Hier, mercredi 4 décembre 2024, il y avait motion de censure contre le gouvernement Barnier à l’Assemblée nationale (elle a été adoptée, j’aurai sans doute l’occasion d’en reparler), mais il y avait aussi la publication des résultats de l’évaluation internationale TIMSS 2023 des élèves de CM1 et de 4ème en maths et en science. Comparée aux rebondissements incessants de notre actualité politique très pipolisée et très médiatisée, cette information pourrait facilement passer pour anecdotique et nous faire tous bailler d’ennui.
Elle contribue pourtant, avec des milliers d’autres tout aussi arides, tout aussi spécifiques, tout aussi désolantes, à l’instar de la grande bataille du livre que j’évoquais récemment par exemple, à composer avec précision le portrait de la France d’aujourd’hui. Un mot me vient à l’esprit, un mot terrible de petitesse, de décadence et de désespoir résigné : avachie. La France est avachie.
Le mot convient en tout cas fort bien aux performances des élèves français dans les tests susmentionnés. Alors que le premier pays du classement, Singapour, dépasse systématiquement le score moyen de 600 dans les quatre dimensions examinées, la France stagne à 484 (CM1) et 479 (4ème) pour les mathématiques et à 488 (CM1) et 486 (4ème) pour les sciences, comme indiqué dans les infographies ci-dessous :
Élèves de CM1 (Grade 4 – maths à gauche, science à droite – cliquer pour agrandir) :
Élèves de 4ème (Grade 8 – idem) :
Au sein des pays de l’Union européenne (22 pays testés) et de l’OCDE (29 pays testés), l’avachissement français est encore plus éclatant, si l’on peut dire. Pour les maths en classe de CM1, la France arrive en avant-dernière position de l’OCDE, juste avant le Chili, et en dernière position de l’Union européenne, juste après la Belgique francophone. Côté science, la France devance Chypre, la Belgique francophone, le Chili, et c’est tout. Même topo déprimant pour la 4ème.
Les deux graphes ci-dessous, tirés des notes d’information de l’Éducation nationale, montrent en outre, mais on s’en doutait, que les scores moyens des élèves français sont très en dessous des moyennes de l’Union européenne et de l’OCDE (exemple avec le CM1, maths à gauche, science à droite) :
Le ministère de l’Éducation nationale souligne « la stabilité » de ces résultats – il faut bien se rattraper à quelque chose – mais comme on partait d’un niveau déjà extrêmement bas et fragile, les motifs de satisfaction sont en réalité inexistants. Car non seulement les scores moyens français font pitié, mais l’on observe aussi que la France a un taux d’élèves en difficulté plus élevé que la moyenne des pays comparables et un taux d’élèves de niveau avancé plus bas que la moyenne des pays comparables (Union européenne ou OCDE).
Sans oublier que les autres grandes évaluations éducatives internationales (PISA, PIRLS) qui testent aussi d’autres matières, notamment l’écrit et la compréhension de l’écrit, ne sont guère plus flatteuses.
Les conséquences pour l’avenir du pays s’avèrent ainsi particulièrement préoccupantes. Nous sommes devenus les esclaves d’une dette financière publique de 3 300 milliards d’euros par accumulation de déficits successifs dans les comptes publics, mais nous sommes aussi les esclaves de ce que j’appelle la dette scolaire, c’est-à-dire l’accumulation de carences éducatives graves chez nos élèves et nos jeunes professionnels.
Malgré tous les efforts déployés pour tenter de décrisper les élèves à propos des matières scientifiques, on ne peut que craindre de voir s’installer à plus ou moins court terme une effroyable pénurie d’ingénieurs, de chercheurs, de techniciens supérieurs, de professeurs et de médecins de haut niveau. Par ricochet, c’est toute l’économie du pays qui s’en ressentira, tout son rayonnement intellectuel et même toute sa crédibilité à l’international. Et par un autre ricochet, ce sont l’emploi et le pouvoir d’achat de tous les citoyens qui seront menacés.
Non, ce résultat TIMSS 2023 n’est pas anecdotique ou secondaire. Je dirais plutôt que couplé à la débandade des comptes publics et à l’absence de majorité à l’Assemblée nationale, il brosse le tableau clinique d’une France dont le pronostic vital est très sérieusement engagé.
Après la censure du gouvernement Barnier, la seule question qui vaille consiste à savoir si certains parmi les censeurs et les non-censeurs vont enfin prendre la mesure pleine et entière de l’avachissement effroyable de ce pays, en parler ouvertement aux Français et engager les retournements nécessaires. Pour l’instant, on n’a rien vu.
