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Préjugé politique français N° 1 : Les libéraux sont des méchants et des escrocs

Les grandes vacances sont maintenant terminées et je peux dire que dans l’ensemble j’ai passé un été très agréable. Dans l’ensemble. Car si je me lance dans un bilan scrupuleux, je suis obligée de reconnaître qu’il existe un petit détail qui est venu ternir les conversations indolentes des belles soirées d’été : mon blog. Et dans mon blog, ce mot horrible : libéralisme. L’horreur en est telle, qu’un être humain digne de toutes les vertus de l’exception française ne peut le prononcer sans l’affubler immédiatement d’un préfixe infamant : le libéralisme, mot calme et posé, n’existe pas, seul l’ultra-libéralisme existe, et ce n’est pas beau à voir.

Première scène : 

Je rends visite à un ami. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps, mais je le connais depuis exactement trente ans, on a justement fait le compte. Mon plus jeune fils, qui s’imagine naïvement me rendre service, déclare avec un brin de fanfaronnade dans la voix : « Tu sais que maman a un blog ? »
L’effet est radical, comme si un orage violent s’était soudain abattu sur nous tous. Mon ami prend immédiatement un air douloureusement affligé et répond : « Oui, j’ai vu, mais vraiment ton blog, je ne peux pas. C’est trop extrême. »
Moi : « Extrême, alors que j’ai plutôt l’impression de peser chaque mot ? Dis-moi ce qui te parait extrême. »
Lui : « Non vraiment, je ne peux pas, je n’ai pas lu grand chose, c’est trop ultra-libéral pour moi, je crois que tu ne te rends pas compte. Tu vas trop loin. Mais je ne te reproche rien, je connais ton grand humanisme. »  

Tout cela dit sur le ton de quelqu’un qui se bouche mentalement le nez devant des idées irrémédiablement nauséabondes. Merci pour mon humanisme. Autrement dit, je suis à deux doigts de basculer dans un concentré de lepénisme et de fascisme. Et c’est quelqu’un qui n’a rien lu de mon blog, ou si peu, qui le dit. J’ai pourtant été très nette sur mon rejet du Front national, son programme étatiste et son projet de référendum sur la peine de mort. J’ai pourtant été très nette aussi sur ce que j’entends par libéralisme, notamment dans un article consacré à Turgot. Peu importe, c’est beau la bonne conscience.

Seconde scène :

Dîner à la maison après une balade en montagne avec d’autres amis. Les consignes familiales sont strictes : on ne parle pas du blog. Il déboule pourtant dans la conversation, amené par un ami qui (de son propre aveu) non seulement n’a pas lu mes articles (il est bien excusable) mais n’a même jamais rien lu par ailleurs sur le sujet du libéralisme, à part ce qui parait éventuellement dans la presse traditionnelle. C’est excusable aussi. Mais le problème, c’est que fort de toutes ces connaissances assez peu développées, il n’a pas hésité à faire les questions et les réponses, dans l’unique but de montrer que le libéralisme, ultra qu’il est foncièrement, se développe dans des conditions quasi-mafieuses selon les termes de la loi du plus fort, au mépris des faibles qui ont besoin d’être protégés. Et si j’ai bien compris ses propos, les faibles qui ont besoin d’être protégés, c’est quasiment tout le monde (sauf lui, moi et quelques autres). C’est là qu’on lève son verre et qu’on chante « Vive l’Etat ! »

Entre deux envolées sur l’individualisme forcené des libéraux et leur obsession maladive du profit, j’ai finalement réussi à dire que ses conclusions peu flatteuses sur le libéralisme souffraient, à mon sens, d’un certain manque de connaissances sur le sujet. S’il prenait la peine de lire quelques auteurs libéraux, il verrait notamment que la loi naturelle et les libertés individuelles sont au coeur de la théorie libérale afin de protéger tous les individus des abus de pouvoir de quiconque, que l’appel à la responsabilité de tout un chacun est constant et que l’état de droit est essentiel. Le capitaliste sans foi ni loi qui fait son chemin dans le monde un couteau entre les dents et des sacs de dollars en bandoulière ne se développe jamais si bien que lorsqu’il bénéficie d’une protection puissante. En France, on connait bien, ça porte même un nom spécifique : capitalisme de copinage ou de connivence avec l’Etat. Ce n’est certainement pas du libéralisme.

Cet ami m’a promis de lire. Deux suggestions pour commencer : un article d’introduction au libéralisme de Damien Theillier paru au début du mois de juillet dernier dans La Tribune, et un article plus spécifique de l’encyclopédie en ligne Wikibéral sur le capitalisme de connivence.

Ces exemples m’ont donné à réfléchir, car dans les deux cas, j’avais face à moi des personnes hautement éduquées, en principe bien informées et conscientes du sens des mots. Si pour elles le mot libéralisme tombe inéluctablement dans l’ultra-sens d’extrémisme sauvage et d’égoïsme prédateur, que peut-il bien signifier pour des personnes moins au fait de la vie des idées et de l’actualité ? Comment, en France, pourra-t-on jamais arriver à décoller ce courant de pensée des oripeaux de la méchanceté, de l’injustice et de l’accaparement ? Ce qui est sûr, c’est que malgré tous les efforts des instituts, think-tanks, éventuellement même partis politiques ou organes de presse se réclamant des idées libérales, presque tout reste à faire vis-à-vis du grand public. Il ne s’agit pas de gagner quelques pourcents de la population afin de faire basculer une majorité, cas de figure classique de la répartition électorale entre gauche et droite, pôles politiques apparemment opposés dont le point commun réside de toute façon en une bonne dose d’étatisme. Non, il s’agit de retourner plus de la moitié de la population. Comment y arriver ?

J’étais en train de me poser cette question, sans aboutir à la moindre réponse véritablement satisfaisante, quand je suis tombée par hasard sur les réflexions d’un jeune libéral qui déplorait le peu de cas qui serait fait d’un certain nombre d’auteurs libéraux dans les productions françaises plus ou moins récentes sur l’histoire du libéralisme. Ma première réaction consista à m’esclaffer bruyamment de l’affliction académique manifestée par ce jeune homme. En quoi l’exploration extensive de tous les textes jamais écrits par des personnalités libérales pourrait bien nous importer alors que les simples bases ne sont même pas acquises ? Pourquoi se lamenter sur la faible représentation du marquis d’Argenson ou de Jean-Gustave Courcelle-Seneuil (je reprends ses exemples) dans les divers dictionnaires du libéralisme alors que le mot libéralisme lui-même pose tant de problèmes ? N’y aurait-il pas là un snobisme universitaire tout à fait hors de propos compte tenu de l’ampleur de la tâche à accomplir pour changer du tout au tout l’image du libéralisme dans l’imaginaire des Français ?

Mais d’un autre côté, que se passerait-il si j’allais rendre visite à mes deux amis précités avec les oeuvres complètes du marquis d’Argenson (1694-1757) et de Courcelle-Seneuil (1813-1892) sous le bras, et si j’avais la possibilité d’avoir une discussion en tête-à-tête avec eux ? Selon Wikipedia, le premier, partisan de la liberté du commerce et très critique envers les réglementations étatiques sur l’industrie et l’agriculture, a initié un mouvement libéral qui s’est développé ensuite avec les Physiocrates, Turgot, Adam Smith et les économistes libéraux du XIXème siècle. Le second, auteur de nombreux ouvrages d’économie, de finance et de politique, appartient à cette dernière catégorie. Il n’est pas impossible que dans le cadre d’un dialogue déconnecté du contexte économico-politique actuel, portant exclusivement sur les idées et sur des exemples historiques précis, mes amis en viennent à réaliser que ce qu’ils rejettent violemment, sous l’image désastreuse d’un ultra-libéralisme dévastateur dont le seul représentant abouti serait selon eux  Augusto Pinochet, n’a en réalité aucun rapport avec la tradition libérale qui est avant tout fille des Lumières. Il n’est même pas exclu qu’ils y trouveraient des éléments qui s’accordent parfaitement avec leur souci du bien commun.

Evidemment, cette méthode, celle de la promotion du libéralisme par son angle académique vendu en porte-à-porte, risque de prendre du temps. Nous sommes quand même soixante-six millions de Français. S’il m’apparait maintenant très important de faire émerger au grand jour combien notre tradition intellectuelle est riche en penseurs libéraux et ne se limite nullement aux retombées socialistes de la Révolution française (qui n’ont jamais abouti qu’à échanger un arbitraire de droit divin contre un arbitraire laïque), il m’apparait tout aussi clairement que ce sera peine perdue si cet effort n’est pas soutenu en parallèle par un libéralisme à vocation opérationnelle.

Les conversations rapportées ci-dessus ne sont pas les seules que j’ai pu avoir sur le sujet du changement politique et sur les avantages à espérer d’une politique authentiquement libérale. Certaines autres furent à l’inverse très encourageantes sur l’état d’esprit qui commence à s’infiltrer chez quelques personnes qui supportent de plus en plus mal la coexistence de résultats politiques minables avec la satisfaction affichée des gouvernements successifs. Mais ces conversations m’ont également montré que si mes interlocuteurs ne font pas le pas vers le libéralisme, c’est aussi parce qu’ils ne savent pas comment l’incarner le jour où il s’agira de voter.

Pour moi, un libéralisme opérationnel, c’est un courant politique constitué en parti, ou constituant la majorité d’un parti existant, qui compte gagner des élections afin, un jour, de gouverner, quitte à gouverner peu conformément au fondement de sa doctrine. Or, et corrigez-moi si je me trompe car je ne voudrais pas être injuste, il me semble qu’une telle perspective n’est pas vraiment la priorité de tout ce que la planète libérale compte de plateformes diverses pour relayer sa pensée. Je sais qu’il existe un Parti Libéral Démocrate (PLD) dont je suis certaine qu’il n’épargnera pas ses efforts pour que sa voix porte lors de la campagne pour les élections régionales en Ile-de-France cet hiver. Je sais qu’il existe le mouvement Nous Citoyens de Denis Payre. Mais je sais aussi que peu de personnes les connaissent. Il reste encore un dur chemin à parcourir, de la reconnaissance confidentielle limitée à un petit nombre de convaincus jusqu’à l’agora nationale où l’on parle à tout le monde. Or ce chemin, je ne le vois se développer utilement que dans le champ politique, dans le contexte de campagnes électorales, d’élections, et de grands débats nationaux. Le rejet appuyé du système électif que je discerne chez beaucoup de libéraux, car ils le jugent imparfait, me semble destiné à vouer éternellement la pensée libérale au statut de curiosité intellectuelle sans aucun espoir de réalisation concrète.

En clair, je situe l’émergence d’un courant libéral ancré dans le paysage politique français à l’intersection d’une opinion publique : 1) progressivement imprégnée des idées libérales via le « libéralisme académique » et 2) progressivement convaincue de leur valeur politique pour aujourd’hui grâce au « libéralisme opérationnel ». La question de savoir si ce dernier doit se développer dans un parti existant ou complètement en dehors reste entière. Dans tous les cas, il me semble que les Français seront peut-être plus sensibles à une personnalité forte qu’à un courant politique.

Au fond, cet article, et le suivant, annoncé ci-dessous, n’est qu’une énième tentative, après bien d’autres, 1) de se demander pourquoi « l’Illusion lyrique » (Malraux) qui consiste à préférer « avoir tort avec Sartre plutôt que raison avec Aron » (*) (et Camus) persiste encore aujourd’hui à modeler le bien et le mal au sein de la politique française, au mépris de la reconnaissance simple et posée des causes, des effets et des résultats des politiques menées, et 2) d’imaginer, avec vous lecteurs, comment retourner cette illusion.


(*) « Avec Sartre » : A partir d’un sentiment généreux, qui parait justement si bien et si généreux, ne plus accepter aucune autre façon de penser et finir par tomber dans le totalitarisme pour préserver l’idéologie de départ. Dans la société « avec Sartre », l’homme est façonné par la dictature de l’idéologie.
« Avec Aron » : accepter une société plurielle et imparfaite, capable de se réformer. Dans la société « avec Aron », l’homme est libre et se façonne lui-même.


Prochain article prévu pour mercredi 26 août : Préjugé politique français N° 2 : Les socialistes sont des gentils qui vont tout arranger.


Illustration de couverture : Billet d’un dollar américain orné du portrait du premier Président des Etats-Unis, George Washington. Il parait que les libéraux les avalent en tartines par paquet de dix au petit déjeuner et que le soir, ivres de leurs richesses, ils se roulent des cigares dans des billets de cent dollars à l’effigie de Benjamin Franklin. C’est diabolique.

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