Or ce dernier tente actuellement de faire passer une réforme de notre système de retraite par répartition.
Dans la mesure où on l’a vu recevoir à plusieurs reprises les plus hauts dirigeants de BlackRock et dans la mesure où la branche française de cette entreprise s’est montrée très intéressée par la réforme de l’épargne-retraite incluse dans la loi PACTE au point de rédiger une note de recommandations sur le sujet, il est tentant d’en conclure que le gouvernement est en train d’organiser la casse de la répartition pour livrer les retraites des Français aux affres de la capitalisation financière mondialisée.
Jean-Francois Cirelli, président de #BlackRock France, est promu Officier de la Légion d'honneur en ce 1er janvier.
En récompense du pillage de nos retraites par répartition ?— PCF (@PCF) January 1, 2020
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Mais pour ma part, je vois plutôt « l’affaire BlackRock » comme le triste symptôme du monstre de collectivisme et d’étatisme qu’est devenue la France.
• D’un côté, tout ce qui relèverait de choix individuels tels que la possibilité d’accéder à une dose de capitalisation dans les retraites est violemment rejeté, ce qui explique l’empressement avec lequel les syndicats d’extrême-gauche se sont mis à agiter l’épouvantail BlackRock au nez de l’opinion pour mieux l’amener à demander l’abandon globale de la réforme.
Un empressement des plus suspects, car cela revient in fine à préserver les privilèges d’un certain nombre de régimes spéciaux.
BlackRock est certes le premier gestionnaire d’actifs au monde avec un encours de 7000 milliards de dollars (soit environ 6200 milliards d’euros, dont seulement 27,4 pour le compte de clients français) ; deux tiers de ses encours mondiaux sont certes liés à des solutions d’épargne-retraite ; et son intérêt pour les évolutions de l’épargne-retraite inscrites dans la loi PACTE – des produits plus souples et un objectif de croissance des encours de 230 milliards d’euros actuellement à 300 milliards d’euros en 2022 – est certes réel.
Mais notons tout d’abord que dans sa note sur les retraites, BlackRock ne remet nullement en cause le choix français du système par répartition :
« Le système de retraite par répartition restera au cœur de l’épargne-retraite française. »
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Notons ensuite qu’il est loin d’être le seul acteur sur le marché de l’épargne-retraite par capitalisation telle que définie dans la loi PACTE. BNP Paribas, la Société générale, AXA, la Banque postale, Amundi (gestionnaire français qui détient la première place en Europe avec 1400 milliards d’euros d’encours gérés) et bien d’autres sont aussi sur les rangs et la concurrence est féroce.
Notons de plus que ce marché ne représente jamais que 2 % des retraites versées chaque année quand la répartition en représente 98 %. On est loin d’un dynamitage de cette dernière.
Notons enfin que rien n’empêche les Français d’utiliser leur assurance-vie pour couvrir un jour leurs éventuels besoins en matière de retraite. Or sur une épargne financière totale de plus de 5200 milliards d’euros au 30 juin 2019, l’assurance-vie représente 1700 milliards (et 2000 milliards si l’on ajoute l’assurance-vie en unités de compte). Nos syndicats envisagent-ils d’interdire le produit d’épargne préféré des Français pour préserver la pureté des retraites par répartition ?
Quant à la disposition de la réforme des retraites qui baisse la cotisation au-delà de 120 000 € de salaire annuel à 2,8 % sans prestation en contrepartie contre 28 % jusqu’à 324 000 € dans le système actuel, mais avec prestation de retraite, elle représente plus le désir de l’État de se débarrasser du versement des grosses retraites qu’une ouverture franche à la capitalisation.
Les salariés à hauts revenus concernés, à peine 1 % des actifs, se tourneront certainement vers des produits de capitalisation pour maintenir leur niveau de pension, mais non sans avoir été taxés d’abord des 2,8 % cités plus haut pour assurer la « solidarité » et la pérennité du système par répartition.
Or assurer la pérennité du système de retraite par répartition reste justement l’un des grands objectifs du gouvernement, quoi qu’en disent ses opposants. Encore récemment, le Premier ministre Édouard Philippe nous assénait le dogme de la supériorité morale de notre modèle social :
« La France n’a pas fait le choix du chacun pour soi et du tant pis pour les autres, et je pense qu’elle ne le fera jamais. »
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• D’un autre côté, l’obsession nationale pour la gestion collectiviste a produit un État français absolument tentaculaire qui s’occupe de tout et légifère sur tout. Rappelons que chez nous les dépenses publiques représentent 56 % du PIB, soit le plus haut niveau du monde développé et que le gouvernement en est par exemple à réglementer la composition des menus dans les cantines et la façon dont les psychologues doivent organiser leurs consultations !
Un tel contexte est le terreau idéal pour voir se développer un capitalisme de connivence qui n’a plus grand chose à voir avec la libre-entreprise dans un régime de concurrence. L’État doit tellement contrôler que chacun, particulier ou entreprise, agit conformément aux fins politiques, économiques et sociales qu’il a déterminées comme étant bonnes pour les citoyens, qu’il doit en permanence s’assurer la collaboration docile des uns et des autres pour faire avancer ses projets.
D’où, notamment, la distribution pratiquement compulsive de la Légion d’honneur en direction de tous les segments de la société.
Dans ces conditions, une entreprise qui souhaite s’implanter en France ou une entreprise française qui opère dans un secteur très encadré par les pouvoirs publics n’a d’autre ressource pour évoluer dans le dédale des réglementations que de recruter des dirigeants dotés de carnets d’adresses bien remplis en noms stratégiques au sein des cercles du pouvoir.
D’où Jean-François Cirelli pour BlackRock, c’est-à-dire un énarque ex-haut fonctionnaire passé par de multiples cabinets ministériels, par Gaz de France et même par le fantomatique Comité Action Publique 2022 imaginé en 2018 par Édouard Philippe pour tenter une improbable réforme de l’Etat.
Autrement dit, quand nos syndicalistes et nos partis d’opposition les plus anticapitalistes dénoncent les collusions qu’ils observent non sans raison entre le gouvernement et BlackRock France, ils dénoncent en fait une conséquence inéluctable du modèle étatique qu’ils ont contribué à instaurer et qu’ils n’ont de cesse de voir se développer encore plus.
J’aimerais pouvoir me dire que des groupes comme BlackRock, dont le sérieux dans la gestion d’actifs est reconnu, auront un impact positif sur la fin du monopole étatique des retraites et donc sur la qualité de nos pensions, mais dans le contexte particulier de « l’exception française », je crains qu’il ne faille aussi déplorer tous les défauts du capitalisme de connivence, lequel ne s’est jamais développé en faveur des consommateurs.
Finalement, de quelque côté qu’on la regarde, la polémique « BlackRock » nous offre un joli concentré des psychoses, schizophrénies et incohérences politico-économiques françaises – un joli concentré des ratés du modèle social à la française qu’il est pourtant toujours question de préserver coûte que coûte. Encore une fois, ça promet.

