bien conscience que l’Eglise catholique fait un bouc émissaire tout indiqué dès lors que le « camp du bien », salement empêtré dans ses petits arrangements avec l’islam pour cause de « vivrensemble » et de confort électoral, cherche à se dédouaner et à détourner l’attention de ses errements en faisant assaut de sur-conscience morale à l’encontre d’une religion pourtant parfaitement intégrée au contexte républicain.
J’ai bien conscience de l’hypocrisie inouïe de Najat Vallaud-Belkacem toujours prompte à donner des leçons aux évêques alors que l’Education nationale doit faire face à des problèmes similaires et ne s’en tire pas forcément mieux. Et j’ai bien conscience de la présomption déplacée dont Manuel Valls fait preuve quand il demande au cardinal Barbarin de « prendre ses responsabilités. »
Mais tout ceci n’est que l’écume politicienne, le marécage de la vie politique au jour le jour, où chacun récupère en permanence tout et n’importe quoi pour exister, se faire valoir et mieux terrasser les autres. Y fait-on encore attention ? Chaque jour apporte sa nouvelle moisson de récupération et de petites phrases, une affaire chasse l’autre et dans quelques jours la presse sera passée bruyamment au scandale suivant (les Panama Papers en l’occurrence). Pour Barbarin, restent les plaintes déposées. Si, comme le dit son avocat, les dossiers sont très minces, il n’aura pas de mal à faire valoir sa bonne foi.
II n’en demeure pas moins que l’Église de France, par maladresse sans doute, ainsi que par le réflexe absurde et primaire de chercher à se protéger, a spectaculairement oeuvré pour alimenter les reproches qui lui sont faits aujourd’hui. En marge d’une conférence de presse à Lourdes, Mgr Barbarin a déclaré devant des journalistes que « Grâce à Dieu, les faits sont prescrits. » Ce n’est au minimum pas très malin, et vis-à-vis des victimes, c’est faire montre d’une froideur, d’une indifférence, d’un manque de considération impensables.
De son côté, Mgr Lalanne, évêque de Pontoise en charge des questions de pédophilie au sein de la Conférence des Evêques de France, interrogé mardi dernier sur RCT sur le fait de savoir si la pédophilie est un péché, a répondu de façon fort peu assurée et plutôt embrouillée :
« La pédophilie est un mal. Est-ce que c’est de l’ordre du péché ? Ça, je ne saurai pas dire, c’est différent pour chaque personne. »
Voilà qui est très curieux venant d’un évêque. Le péché est généralement défini comme la rupture du lien qui nous unit à Dieu, comme une blessure qu’on inflige à notre relation à l’autre et à Dieu. Si des actes de pédophilie commis par un prêtre ou un religieux sur des enfants ou des jeunes dont il a la charge d’une façon ou d’une autre (enseignement, catéchisme, scoutisme, foyer d’hébergement) n’abiment pas la relation avec cet enfant et la relation à Dieu, j’aimerais bien savoir ce qui est péché.
Tout péché aux yeux de Dieu n’est pas forcément crime aux yeux de la loi des hommes. Mais la pédophilie est précisément de ces péchés qui sont des crimes. Le fait que par le sacrement de réconciliation les pécheurs que nous sommes pouvons réparer le lien brisé entre Dieu et nous, entre celui contre qui nous avons péché et nous, le fait que l’amour de Dieu est pardon, le fait que par ce pardon, Dieu nous remet tous les jours au début d’une nouvelle vie qui commence, tout cela que je trouve exceptionnel et merveilleux et qui fait que j’ai foi en Dieu, tout cela ne saurait faire oublier qu’il y a crime. Un criminel, même prêtre, même réconcilié avec Dieu, même « ébouillanté » par les horreurs commises, comme dit s’être trouvé le père Preynat, ne saurait échapper à la justice par la volonté ou la tolérance excessive de quiconque.
Soyons justes, Mgr Lalanne a également dit dans sa déclaration que « la première chose à faire, c’est de protéger les victimes. » Mais il n’est guère étonnant que les membres de l’association des victimes du père Preynat La parole libérée aient jugé, avec beaucoup de modération, je trouve, « la communication de l’Eglise de France empreinte de maladresses et d’amateurisme. » Tant Mgr Lalanne que le cardinal Barbarin sont revenus sur leurs propos et ont présenté leurs excuses. La pédophilie est bien un péché très grave et la première attention de l’Eglise va aux victimes, ainsi que l’a dit Stanislas Lalanne hier à l’antenne d’I-Télé avec plus de clarté que précédemment (vidéo 1′ 22″) :
Les atermoiements des évêques français, ainsi que l’impression très nette qu’ils ont donnée dans un premier temps de vouloir surtout se protéger, sont d’autant plus incompréhensibles et regrettables que l’Eglise catholique s’est engagée depuis le début des années 2000 dans une politique sans ambiguïté sur le sujet. C’est à cette époque que les premiers gros scandales éclatent, notamment aux Etats-unis et en Irlande.
Le scénario est toujours le même : des victimes (nombreuses : dans le diocèse de Boston, par exemple, 80 prêtres sont concernés) font part de leurs plaintes pour des faits remontant forcément à plusieurs années puisqu’elles étaient enfants ou adolescentes à l’époque. On s’aperçoit que les autorités ecclésiastiques avaient connaissance des faits, mais n’y ont remédié au mieux qu’en déplaçant les prêtres incriminés. Pas de dénonciation, pas de certitude que tout ne recommencera pas de la même façon ailleurs. En 2002, Jean-Paul II convoque onze cardinaux américains à Rome pour mettre les points sur les i :
« Il n’y a pas de place dans la prêtrise ni dans la vie religieuse pour ceux qui font ou feraient du mal aux jeunes gens. »
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S’il y eut un homme courageux dans l’Eglise catholique à propos de la pédophilie, c’est Benoît XVI comme pape et déjà auparavant en tant que cardinal Joseph Ratzinger, préfet de la Congrégation de la Foi avec la charge de centraliser les dossiers de pédophilie. La ligne de conduite est claire : « Tolérance zéro. »
Dans une lettre pastorale aux catholiques d’Irlande datant de 2010, Benoît XVI n’y va pas par quatre chemins. Extraits :
1. Comme vous, j’ai été profondément bouleversé par les nouvelles apparues concernant l’abus d’enfants et de jeunes vulnérables par des membres de l’Eglise en Irlande, en particulier par des prêtres et des religieux. Je ne peux que partager le désarroi et le sentiment de trahison que nombre d’entre vous ont ressentis en prenant connaissance de ces actes scandaleux et criminels et de la façon dont les autorités de l’Eglise en Irlande les ont affrontés.
2. Comme de nombreuses personnes dans votre pays l’ont observé, le problème de l’abus des mineurs n’est pas propre à l’Irlande, ni à l’Eglise. Toutefois, le devoir qui se présente désormais à vous est celui d’affronter le problème des abus qui ont lieu au sein de la communauté catholique irlandaise et de le faire avec courage et détermination.
6. Aux victimes d’abus et à leurs familles : Vous avez terriblement souffert et j’en suis profondément désolé. Je sais que rien ne peut effacer le mal que vous avez subi. Votre confiance a été trahie, et votre dignité a été violée. Beaucoup d’entre vous, alors que vous étiez suffisamment courageux pour parler de ce qui vous était arrivé, ont fait l’expérience que personne ne vous écoutait.
7. Aux prêtres et aux religieux qui ont abusé des enfants : Vous avez trahi la confiance placée en vous par de jeunes innocents et par leurs parents. Vous devez répondre de cela devant Dieu tout-puissant, ainsi que devant les tribunaux constitués à cet effet.
11. A mes frères évêques : On ne peut pas nier que certains d’entre vous et de vos prédécesseurs ont manqué, parfois gravement, dans l’application des normes du droit canonique codifiées depuis longtemps en ce qui concerne les crimes d’abus sur les enfants. De graves erreurs furent commises en traitant les accusations. (…) Tout cela a sérieusement miné votre crédibilité et efficacité.
Ces extraits sont un peu longs, mais il me semblait utile de les citer afin de bien montrer que l’Eglise catholique est consciente du problème de la pédophilie et qu’elle a décidé de le traiter en remettant bien les abus sexuels sur mineurs à la place de crime qui est la leur. Des procédures en ce sens ont été renforcées ou mises en place dès 2000. Les évêques doivent impérativement faire remonter tous les dossiers connus à Rome et alerter leurs autorités judiciaires locales compétentes.
Il reste à Mgr Barbarin et à Mgr Lalanne à suivre la voie ouverte par Benoit XVI, sans s’arrêter aux hurlements de la meute des progressistes trop heureux de pouvoir étayer leurs fantasmes sur la nocivité de l’Eglise catholique. Dans ces questions, comme le dit Benoit XVI, nulle « préoccupation déplacée pour la réputation de l’Église et pour éviter les scandales » ne saurait prévaloir sur le souci de protéger les victimes et de veiller à ce que ces événements horribles ne se reproduisent plus.
Mise à jour du jeudi 7 mars 2019 : Jugé en janvier pour non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs ainsi que pour non-assistance à personnes en péril, le cardinal Barbarin a été condamné à 6 mois de prison avec sursis. Il a annoncé qu’il allait remettre sa démission au pape (acceptée en mars 2020) tandis que ses avocats ont fait part de leur volonté de faire appel (il sera finalement relaxé en appel pour prescription).
Mise à jour du mardi 5 octobre 2021 : À la demande de la Conférence des évêques de France, une commission, la commission Sauvé, a été mise en place en 2018 pour évaluer les abus sexuels commis dans l’Église de France depuis 1950 et faire des recommandations. Les chiffres publiés par la commission sont accablants : 216 000 victimes, 330 000 si on inclut les victimes de laïcs travaillant avec l’église, et 3 000 « abuseurs ». L’affaire Preynat dont je parle ci-dessous n’est pas un cas isolé, loin de là.
Illustration de couverture : Le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, le 6 décembre 2014, à Erbil, au Kurdistan irakien – Photo : Safin Hamed/AFP.

