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La Turquie fait parler d’elle, alors parlons de la Turquie (II)

Cet article fait suite à La Turquie fait parler d’elle, alors parlons de la Turquie (I) publié le samedi 18 mars 2017.

La Turquie fait beaucoup parler d’elle. Pas toujours en bien, car sa propension à l’invective envers les Européens a pris des proportions inégalées ces derniers temps suite au refus de l’Allemagne et des Pays-bas d’accepter la tenue de meetings électoraux turcs sur leur sol. Le Président turc Erdogan a en effet organisé pour le 16 avril prochain un référendum sur un projet de modification constitutionnelle en sa faveur. Les résultats s’annoncent serrés et le poussent à faire bruyamment campagne jusque dans la diaspora turque d’Europe de l’ouest.

Si le « oui » devait l’emporter, il est à craindre que ce projet n’accélère la dérive autoritaire du régime. Les Turcs doivent en effet se prononcer sur un élargissement des pouvoirs présidentiels, au détriment d’autres institutions qui avaient vu la Turquie post Empire ottoman s’ouvrir au monde, se moderniser et se développer selon des principes démocratiques et laïques.

• Atatürk meurt en 1938. Son bras droit lui succède et gère l’acquis. Pendant la seconde guerre mondiale, la Turquie reste neutre car elle ne veut pas revivre ce qu’elle a connu en 1914-1918. Elle entre finalement dans la guerre en 1945 aux côtés des alliés contre l’Allemagne. De ce fait, elle est membre fondateur de l’ONU et elle bénéficie d’une petite portion du plan Marshall pour la reconstruction de l’Europe.

Pendant la guerre froide, elle devient membre de l’OTAN en 1952 face aux pays du pacte de Varsovie qui sont situés géographiquement juste au-delà du Bosphore. Elle entretient aussi depuis longtemps une forte inimitié avec l’URSS qui la voit comme un obstacle pour son accès à la Méditerranée.

En 1957, soit l’année du Traité de Rome instituant la Communauté économique européenne (CEE), le Premier ministre turc de l’époque annonce que son pays envisage de rejoindre cette initiative. Cela aboutit en 1963 à la signature d’un accord d’association dit Accord d’Ankara entre la CEE et la Turquie. Il est précisé que lorsque les conditions s’y prêteront, « les parties contractantes examineront l’éventuelle possibilité d’une adhésion de la Turquie à la Communauté. »

• Toute la période qui suit est marquée par un fond de crise économique et de pauvreté entrecoupé de résurgences religieuses et de retour aux valeurs du conservatisme de l’Islam. L’héritage de Mustafa Kemal Atatürk est régulièrement remis en cause. L’armée, « quatrième pouvoir » institué par Atatürk, va jouer son rôle de protecteur de la démocratie et de la laïcité par des coups d’Etat en 1960, 1971 et 1980.

A l’époque du coup d’Etat de 1980, la situation est particulièrement chaotique et violente. Des groupuscules d’extrême-droite comme d’extrême-gauche s’affrontent dans les rues à la Kalachnikov et une grève générale contre les violences (qui font environ 5 000 morts entre 1977 et 1980) paralyse complètement le pays. La situation est proche de la guerre civile et précipite la troisième intervention de l’armée.

• Après arrestation des leaders et remise en ordre du pays, des élections libres sont organisées en 1983. Turgut Özal (1927 – 1993) gagne les élections législatives avec le parti qu’il vient de créer, l’ANAP ou Parti de la mère patrie, et il devient Premier ministre (sur le mode allemand, la fonction présidentielle se réduisant dorénavant à garantir les institutions) puis Président jusqu’à sa mort en 1993.

Sur le plan politique, le parti ANAP comprend en son sein toute une sensibilité religieuse conservatrice. De ce fait, les stricts principes de laïcité d’Atatürk sont affaiblis et les revendications des partis islamistes sont accueillies avec une certaine bienveillance. Mais suite à des recompositions politiques, cette tendance sera sortie de l’ANAP (et resurgira dans l’AKP d’Erdogan 20 ans plus tard).

Sur le plan économique, cette période est marquée par une politique libérale de désengagement de l’Etat et de développement du secteur privé. Turgut Özal, ingénieur en mécanique ayant vécu et travaillé aux Etats-Unis, avait une vision pro-occidentale de la Turquie. Il a considérablement ouvert le pays et donné confiance aux milieux d’affaires locaux et étrangers. La Turquie d’aujourd’hui résulte pour une grande part de ce qu’il a réalisé pendant ses mandats. En 1986, elle comptait sur son sol 7 filiales de sociétés françaises. Aujourd’hui elle en compte environ 450.

Turgut Özal est également celui qui exprime officiellement la demande d’adhésion de la Turquie à la CEE en 1987. Dans son courrier, il rappelle combien la Turquie souhaite s’amarrer aux valeurs de l’Occident :

« Je voudrais insister sur la vocation européenne de la Turquie et son attachement à l’unité européenne ainsi qu’aux idéaux qui ont donné naissance aux traités instituant les Communautés Européennes. »

Mais la CEE rend un avis négatif sur cette adhésion. Elle estime que les conditions politiques et économiques ne sont pas réunies pour aboutir. La fragilité monétaire et l’inflation galopante (60 % en 1988) sont pointées du doigt, ainsi que les entorses aux droits de l’homme, les mauvais rapports avec la Grèce, l’affaire de Chypre (occupation de la partie nord de l’ile en 1974) et la situation des Kurdes. En bref, la CEE demande à la Turquie de mettre de l’ordre chez elle.

Concernant plus particulièrement la situation des Kurdes, elle est envenimée par les actions de déstabilisation du pays menées par le mouvement terroriste marxiste PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, fondé en 1978). Visant principalement les forces de l’ordre, le PKK entraîne la Turquie et les Kurdes dans une guerre qui dure encore aujourd’hui et qui aurait fait au total 45 000 morts depuis 1983. Le PKK est cependant très loin de représenter les Kurdes dont beaucoup se sont intégrés à la société turque.

En 1995, la Turquie se rappelle au bon souvenir de la désormais Union européenne et se voit accorder le bénéfice, unique en son genre pour un pays candidat, de l’union douanière, grâce aux bons offices de Jacques Chirac. Sa position stratégique au Moyen-Orient, son potentiel économique et le fait que le bassin très dynamique d’Istanbul (partie occidentale de la Turquie) représente 45 % du PIB turc et compte 18 millions d’habitants alors que la Grèce, membre depuis 1981, n’en compte que 11 millions, ont joué en sa faveur. Actuellement, la Turquie réalise 45 % de ses échanges commerciaux avec l’Union européenne.

• Recep Tayyip Erdogan (né en 1954) est d’abord joueur de foot semi-professionnel. Il accède à la notoriété politique en devenant maire d’Istanbul en 1994. Il gère très bien la ville (dans le style grands travaux) mais il s’oppose fréquemment au pouvoir central, prône un certain expansionnisme religieux et donne des inquiétudes à l’armée.

Il doit abandonner son mandat municipal en 1998 car il est arrêté, jugé et emprisonné quelques mois pour avoir cité dans un discours des vers ambigus du poète Ziya Gökalp (ci-dessous). Ce n’était pas très bien vu à l’époque, mais cela nous donne un petit indice précoce du rapprochement qu’Erdogan va mener par la suite entre la société et l’Islam :

« Les mosquées sont nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les dômes nos casques et les croyants nos soldats. »

A sa sortie de prison, Erdogan est attendu par des dizaines de partisans. Il se relance en politique avec beaucoup de succès. En 2001, il fonde l’AKP (Parti de la justice et du développement) qui récupère, via plusieurs formations intermédiaires, la sensibilité islamo-conservatrice que Turgut Özal avait évacuée de son propre parti.

L’AKP remporte les élections législatives de 2002 et Erdogan devient Premier ministre en 2003. Il se montre favorable au monde des affaires et s’active beaucoup pour développer l’Anatolie. La procédure d’adhésion à l’UE commence officiellement en 2005.

Cependant, tout au long de ses mandats successifs, Erdogan fait de la levée de l’interdiction du voile islamique le symbole de la Turquie qu’il souhaite promouvoir. Autorisé d’abord pour les étudiantes des universités, le voile fut ensuite réintroduit dans la fonction publique (professeurs et policières notamment) et vient d’être autorisé également dans le haut lieu de la laïcité d’Atatürk, c’est-à-dire l’armée (février 2017).

Politique volontariste ou concessions en vue de récolter le plus de voix possible pour faire aboutir sa réforme constitutionnelle du 16 avril prochain ? C’est difficile à dire. Il n’en demeure pas moins qu’on observe une lente mais effective dérive de la Turquie vers l’autoritarisme et la ré-islamisation de la société. Ceci ne peut que mettre les Européens sur leurs gardes, d’autant qu’Erdogan a réaffirmé hier son intention de rétablir la peine de mort une fois ses pouvoirs présidentiels étendus suite au référendum et qu’il se répand en déclarations tonitruantes incitant les Turcs de la diaspora à repeupler l’Europe.

Actuellement, Erdogan est Président de la République, élu au suffrage universel, depuis 2014. Mais ses pouvoirs constitutionnels sont limités, à l’exemple de ceux du Président allemand. Cependant, au fil du temps, notamment suite au coup d’Etat raté de juillet 2016 qui lui a donné un bon prétexte pour procéder à de multiples limogeages et arrestations dans l’armée, la presse, la justice et les universités, il s’est arrogé de facto l’ensemble des pouvoirs sur toutes les institutions cruciales du pays.

Si le référendum est accepté, il récupèrera tous les pouvoirs du Premier ministre dont le poste disparaît, l’indépendance de la justice volera en éclat en lui donnant le contrôle complet de la nomination des juges et des procureurs, il pourra nommer et révoquer les ministres à sa convenance et il pourra éventuellement rester au pouvoir jusqu’en 2029. Il s’était déjà assuré préalablement la haute-main sur la nomination des recteurs des universités. Comme je le disais dans l’article (I), tout ceci est justifié par le Président et son parti AKP par la nécessité de renforcer la Turquie face aux menaces conjuguées du terrorisme de Daesh, de la rébellion kurde et de la guerre en Syrie.

Le 24 novembre 2016, le Parlement européen a demandé le gel provisoire des négociations d’adhésion avec la Turquie en s’appuyant sur la riposte disproportionnée apportée au coup d’Etat raté de juillet 2016 et sur le non respect de l’accord d’avril 2016 sur les migrants (qui confirmait en point n° 8 la volonté des parties de relancer l’adhésion). Aujourd’hui, cet accord de contention des migrants dans les frontières turques est remis en cause par Erdogan qui en joue pour exercer un chantage sur l’Europe. Mais la promesse de 6 milliards d’euros de compensation prévus dans l’accord et encore non versés pourrait le ramener à de meilleures dispositions.

Le rapport d’adhésion entre la Turquie et l’UE est extrêmement difficile à appréhender. C’est un processus ancien qui est amplement justifié par le dynamisme économique du pays, et principalement de sa région occidentale de Marmara-Istanbul (18 millions d’habitants et 45 % du PIB turc). Tous les Européens qui ont eu l’occasion de s’y rendre pour leurs affaires savent que les élites turques sont très bien éduquées et qu’on travaille à Istanbul avec la même modernité et la même efficacité qu’à Paris ou Francfort.

Cependant, compte tenu des évolutions et déclarations récentes du régime, on pourrait s’attendre à ce que l’UE trouve à son avantage de mette un coup d’arrêt complet au processus. En réalité, la Turquie d’Erdogan (qui n’est pas la Turquie d’Atatürk ni la Turquie de Turgut Özal) a besoin de l’adhésion à l’UE, non pour adhérer car elle a l’Union douanière, mais pour affirmer à ses ressortissants que l’UE refuse la Turquie et renforcer ainsi le sentiment nationaliste et religieux. Ce qui mettrait vraiment la Turquie en difficulté serait la remise en cause de son appartenance à l’Union douanière.

Le nouveau Président américain Donald Trump ne s’est guère exprimé sur la Turquie jusqu’à présent. Il se trouve que son Secrétaire d’Etat (équivalent du ministre des Affaires étrangères) Rex Tillerson doit se rendre à Ankara le 30 mars prochain. Il est probable que les opérations militaires en Syrie formeront la part la plus importante des discussions, mais il sera intéressant de voir comment les Etats-Unis se positionnent par rapport à la problématique que la Turquie représente aujourd’hui dans le monde.

TURQUIE – Chiffres clefs

Superficie (milliers de km2)                                  784             (France : 550)

Population (millions d’habitants, 2016)                 80             (France : 66,6)
(Kurdes : 12 à 17 millions selon estimations, i.e. 15 à 20 % de la population. Religion : Islam à 99,5 %)

Mortalité infantile (< 1 an, 2015)                        10,8  ‰         (France : 3,7 ‰)
IDH (santé/éducation/niveau de vie, 2014)       0,76            (France : 0,89)
Espérance de vie (2015)                                      78 ans          (France : 82 ans)

PIB courant (milliards d’US$, 2015)                      718              (France : 2 422)
(Rang mondial : 18)                                                                       (France : rg 6)
PIB / habitant (US$, 2015)                                   9 100            (France : 36 250)
Taux de croissance   2015 :                                   4,0 %
                               Est. 2016 :                                     3,8 %

Dette publique/PIB (2015)                                   32 %             (France : 96 %)
(Tensions pour se financer depuis le putsch raté du 16 juillet 2016)

Taux de chômage (sept 2016)                             11,8 %           (France : 9,5 %)
Chômage Jeunes (de 15 à 24 ans)                      21,2 %           (France : 25,8 %)

Taux d’alphabétisation (2013)                              99 %

Liberté économique (rang 2016 sur 180 pays)   60                 (France : 72)
Liberté Presse (rang 2016 sur 180 pays)             151                  (France : 45)

Sources
Données éco, dette publiqueliberté éco, liberté pressechômage.


La première partie de cette brève histoire de la Turquie a été publiée le samedi 18 mars 2017. Des compléments d’information sont donnés dans l’article Quand je « décrypte » la Turquie sur Radio Notre Dame.

En plus des sources données en lien, cet article a été enrichi grâce à des échanges téléphoniques avec un ancien diplomate français installé en Turquie depuis 25 ans.


Mise à jour du dimanche 16 avril 2017 : Le « oui » l’ayant emporté par 51,3 % des voix (sur 98 % des bulletins), Erdogan a gagné son pari et obtient officiellement, c’est-à-dire constitutionnellement, tous les pouvoirs qu’il s’était arrogés hors constitution depuis plusieurs mois, notamment depuis le coup d’Etat raté de juillet 2016. Il est à craindre que ce résultat n’accélère la dérive autoritaire du régime. (Voir, ou plutôt écouter, l’émission « Décryptage » du 25 avril 2017 sur Radio Notre Dame à laquelle j’ai participé).

Mise à jour du lundi 25 juin 2018 : Conscient que son étoile va en s’affadissant dans la population turque, Erdogan a provoqué des élections présidentielles et législatives anticipées hier dimanche 24 juin 2018 afin que les pleins pouvoirs présidentiels qui lui ont été octroyés par le référendum d’avril 2017 ne lui échappent pas. Malgré une montée en puissance de l’opposition (notamment d’un parti de centre gauche) qui laissait penser qu’un second tour serait peut-être nécessaire, Erdogan sort vainqueur de ces élections (environ 52 % pour la présidentielle et 53 % pour son parti l’AKP pour les législatives). Des fraudes ont été dénoncées par l’opposition.


Illustration de couverture : Drapeau turc avec ombres, lors d’une manifestation de soutien à Erdogan après le coup d’Etat militaire raté du 16 juillet 2016. Photo : Mahmoud Zayyat, AFP.

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