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#TrumpTariffs : STOP ou encore ?

Les (nombreuse) mises à jour sont en fin d’article.

On ne parle plus que de ça. Au cours d’une grande cérémonie baptisée « Liberation Day » ou Jour de la Libération, le président des États-Unis Donald Trump a communiqué la semaine dernière la liste explosive des droits de douane dits « réciproques » qui seront dorénavant appliqués, en plus des droits préalablement existants, aux importations américaines en provenance de pratiquement tous les pays de la planète.

Les taux s’échelonnent de 10 % à 50 %, en passant par 34 % pour la Chine, 20 % pour l’Union européenne (UE), 24 % pour le Japon et même 31 % pour l’impeccable petite Suisse qui pensait passer à travers les mailles du filet en raison de la faiblesse des taux qu’elle applique à ses propres importations !

Or, à ce propos, il s’avère que Donald Trump est moins gêné par le niveau des droits appliqués aux exportations américaines, relativement faible quand on parle de l’Union européenne ou de la Suisse par exemple, que par le fait que les États-Unis enregistrent un déficit commercial avec la plupart des pays du globe.

En atteste la première colonne du tableau présenté : intitulée « droits appliqués aux importations américaines », elle représente en fait le taux de déficit commercial des États-Unis avec le pays considéré. Ainsi s’expliquent les 39 % et les 61 % attribués respectivement à l’UE et à la Suisse, alors que les droits moyens appliqués par ces pays se situent plutôt entre 1 et 3 % selon les années et le mix produits.

De plus, ces données ne concernent que les biens manufacturés. Si l’on s’intéresse aussi aux activités de service, ce qui semble un minimum dans notre monde transformé non seulement par la révolution industrielle de l’époque 1800, mais aussi par la révolution digitale de l’époque 2000, l’Amérique apparaît alors, et de loin, comme le premier pays exportateur de services financiers et informatiques.

Il est bien sûr trop tôt pour appréhender complètement les conséquences de la guerre tarifaire ainsi lancée. Les États, les entreprises et les particuliers de par le monde vont réagir. Ils vont adapter leurs comportements d’acheteur, de vendeur, d’entrepreneur, de consommateur, d’investisseur face à ce qui est perçu comme une lourde menace sur le commerce international et in fine sur la santé économique mondiale.

On sait déjà que la Chine a riposté aux annonces de Trump avec des droits de 34 % sur tous les produits américains. De leur côté, les marchés boursiers ont rapidement, violemment et négativement réagi. Rien de bien étonnant à cela ; toute la théorie économique classique considère que le protectionnisme dans ses formes tarifaires ou réglementaires est un frein à la croissance et à la prospérité, tandis que le libre-échange est un puissant vecteur d’innovation et d’élévation du niveau de vie.

Prenons Frédéric Bastiat (1801-1850). Dans son petit texte Réciprocité de1845, il explique que si rien ne paraît plus logique que cette idée d’imposer la symétrie dans les échanges, l’obsession de la symétrie des échanges finit pourtant par déboucher sur l’escalade du protectionnisme, puis à terme sur la stagnation technologique et économique, voire l’appauvrissement des pays concernés. Prenant alors l’exemple de deux pays fictifs, Stulta et Puera, il montre qu’un pays a intérêt à libéraliser ses échanges commerciaux, même si un autre pays ne le fait pas. 

Ainsi, Puera doit faire face à deux problèmes : les obstacles créés par Stulta le gênent pour vendre ses productions, mais les obstacles qu’il a lui-même créés pour riposter et éviter d’être « inondé » par les produits de Stulta le gênent également pour acheter ce dont il aurait besoin. D’où l’idée de supprimer un des deux problèmes en supprimant les obstacles imposés à Stulta, même si Stulta n’en fait pas autant de son côté. 

Mais un tel raisonnement est difficile à admettre. Plutôt que d’y réfléchir, les citoyens de Puera préfèrent y voir l’effet des pensées bizarres d’un dangereux idéaliste : « N’écoutons pas ce rêveur, ce théoricien, ce novateur, cet utopiste, cet économiste. » Ils préfèrent de beaucoup la contre-argumentation des partisans de la réciprocité absolue telle qu’imaginée par Bastiat en 1845 en des termes qui ne nous étonneront guère tant on les entend beaucoup actuellement :

« L’orateur acheva de convaincre (l’assemblée de Puera) en parlant d’indépendance nationale, d’honneur national, de dignité nationale, de travail national, d’inondation de produits, de tributs, de concurrence meurtrière ; bref, il emporta le maintien des obstacles. »

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Prenons maintenant Leonard E. Read et sa célèbre Histoire du crayon (1958) reprise et popularisée par Milton Friedman (1912-2006) dans son émission « Free to Choose » (Libre de choisir) :

La première leçon à retenir, c’est qu’aucune planification centralisée n’aurait pu réaliser ce simple crayon mieux que la coopération aussi spontanée qu’invisible entre des milliers de personnes qui travaillent dans des secteurs très différents (bois, métal, transport, etc.) et qui échangent pour leurs affaires dans un marché libre dont l’information principale est celle des prix. La seconde, c’est que, comme le pressentait déjà Adam Smith au XVIIIe siècle avec son exemple de la fabrique d’épingles, la division du travail associée au libre-échange est un facteur essentiel de la richesse des nations et de préservation de la paix.

Équipés de ces bases théoriques, comment pouvons-nous interpréter les nouveaux tarifs douaniers décrétés tous azimuts par le président américain ?

La tâche s’avère particulièrement compliquée, car les raisons invoquées pour les justifier sont aussi diverses que changeantes au fil des heures. Lorsqu’il n’était question que de pénaliser le Mexique et le Canada, nous étions priés de comprendre qu’il s’agissait d’une carte de négociation pour obtenir de ces pays qu’ils stoppent le fentanyl et les migrants à leur frontière plutôt que les laisser entrer aux États-Unis. Mais on entendait déjà beaucoup Donald Trump se plaindre de « subventionner » le Canada à travers les importations américaines.

Depuis le « Liberation Day » de la semaine dernière, le fentanyl et les migrants semblent oubliés au profit de deux explications passablement contradictoires entre elles.

→ On nous dit d’abord que les nouveaux droits sont censés protéger l’industrie et l’agriculture américaines et faire revenir des emplois industriels aux États-Unis. En conséquence, si les Américains achètent américain, ils ne paieront pas de droits de douane et il n’y aura pas de hausse des prix pour le consommateur.

Ceci relève à mon sens du vœu pieux car aucun pays ne dispose de toutes les ressources et de toutes les compétences à tout moment. Exemple récent, simple mais parlant : la grippe aviaire actuelle pousse les États-Unis à importer des œufs. Comment feront-ils s’ils ferment leurs frontières ? Sans compter que ce transfert industriel ne pourra se faire du jour au lendemain.

Et puis, veulent-ils vraiment rapatrier des emplois ouvriers de base, tels qu’assembler et coudre des chemises ou des chaussures, plutôt que de faire évoluer leur force de travail vers des emplois plus qualifiés ? Et dans ce cas, quid de la robotique qui va typiquement transformer ce travail facilement mécanisable ? On arrête tout pour préserver l’emploi ?

De plus, si les Américains n’achètent presque plus de produits importés, ce qui limitera les encaissements de droits, que devient la promesse de remplacer presque complètement l’impôt sur le revenu par les nouveaux « TrumpTariffs » ?

→ On nous dit d’autre part que c’est un élément de négociation (pour autant que le style de petites frappes de cours de récréation appartienne à cette catégorie diplomatique). Le but serait en fait de ramener les droits de douane au plus bas niveau possible dans tous les pays, et vive le libre-échange sans frontières !

Fort bien. Mais dans ce cas, pourquoi des industries seraient-elles tentées de revenir sur le sol américain ? Que devient l’argument de la réindustrialisation nationale et de l’emploi ? De même, que devient l’argument des droits devant compenser les baisses d’impôt sur le revenu ?

Bref, on frise l’incohérence.

Je pense finalement que rien ne sert de chercher de bonnes raisons qui pourraient expliquer cette décision radicale, car il n’y en a pas. Il suffit de se souvenir que les droits de douane sont des taxes imposées par les États de façon parfaitement dirigiste pour essayer de compenser autoritairement les défauts relatifs de compétence, de productivité, d’inventivité ou de gestion de leurs entreprises. Non sans l’arrière-pensée du clientélisme électoral qui pousse trop souvent à faire des choses sympathiques en apparence, catastrophiques sur le long terme.

Comme les prix planchers ou plafonds, comme les numerus clausus et autres quotas, et comme les subventions, les droits de douane causent une distorsion du marché, une rupture de concurrence entre les acteurs ; et comme toutes les distorsions du marché, cela entraîne des effets pervers sur les prix et la qualité qui ne vont ni dans le sens de la satisfaction des consommateurs ni dans celui de l’élévation des niveaux de vie, bien au contraire.

À ce stade, ma préconisation serait celle de Bastiat : ne surtout pas riposter, histoire de s’éviter l’ennui d’acheter plus cher les importations dont on a besoin ; serrer les dents et attendre que la réalité rattrape Donald Trump. Curieusement, je crains que la réponse choisie le plus souvent soit celle de la Chine.


BONUS : le commentaire de l’économiste libéral et ancien ministre Alain Madelin :


Mise à jour du jeudi 10 avril 2025 : Les États-Unis ont répondu mardi à la riposte chinoise de 34 % par une surtaxe de 50 %, ce qui a porté les droits de douane américains pour la Chine à 104 %. Dès mercredi, cette dernière annonçait rehausser ses tarifs à 84 % sur les produits américains. Grosse tempête sur les bourses mondiales et hausse des taux des obligations du Trésor américain, certains gros détenteurs (Japon ?) ayant commencé à vendre de la dette américaine.
On peut supposer que quelqu’un à la Maison-Blanche a fini par coincer Trump dans son bureau en lui disant : ‘là, c’est bon, tu as gagné, la Chine est isolée, mais maintenant ça suffit, car la bourse dévisse et notre dette se renchérit.’ (Toujours lui dire : tu as gagné.)
Bref, hier, Trump annonçait une pause
de 90 jours sur les « droits réciproques » en les fixant tous à 10 % (ce qui est quand même élevé comparativement à la situation antérieure vis-à-vis de certains pays), sauf pour la Chine, qui se prend désormais 125 % de droits de douane. Immédiatement, remontée des bourses en flèche.
Ce n’est pas fini, il reste encore beaucoup de dette américaine à céder et la confiance est, comment dire, la grande victime collatérale de cette stupide affaire. Une affaire mêlant la brutalité dirigiste de Trump maître du monde à son
égo surdimensionné.

Mise à jour du samedi 12 avril 2025 : Une liste de produits électronique en provenance de Chine, incluant téléphones et ordinateurs, a été exemptée des droits de douane « réciproques » de 125 % instaurés par Donald Trump quelques jours auparavant.

Mise à jour du dimanche 13 avril 2025 : Bon, finalement, cette exemption est temporaire. Personne ne sera « tiré d’affaire », a annoncé Donald Trump dimanche soir…


Illustration de couverture : Le président américain Donald Trump sur fond d’infrastructures du commerce international. Photomontage.

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