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Trump vs Musk : le clash de la honte

Personne ne songerait à dire que la vie politique française n’est qu’élégance des comportements, respect de l’adversaire et hauteur de vue politique, mais j’ai beau chercher, je ne trouve rien qui atteigne le niveau de la violence déployée ces dernières heures entre l’homme le plus puissant du monde, Donald Trump, et l’homme le plus riche du monde, Elon Musk. Le tout, en temps réel, par réseaux sociaux interposés, devant la planète entière. L’indécence au sommet. La honte internationale.

Par où commencer ?

Ces deux-là étaient les meilleurs amis du monde. « Happy to be first buddy ! » se réjouissait Musk sur son réseau social X quelques jours après l’élection de Trump. Et de fait, à partir de cette date, on l’a vu prendre ses quartiers dans le sillage du président américain, aussi bien dans la résidence privée de ce dernier à Mar-a-Lago que dans le bureau ovale ou lors des réunions du cabinet.

Signes distinctifs : une casquette MAGA vissée sur le crâne (Make America Great Again, le slogan de Trump) et un de ses jeunes enfants accroché à ses épaules en tout lieu. Il est mignon, mais qu’est-ce qu’il fait là, à part alimenter le plan média « gentil papa » de son prolifique géniteur ?


    Elon Musk dans le bureau ovale avec Donald Trump le 11 février 2025. Photo AFP.

Il faut dire que Musk a déboursé 270 millions de dollars pour soutenir la campagne présidentielle de Trump, accédant ainsi au titre de premier donateur politique de l’histoire récente des États-Unis. Une fois élu, Trump lui a confié en retour le poste de grand maître du DOGE ou Département de l’Efficacité gouvernementale. Conformément aux convictions « libertariennes » d’Elon Musk, il s’agissait de passer en revue les dépenses fédérales et d’en éliminer les éléments inutiles, inefficaces ou même frauduleux afin de rétablir des finances fédérales largement vérolées par les déficits budgétaires et la dette.

Signalons tout de suite que Trump a largement contribué à cette dégradation lors de son premier mandat (2017-2020) en faisant grimper la dette américaine de 20 000 à 28 000 milliards de dollars. Son successeur Joe Biden aussi, puisqu’elle atteint aujourd’hui 36 000 milliards de dollars, soit environ 125 % d’un PIB estimé à 29 000 milliards de dollars en 2024.

Le petit problème, c’est que la « Big Beautiful Bill » (BBB), autrement dit la « grande et belle loi budgétaire » totalement fourre-tout concoctée par Trump et les élus du parti républicain et adoptée le 22 mai dernier par la chambre des Représentants (avec deux votes contre chez les républicains), loin de ramener les comptes publics à plus de conservatisme fiscal, ajoute du déficit aux déficits et de la dette à la dette. 

Et c’est ainsi que les deux « best buddies » de tous les temps se sont fâchés.

À peine déchargé de ses responsabilités au DOGE, où il est très loin d’avoir obtenu les résultats qu’il escomptait en matière de réduction des dépenses fédérales, et à peine retourné à ses entreprises Tesla et SpaceX, en grand besoin d’attention, Elon Musk se positionne en opposant virulent du président américain. La loi budgétaire n’est plus « grande et belle », elle est « grosse, moche et dépensière », c’est une « abomination dégoûtante » qui va créer  2 500 milliards de dollars de déficit en plus et accroître l’esclavage par la dette.

Et de rappeler sur X qu’autant Trump que de nombreux autres élus républicains (ici le président républicain de la Chambre des représentants, Mike Johnson) n’avaient en d’autres temps pas de mots assez durs pour condamner les budgets déficitaires des précédents gouvernements.

Ah, et puis, pour faire bonne mesure, il ne faudrait pas oublier que les fameux droits de douane erratiquement annoncés, imposés, mis en pause, puis rétablis, avant d’être à nouveau modifiés par Donald Trump depuis plusieurs mois « vont provoquer une récession au second semestre de cette année ». Et re-bim sur la tête de Trump.

Jusque-là, je dirais volontiers que Musk a raison. J’ai du reste soutenu exactement les mêmes positions dans mes précédents articles consacrés aux débuts du nouveau mandat de Donald Trump (budget, tariffs).

Mais soudain, tout est parti en vrille.

D’une part, parce qu’Elon Musk peut difficilement nous faire croire qu’il ne savait rien de la politique douanière qui allait se mettre en place – c’était un point clef de la politique économique de Trump dont il fut beaucoup question pendant la campagne électorale – ni de la politique budgétaire qui était en préparation dès le mois de février.

À ce moment-là, les républicains de la Chambre des représentants avaient réussi à faire adopter une résolution budgétaire (un avant-goût de la future loi budgétaire) qui aurait pour effet d’aggraver le déficit. En cause, des baisses d’impôt considérables que la réduction des dépenses n’était pas en mesure de combler. Elon Musk prétend n’avoir rien su des dispositions particulières de la BBB. Mais en tant que grand ordonnateur des coupes dans les dépenses et au vu de l’importance que cela revêt pour lui, on a du mal à croire qu’il ne se serait pas renseigné du tout sur l’activité du Congrès à ce sujet. Sur X, les républicains Thomas Massie (représentant) et Rand Paul (sénateur) ont tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises depuis de nombreuses semaines.

Et d’autre part, parce que les arguments sont devenus de plus en plus menaçants, de plus en plus mesquins. Ainsi, Musk a commencé par dire que Trump n’aurait jamais été élu sans son assistance. Puis il a tout simplement accusé Trump de ne pas avoir publié les « dossiers Epstein » pour la bonne et simple raison qu’il apparaît dans lesdits dossiers. Riposte de Trump : la meilleure façon d’économiser des milliards consiste à mettre fin à tous les contrats et à toutes les subventions entre Musk et le gouvernement fédéral. Et puis de toute façon, il est devenu fou ; il ne supporte pas que je supprime les avantages des voitures électriques.

Et de riposte en escalade, noms d’oiseaux et autres amabilités, on en arrive au moment où Musk acquiesce à une proposition d’ « impeachment » de Trump pour le remplacer par JD Vance et s’interroge sur l’opportunité de créer un nouveau parti (qui, curieusement, représenterait « les 80 % du centre »), tandis que Steve Bannon, soutien indéfectible de Trump, préconise… la déportation de Musk !

Ce serait presque drôle s’il n’était si affligeant de voir les dirigeants d’une nation qui s’est bâtie sur les idées de liberté, de prospérité et de nouvelles frontières se livrer en public à un règlement de comptes aussi destructeur et fielleux. On se doutait bien que des egos aussi dominateurs que ceux de Trump et Musk ne pourraient cohabiter longtemps. Comme le départ de Musk était prévu, on pouvait se dire que chacun repartirait à ses occupations sans affrontements inutiles.

Eh bien, c’est raté. Le cirque qui s’est installé à Washington D. C. le 20 janvier dernier continue de plus belle. Comme ça doit jubiler à Cuba, Téhéran, Moscou, Gaza…

La question qui se pose maintenant, qui se posait déjà après le premier mandat de Donald Trump, reste celle de l’avenir du parti républicain. Comment un parti historiquement fondé pour défendre le conservatisme fiscal, les initiatives des citoyens privés et les libertés individuelles, un parti plutôt libéral au fond, a-t-il pu se mettre à la merci d’un individu, Donald Trump, à tant d’égards si éloigné de ses principes fondateurs ? 

Quant à Elon Musk, son idée de nouveau parti montre qu’il ne compte sans doute pas en rester là. Peut-être envisage-t-il de dépenser dorénavant ses millions pour soutenir sa propre candidature présidentielle. Mais il ne suffit pas de se dire « libertarien » pour l’être.  Oui, bien sûr, il critique les déficits budgétaires et les droits de douane. Mais cela ne l’a jamais dérangé de recevoir des subventions et d’être en contrat pour des dizaines de milliards de dollars avec l’État fédéral américain, ni d’être en conflit d’intérêt manifeste en tant que patron du DOGE.

Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes de Musk quand Donald Trump faisait la promotion exclusive de ses véhicules électriques Tesla devant la Maison Blanche ou quand il promettait d’embaucher le milliardaire et astronaute de SpaceX Jared Isaacman à la tête de la NASA. Beau coup de pouce pour le projet de vol habité vers Mars. Or Trump vient de changer d’avis. Encore un point de rupture. 

Si le collectivisme des socialistes est dommageable à la prospérité et à la liberté des individus, le capitalisme de connivence, qui est une forme de prédation, via l’assentiment de l’État, sur les ressources des citoyens pour faire avancer les affaires de certains entrepreneurs favorisés, l’est à peine moins.

En attendant, le vice-président JD Vance a réaffirmé son soutien au président Trump. On ne sait jamais… 


Mises à jour du 7 juin 2025 :
· Musk ayant effacé ce jour son tweet du 5 juin sur la présence de Trump dans les « Epstein files », en voici une capture d’écran.
· Idem ici pour son tweet de soutien à propos de l’impeachment de Trump.
· Idem ici pour son tweet sur les droits de douane qui vont provoquer une récession.

Mise à jour du 11 juin 2025 :
Elon Musk regrette certains de ses posts de la semaine dernière sur Donald Trump. Il juge maintenant qu’ils allaient trop loin.


Illustration de couverture : 5 juin 2025, le jour où ça a clashé entre Elon Musk et Donald Trump.

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