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Interdire les réseaux sociaux avant 15 ans ou la FAUSSE bonne idée

La semaine dernière, les députés ont approuvé l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans en première lecture. Objectif : lutter contre une addiction qui pèse sur la santé physique et mentale des enfants et des adolescents. Lorsque l’on constate d’une part que seuls La France insoumise et trois députés écologistes ont voté contre et que l’on apprend d’autre part que 67 % des adolescents et 79 % des parents sont favorables à une telle disposition, on pourrait facilement en conclure que cette loi va dans le bon sens.

Je crains cependant que l’on se fasse beaucoup d’illusions sur les bienfaits à attendre de cette interdiction généralisée, tant dans ses capacités à protéger les jeunes que dans les conséquences de sa mise en œuvre sur la gestion de nos données privées. Aussi, permettez-moi de vous présenter ci-après les différents éléments qui me chagrinent :

· J’ai tendance à me méfier des projets de loi qui émergent suite à la survenance d’un fait divers qui bouleverse l’opinion. Les dirigeants politiques sont toujours prompts à jouer de l’émotion des citoyens pour pousser tel ou tel agenda qui colle avec leur positionnement politique et montrer à leurs administrés qu’ils « font quelque chose ». Le temps de la réflexion n’est pas pris, on s’engouffre d’un seul coup d’un seul dans une direction qui devient du jour au lendemain le consensus national, et vogue la galère. 

Le mieux, c’est qu’il arrive assez souvent que la législation envisagée n’ait qu’un lointain rapport avec le fait divers en question. Or c’est précisément ce qui s’est passé dans le cas qui nous occupe. En juin dernier, un adolescent de 14 ans a poignardé à mort une surveillante de son collège. Selon le procureur, le suspect « utilisait peu les réseaux sociaux » mais a « fait part d’une certaine fascination pour la violence et la mort ». Conclusion immédiate d’Emmanuel Macron : il faut réguler les réseaux sociaux qui sont porteurs « d’épidémies de violence ». 

· Je me méfie aussi de ces lois dont on se vante qu’on sera les premiers au monde, les premiers en Europe à les mettre en application, comme si c’était un signe indiscutable de leur bien-fondé. J’y vois pour ma part une petite gloriole bien inutile, relevant plus du marketing politique que de l’analyse sérieuse du problème à traiter. Au lendemain du vote à l’Assemblée nationale, le président de la République ne déclarait-il pas :

« La France, pionnière depuis 2018 de la régulation des plateformes, continue aujourd’hui de l’être en devenant le premier pays d’Europe à s’engager dans cette voie. »

Et de demander au gouvernement d’utiliser la procédure accélérée afin que toutes les étapes du vote puissent aller vite et permettent la mise en œuvre de la loi dès la rentrée scolaire de septembre 2026. C’est une véritable course contre la montre ; le Danemark nous suit de près !

· Comment la loi sera-t-elle appliquée concrètement ? Le choix de la méthode utilisée relèvera des plateformes elles-mêmes, mais quoi qu’il en soit, tous les utilisateurs présents ou futurs des réseaux sociaux devront communiquer numériquement leurs données d’identité, éventuellement couplées à une prise de vue du visage afin d’établir un lien probable entre les deux.

Bien sûr, le gouvernement français nous assure qu’avec la technique du double anonymat rendu possible par la présence d’un organisme tiers entre la plateforme et ses abonnés, les possibilités d’utilisation malveillante des données sont pour ainsi dire inexistantes. Il n’empêche que le hacking est toujours possible, comme on s’en rend compte très régulièrement en lisant la presse (ici, ici, ici), et surtout, l’anonymat sur les réseaux sociaux est menacé. Pas seulement celui des adolescents, mais celui de tous les utilisateurs.

Loin de moi l’idée de nier que l’anonymat derrière un clavier autorise hélas toutes sortes de débordements peu reluisants. Mais il ne faut pas oublier non plus qu’il est une condition de la libre expression. Il est même une condition de la richesse des débats publics. On peut souhaiter s’exprimer sur nombre de sujets plus ou moins délicats, plus ou moins experts, sans que nos employeurs ou nos proches ou des parties concernées en aient connaissance et puissent nous en faire ensuite reproche. Ce n’est pas pour rien que le secret des sources est au cœur de la déontologie journalistique et que certains auteurs de grande renommée s’en soient toujours tenu au pseudonyme pour publier.

Interrogée sur la possibilité de contourner la future législation par l’utilisation d’un VPN, la ministre déléguée chargée du Numérique, Anne Le Hénanff, n’a pas caché que la chose ne lui avait pas échappé et que les VPN étaient « le prochain sujet » sur sa liste. Autrement dit, l’adoption de la loi d’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans aura pour conséquence pas du tout anodine de nous placer sur une pente glissante du type contrôle social à la chinoise.  Est-ce cela que nous voulons ?

· Loin de moi également l’idée de nier que l’addiction aux réseaux sociaux est une réalité pouvant parfois conduire les jeunes à se mettre en danger, à se faire du mal ou même à se donner la mort. Mais les parents les plus lucides le savent, les penchants suicidaires douloureusement vécus par certains jeunes sont multi-factoriels. « Ce n’est pas TikTok qui a tué notre fille, parce que de toute façon, elle n’allait pas bien », expliquait une mère dans une enquête réalisée par L’Express sur le sujet. 

Je crains malheureusement que, comme toutes les interdictions radicales, l’interdiction des réseaux sociaux soit rapidement contournée. Tout comme les jeunes se voient proposer de la drogue à tous les coins de rue malgré les interdits, ils découvriront grâce à un copain qui lui-même le tient d’un autre vague copain qu’ils peuvent accéder à certains réseaux grâce à certains codes qu’ils se refileront en cachette les uns aux autres.

Et là, plus personne ne pourra rien contrôler, plus personne ne pourra engager le dialogue avec eux. Confiants dans l’interdiction, les parents se diront que leurs enfants sont enfin à l’abri des réseaux tandis que ceux-ci auront en fait accès à leur insu aux contenus les plus vils, les plus addictifs et les plus dommageables pour leur équilibre. Est-ce cela que nous voulons ?

· Dans la situation actuelle, sans interdiction, les parents savent parfaitement que l’abus d’écran, l’abus de réseaux sociaux est nocif pour leurs enfants. Rien ne les empêche d’en parler avec eux, rien ne les empêche de poser des questions, rien ne les empêche d’introduire des contrôles parentaux dans les téléphones et les ordinateurs qu’ils leur ont eux-mêmes achetés, rien ne les empêche de fixer certains interdits.

On sait que ces interdits seront parfois transgressés – on a affaire à des ados – mais il me semble important que les parents exercent leur autorité sur ce sujet comme dans d’autres. Or, et c’est peut-être le plus grave, la nouvelle loi confère à l’État la faculté de se substituer aux parents dans l’éducation de leurs enfants. Est-ce cela que nous voulons ?


Vie du Blog : j’y pense soudain, je fête aujourd’hui 3 février 2026 mes onze ans de blog !


Illustration de couverture : Des jeunes et leur téléphone portable.

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