Les compléments et mises à jour sont en fin d’article.
En ce début d’année 2016, deux événements artistiques de grande renommée relancent le difficile débat sur la discrimination des personnes et sa solution par la discrimination positive. Le 43ème Festival international de la BD d’Angoulême, qui va se tenir du 28 au 31 janvier prochains, a publié la sélection des trente auteurs pouvant prétendre à son Grand Prix : horreur, pas une seule femme dans la liste ! Et à Los Angeles, l’Académie organisatrice de la cérémonie des Oscars programmée le 28 février a versé dans les mêmes excès en n’incluant aucun acteur afro-américain parmi les nominés.
Face aux tollés que ces dispositions ont suscité et sous la pression des menaces de boycott et de désistement de participants majeurs, les deux organisations, tout en se défendant de tout sexisme pour la première ou racisme pour la seconde, ont dû revoir leur copie.
♠ A Angoulême, dès parution de la sélection, un collectif de créatrices de BD en a appelé au boycott du vote du Grand Prix. Les autrices, ainsi qu’elles s’appellent, se voient immédiatement comme victimes du sexisme des hommes sans envisager que le jury, selon ses propres critères, puisse n’avoir considéré que la qualité des travaux présentés. Elles estiment que la liste 100 % masculine donne un mauvais signal aux femmes qui veulent se lancer dans la BD en les décourageant et en brisant leur ambition :
Nous nous élevons contre cette discrimination évidente, cette négation totale de notre représentativité dans un médium qui compte de plus en plus de femmes.
Nous demandons tout simplement une prise en compte de la réalité de notre existence et de notre valeur.
Il faut forcer les choses, comme en politique ou dans les milieux dominés par les hommes.
Elles furent rapidement suivies par des nominés déjà primés tels que Riad Sattouf ou Joann Sfarr. Le premier a indiqué sur Facebook qu’il se retirait de la liste et cédait volontiers sa place :
Je préfère donc céder ma place à par exemple, Rumiko Takahashi, Julie Doucet, Anouk Ricard, Marjane Satrapi, Catherine Meurisse (je vais pas faire la liste de tous les gens que j’aime bien hein !)…
Un auteur italien argumente quant à lui que les femmes ont eu une telle place dans son travail et dans sa vie qu’il ne peut participer à un prix où elles ne sont pas représentées. Fleur Pellerin, ministre de la Culture, a également déploré l’absence de femmes dans la sélection :
« La Culture doit être exemplaire en matière de parité et de respect de la diversité, le compte n’y est pas tout à fait. »
De son côté, le directeur du Festival d’Angoulême a fait valoir que le Grand Prix récompense un auteur pour l’ensemble de son oeuvre, ce qui suppose d’avoir un ensemble d’oeuvres à son actif. C’est donc un prix qui regarde le passé.
D’autre part les femmes sont peu nombreuses dans l’histoire de la BD. Selon les derniers chiffres connus, elles représentent actuellement 12,4 % des créateurs de BD francophones. Depuis que le Festival existe, deux femmes ont été primées : Claire Brétécher (1983) et Florence Cestac (2000). D’autres, comme Marjane Satrapi, ont été nominées, mais pas élues par les auteurs.
Finalement, le Festival d’Angoulême a décidé de supprimer toute liste de pré-sélection et de laisser les auteurs voter à leur guise pour le lauréat de leur choix.
♣ A Hollywood, la sélection des nominés est entièrement blanche pour la deuxième année consécutive. Le réalisateur Spike Lee, puis l’acteur Will Smith, puis son épouse, puis George Clooney puis Mark Ruffalo se sont émus de cette situation et prônent le boycott pour les uns et l’instauration de quotas pour les autres. Pour Will Smith, le 7ème art américain régresse :
« Tous les gens nommés cette année sont exceptionnels mais ce n’est pas prendre la bonne direction. »
De plus, les 6200 jurés des Oscars sont jugés trop peu divers donc trop enclins à brider la diversité des sélections. L’Académie du cinéma a donc décidé d’apporter des modifications au recrutement des jurés afin d’en varier les origines.
Une voix discordante s’est néanmoins fait entendre, celle de Charlotte Rampling, nominée pour l’Oscar de la meilleure actrice. Elle considère que les remarques négatives sur la sélection constitue une forme de racisme anti-blanc. « Peut-être que les acteurs noirs ne méritaient pas d’être dans la dernière ligne droite, » a-t-elle fait remarquer, avant d’adoucir ses propos un peu plus tard, face à la bronca déclenchée :
« J’ai simplement voulu dire que dans un monde idéal chaque ‘performance’ devrait recevoir la même opportunité de reconnaissance. »
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♥ Les réactions de solidarité avec les femmes auteurs ou avec les acteurs noirs reflètent incontestablement la généreuse empathie de ceux qui les considèrent injustement absents des sélections. « Les gens que j’aime bien » dit Riad Sattouf, « les femmes ont une grande place dans ma vie artistique » dit le dessinateur italien, « les nominés sont exceptionnels » reconnaît Will Smith, déplorant non pas des mauvais choix artistiques, mais l’absence d’acteurs noirs.
Mais précisément, cette affectivité indéniablement chaleureuse répond-elle bien à la question posée ?
Loin de moi l’idée de rejeter tout concept de discrimination comme si ça n’existait pas et n’avait jamais existé. L’histoire des Etats-Unis montre amplement que les noirs ont dû batailler ferme pour obtenir des droits civiques équivalents à ceux des blancs, à commencer par l’abolition de l’esclavage par Lincoln en 1865. Et plus largement, l’histoire des pays occidentaux montre tout aussi clairement que les femmes ont dû se battre pour conquérir leurs droits par rapport aux hommes. Rappelons qu’en France les femmes n’ont pu travailler et ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leur mari qu’en 1965. Ce n’est pas si vieux, j’étais née !
Rappelons aussi que si tous les droits civiques auxquels on peut penser sont aujourd’hui dans la loi le lot indistinct de tous les individus vivants en Occident, sans considération d’origine d’aucune sorte, ce n’est certes pas encore le cas en Corée du Nord, par exemple, et dans le monde musulman où les droits des femmes sont particulièrement bafoués.
La notion de discrimination positive, exprimée par les dessinatrices sous la forme « il faut forcer les choses » et par Spike Lee avec sa demande de quotas pour les minorités dans le cinéma, consiste à dire que même si l’égalité est réalisée dans la loi, elle ne l’est pas assez dans la vie réelle. Il conviendrait alors de prendre des mesures afin d’obliger tout sous-ensemble de la population, tel que conseil municipal, comité de direction d’une entreprise, diplômés d’une école, personnes nominées pour un prix, etc… à avoir une représentation proportionnelle aux diversités observées dans la population générale.
L’intention est bienveillante, mais n’est pas sans défaut. Si une parfaite représentativité est indispensable pour effectuer un sondage d’opinion, où l’idée est précisément d’obtenir une image photographique de la population, en quoi devient-elle nécessaire pour décerner un diplôme ? Si l’attribution du diplôme consiste à classer les étudiants en fonction de leurs résultats, et uniquement en fonction de leurs résultats, comme le veut du reste notre notion bien française du « mérite républicain », les diplômés colleront à la répartition hommes/femmes, blancs/noirs, bruns/roux, homos/hétéros de la population générale, ou n’y colleront pas, et on s’en fiche, car on teste la réussite aux examens, pas la couleur des yeux.
Mais supposons qu’on prévoie des places spéciales pour les femmes, ou pour les noirs, ou pour les roux. On résout ainsi le manque d’égalité réelle qu’on croit discerner dans la société tout en créant un nouveau problème : on inflige à la personne ainsi sélectionnée de toujours susciter un doute sur ses capacités intrinsèques. La femme ou le noir ou le roux accédera à l’instance voulue, mais dans cette instance comme dans l’esprit du public, restera celui ou celle qui est là « grâce aux quotas. » La discrimination positive est une forme de stigmatisation.
En tant que femme ou en tant que noir ou en tant que roux, j’ai envie de réussir par moi-même, par mon travail ou mes talents, sans l’aide de l’attribution d’un handicap. Non seulement j’en ai envie, mais je pense aussi que j’en suis capable. Qui sont ces gens qui me croient trop stupide ou trop faible pour avoir le moindre talent personnel sans un petit coup de pouce sans rapport avec la sélection effectuée ? Tu n’y arriveras jamais par toi-même, alors on va t’aider, et tu seras éternellement notre obligé. La discrimination positive est aussi une forme de mépris.
En tant que femme, noir ou roux engagé dans telle ou telle activité, je pense avant tout à ce que j’essaie d’accomplir. Le rappel permanent de ma caractéristique féminine, noire ou rousse finit par être pesant, comme si je ne pouvais jamais m’en sortir, comme si je ne pouvais jamais accéder à l’humanité en général, pour rester éternellement ancré dans mon identité apparente. Tu es femme, noir ou roux, et c’est l’alpha et l’oméga de ta personnalité profonde. La discrimination positive est alors une forme d’assignation à résidence identitaire.
Ajoutons que la discrimination positive de certains groupes sur la base de notions indépendantes de leurs capacités crée automatiquement une injustice à l’égard des individus n’appartenant pas à ces groupes. C’est ce que Charlotte Rampling a appelé, avec maladresse je pense, « racisme anti-blanc ». Disons en tout cas que la discrimination positive induit de nouvelles discriminations, ce qui ne peut que générer des luttes entre catégories d’individus, au lieu de créer confiance et reconnaissance entre eux par la certitude de l’absence de discrimination.
En 2012, l’actrice noire Octavia Spencer a obtenu l’Oscar du meilleur second rôle féminin pour son interprétation de Minnie Jackson dans le film La couleur des sentiments. Elle était en compétition avec Bérénice Béjo et Jessica Chastaing notamment. Sa collègue Viola Davis, noire également, était nominée pour le même film au titre de meilleure actrice. Elle n’obtint pas le précieux Oscar qui fut attribué à Meryl Streep pour The Iron Lady.
Au vu de ces résultats, au vu de la qualité de leurs concurrentes, les revendications actuelles sur le manque d’afro-américains dans les sélections des Oscars m’apparaissent comme une véritable insulte vis-à-vis de ces deux actrices et de beaucoup d’autre acteurs noirs avant elles. Elles peuvent être fières de ce qu’elles ont obtenu par elles-mêmes, sans que la vénérable institution des Oscars n’ait eu à s’exprimer sur autre chose que sur leur talent. Elles font partie des grands acteurs mémorables d’Hollywood, pas de la communauté des acteurs afro-américains d’Hollywood.
Dans sa deuxième intervention, il me semble que Charlotte Rampling a trouvé la juste expression : « Dans un monde idéal chaque ‘performance’ devrait recevoir la même opportunité de reconnaissance. » Plutôt que s’ingénier à promouvoir a posteriori des discriminations qui en entraînent d’autres, les pouvoirs publics et tous les acteurs de la société confrontés à des sélections devraient avoir à coeur de promouvoir l’égalité des opportunités.
En particulier, la société devrait veiller au renforcement de l’Education nationale dans le sens de la transmission des savoirs et non dans le sens de l’affaissement des exigences. Car le nivellement par le bas, qui affaiblit la sélection sur critères de résultats, est aussi une forme de discrimination qu’on a du mal à qualifier de positive.
Mise à jour du vendredi 12 février 2016 : Eh bien voilà ! En grand chef d’Etat qu’il est, François Hollande n’allait pas laisser perdurer plus longtemps les discriminations et les inégalités criantes de notre société. Si, lors du remaniement ministériel d’hier, il n’a pas osé aller au bout du raisonnement réellement égalitaire en plaçant Dame Ségolène, qui appartient pourtant à l’espèce assez rare des dindes du Poitou, aux Affaires Etrangères (peut-être parce qu’il la connait trop bien ce qui donne certainement furieusement envie de discriminer), il a quand même décidé de frapper fort en nommant une certaine Ericka Bareigts Secrétaire d’État chargée de l’Égalité réelle et une certaine Barbara Pompili Secrétaire d’État chargée de la Biodiversité. Finie la triste époque où on pouvait voir un homme blanc hétérosexuel prendre la place d’un koala femelle dans un conseil de quartier ou dans l’équipe de France de curling ! Vive l’égalité réelle et vive la biodiversité ! Le bonheur pour tous est assuré !
Mise à jour du samedi 5 août 2017 : L’affaire du SMS de Sibeth Ndiaye (d’après le Canard enchaîné, elle a envoyé en SMS à un journaliste « yes, la meuf est dead » à propos de Simone Veil, ce qui passe difficilement pour très posé et délicat quand on est la chargée des relations presse du Président de la République) et la façon dont elle est défendue, qui fait complètement l’impasse sur ses erreurs sur le mode : « on me critique parce que je suis femme et noire » me poussent à republier cet article (voir ci-dessous) sur les méfaits de la discrimination positive auxquels s’ajoutent les méfaits de l’argument massue « on me critique parce que je suis femme, noir » etc.. dès lors qu’il est question de minorités. Comme si les femmes, noirs, homos et roux ne se trompaient jamais ! Et comme si seuls les femmes, noirs etc… étaient critiqués dans le cadre de leurs activités politiques, économiques ou autres !
