Qui – à part Jean-Luc Mélenchon, la Russie, la Chine, le Brésil, l’Iran et la Corée du Nord, naturellement – songerait à s’affliger de la chute de l’ex-dictateur socialiste vénézuélien Nicolás Maduro ? Absolument personne et certainement pas moi. Très vite, et sans surprise pour quiconque a compris que le socialisme triomphant rime inéluctablement avec pénurie économique, corruption d’État et répression policière, l’expérience socialiste bolivarienne initiée par Hugo Chávez en 1999 et poursuivie par Nicolás Maduro en 2013 est devenue synonyme d’exil de masse, de misère noire et de terreur exercée sur la population.
Les chiffres sont éloquents. On estime aujourd’hui à presque 8 millions le nombre de personnes ayant quitté le pays depuis le début des années 2010 (sur une population de l’ordre de 28 millions d’habitants). En 2017, un rapport universitaire indiquait que les Vénézuéliens, perpétuellement tenaillés par la faim, avaient perdu 11 kg de poids en moyenne. Selon le rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, 82 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté et 53 % dans l’extrême pauvreté en 2024. Cet automne, le FMI s’attendait à une inflation de 550 % en 2025 et envisageait 630 % en 2026.
En comparaison, l’Argentine fait figure de petit paradis. On se demande si les mélenchonistes, qui passent la moitié de leur temps à condamner le nouveau président argentin Javier Milei pour un taux de pauvreté qui est passé de 41,7 % à son arrivée au pouvoir fin 2023 à 31,6 % au premier semestre 2025, et qui passent le reste de leur temps à encenser le régime Chávez-Maduro, prennent ne serait-ce que quelques minutes pour consulter deux ou trois statistiques et les mettre en cohérence. Mais passons.
Il faut se rappeler également que Nicolás Maduro n’est resté au pouvoir à l’issue des dernières élections de juillet 2024 qu’à la suite d’un scrutin frauduleux se rapprochant beaucoup du coup d’État. Revendiquant la victoire avec 51,2 % des voix contre 44,2 % pour son principal adversaire Edmundo González(*), il fut néanmoins incapable de donner le détail des votes en raison d’une prétendue attaque informatique orchestrée par l’opposition. Outre que ces résultats contredisaient nettement les sondages pré-électoraux, l’opposition a publié les procès-verbaux d’environ 83 % des bureaux de vote et estimait en conséquence avoir obtenu 67 % des voix. Des données suffisamment convaincantes pour pousser l’administration de Joe Biden et l‘Union européenne à reconnaître la victoire de l’opposition vénézuélienne en la personne d’Edmundo González.
Bref, un dictateur est tombé et c’est très bien.
Ou du moins, cela le serait-il si l’on arrivait à se convaincre que ce pas en avant vers la liberté et la prospérité n’était pas immédiatement suivi de deux pas en arrière – l’un, à l’international, en faveur de l’impérialisme américain avide de s’approprier par tous les moyens les ressources énergétiques du monde et de contrôler au maximum les échanges, et l’autre, au plan national, en faveur de l’exécutif trumpien qui ne cesse d’accroître son pouvoir au détriment du Congrès américain, en opposition flagrante avec tous les « checks and balances » prévus par les pères fondateurs.
Pour l’instant, point n’est question de remettre le pouvoir au vainqueur des élections de 2024 ni d’organiser prochainement des élections transparentes afin de laisser le peuple vénézuélien se déterminer par lui-même. Point n’est question de rétablir des échanges libres et non faussés entre les États-Unis et le Venezuela.
Ainsi que Donald Trump l’a affirmé lors de sa conférence de presse du samedi 3 janvier 2026 dans la foulée des attaques militaires américaines au Venezuela et de la capture de Nicolás Maduro et de son épouse, les États-Unis vont assumer le gouvernement du pays « jusqu’à ce que nous puissions assurer une transition sûre, appropriée et judicieuse » et les compagnies pétrolières américaines vont immédiatement revenir au Venezuela pour réparer les infrastructures et générer des revenus pour le pays. On aurait pu imaginer des élections, un gouvernement nouvellement élu, des appels d’offres et des échanges commerciaux internationaux pour dynamiser l’économie ; mais non.
Mieux, en ce lundi 5 janvier 2026 au matin, aucun changement de régime n’a eu lieu. Maduro est certes à l’abri dans une prison fédérale de Brooklyn, mais au Venezuela, le pouvoir a été dévolu à sa vice-présidente Delcy Rodríguez comme le veut la constitution du pays. Trump a même assuré que son secrétaire d’État Marco Rubio s’était entretenu avec elle et qu’elle s’était déclarée prête à coopérer avec les États-Unis. Ce n’est pas ce qu’elle dit, mais force est de constater qu’elle est bel et bien au pouvoir et que la situation est calme à Caracas. Marco Rubio a confirmé dimanche 4 janvier que les États-Unis travailleraient avec les responsables vénézuéliens « s’ils prennent de bonnes décisions. » Sinon, attention à l’embargo pétrolier, attention à l’envoi de troupes au sol…
Quant à l’opposante vénézuélienne María Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la paix 2025, Trump la trouve bien gentille (« a very nice woman »), mais estime qu’elle ne bénéficie ni du soutien ni du respect nécessaire de la part du peuple vénézuélien. Il faut dire qu’elle lui a raflé son prix Nobel…
De ce fait, il est triste de voir nombre de soutiens de Trump, Elon Musk en tête, se réjouir de l’intervention militaire américaine au Venezuela alors qu’ils s’étaient notamment déterminés en faveur de Donald Trump précisément pour mettre fin à l’ingérence internationale des États-Unis et à son obsession du changement de régime par bombardements interposés (avec les catastrophiques résultats que l’on sait). Personne plus qu’eux n’a conspué les innombrables guerres de Bush, Clinton, Obama et Biden. Mais quand c’est Trump, manifestement, cépapareil.
Il est tout aussi triste de voir que soudain, le droit international que ces mêmes personnes opposaient à l’encontre des mêmes Bush, Clinton, Obama et Biden est devenu quantité négligeable. Qu’il est en fait devenu le droit du plus fort lorsque le plus fort s’appelle Trump et que les prétextes boiteux qui ont servi à justifier les désastreuses aventures militaires des Bush, Clinton, Obama et Biden (armes de destruction massive en Irak) ne sont plus des prétextes boiteux quand Trump lâche ses bombes (complot de Maduro pour importer de la cocaïne et posséder des armes et des engins destructeurs contre les États-Unis).
Que diront-ils lorsque Donald Trump, qui fait ce qu’il dit, ainsi que l’a rappelé Marco Rubio lors de la conférence de presse de samedi dernier, concrétisera son rêve de s’emparer du Groenland qui menace selon lui les intérêts vitaux et la sécurité des États-Unis ?
Pour conclure en beauté, si j’ose dire, voici les déclarations du représentant républicain du Kentucky Thomas Massie que j’ai déjà eu l’occasion de citer favorablement à propos du budget largement déficitaire décidé par l’administration Trump et voté par le Congrès :
« Réveillez-vous, MAGA. Le VENEZUELA n’est pas une question de drogue, mais de PÉTROLE et de CHANGEMENT DE RÉGIME. Ce n’est pas pour cela que nous avons voté. »
Wake up MAGA. VENEZUELA is not about drugs; it’s about OIL and REGIME CHANGE. This is not what we voted for. pic.twitter.com/myxr979BqU
— Thomas Massie (@RepThomasMassie) January 4, 2026
Et encore, peut-être le changement de régime n’aura-t-il même pas lieu si l’administration Trump parvient à aligner les intérêts pétroliers des dirigeants actuels avec ceux des États-Unis, ainsi qu’il ressort de la conférence de presse de samedi. Mais pour ce qui est du pétrole, l’affaire semble assez sûre. Le Venezuela ne possède-t-il pas en immenses quantités cette variété de pétrole lourd dont les capacités de raffinage américaines sont particulièrement friandes tandis que les États-Unis produisent essentiellement du pétrole léger ? Ça promet.
(*) La cheffe de l’opposition vénézuélienne María Corina Machado avait été interdite de se présenter par le pouvoir en place.
