Avec le décès, hier 31 août 2026, de l’ancien Premier ministre Édouard Balladur, c’est toute une époque qui se rappelle soudain à nous : celle où la droite, évincée en 1981 par François Mitterrand, avait récupéré par deux fois, en 1986 et en 1993, les suffrages des Français après la débâcle des expériences socialistes, aussi bien dans leur version extrême avec le Programme commun de la gauche que dans leur version social-démocrate avec la « deuxième gauche » de Michel Rocard et ses successeurs.
Pour le dire avec les mots de Laurent Wauquiez, à l’époque (2018) où ce dernier sollicitait volontiers son aîné pour sortir Les Républicains du marasme dans lequel ils pataugeaient (et pataugent toujours) lamentablement depuis 2012 :
« Il incarne le souvenir d’une époque où la France était prospère, avec une droite au pouvoir et qui s’assumait. »
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Plus important encore, je crois, il incarne le souvenir d’une époque où la droite n’avait pas peur de parler de libéralisme et de privatisations, même si la mise en œuvre en fut des plus timides. Retour sur les deux cohabitations qui ont fait la carrière politique d’Édouard Balladur :
• Né en 1929 à Izmir (ex-Smyrne) en Turquie dans une famille d’origine arménienne convertie au catholicisme, Édouard Balladur passe son enfance et son adolescence à Marseille, puis il rejoint Sciences Po Paris dont il sort diplômé en 1950. La tuberculose l’oblige à interrompre ses études pour un temps, mais il intègre l’ENA en 1955 et devient conseiller d’État en 1957.
En 1964, il entre au cabinet du Premier ministre Georges Pompidou qui le nomme secrétaire général de l’Élysée (d’abord adjoint puis en titre) quand il est élu président de la République en 1969. Sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing et au début de celle de Mitterrand, il réintègre d’abord le Conseil d’État puis dirige différentes entreprises privées, notamment GSI, la filiale de services informatiques de la CGE (future Alcatel).
Première cohabitation avec Mitterrand (1986-1988)
Il faut se rappeler que si Jacques Chirac voulait d’abord faire du RPR une force politique social-démocrate sur le mode d’un travaillisme à la française, la mise en place du programme commun de la gauche à partir de 1981 change complètement la donne et le transforme soudain en chantre du libéralisme.
Balladur lance donc une série de privatisations qui concernent aussi bien des nationalisations effectuées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que celles du gouvernement Mauroy.
Comme souvent, la priorité du gouvernement est l’emploi. Les chômeurs, environ 600 000 en 1974, étaient passés à 1,5 million en 1981 sous l’effet du choc pétrolier. Le programme commun de la gauche n’avait rien arrangé, bien au contraire, puisqu’on en dénombrait 2,2 millions en 1986. Il décide donc de rendre le marché du travail plus flexible (tiens, comme c’est étrange !) en supprimant l’autorisation administrative de licenciement, en encourageant l’investissement et en faisant revenir les capitaux par suppression de l’IGF(3) (Impôt sur les grandes fortunes établi par les socialistes) et amnistie fiscale.
Ces mesures redonnent quelques couleurs à l’économie française : l’inflation repasse sous les 3 % après avoir atteint 13,4 % en 1981, la croissance repart (4,5 % fin 1988) et le taux de chômage amorce un petit retournement de 10,5 % en 1986 à 9,8 % en 1988. Le déficit public tombe de 3,2 % du PIB en 1986 à 2 % en 1987 et le ratio dette sur PIB se stabilise aux alentours de 33 %. Michel Rocard, qui succède à Jacques Chirac à Matignon lorsque Mitterrand est réélu en 1988, profitera largement des réformes « libérales » entreprises par la droite.
Seconde cohabitation avec Mitterrand (1993-1995)
Échaudé par son échec présidentiel de 1988, Jacques Chirac pense que le poste de Premier ministre ne doit pas être occupé par le futur candidat présidentiel de la droite. Il laisse donc la place à Balladur, étant entendu que celui-ci ne se présentera pas en 1995.
Mais bénéficiant d’une belle cote de popularité (58 % en octobre 1994) dans un contexte de crise économique et dans une ambiance de fin de règne mitterrandien, Balladur se présente néanmoins. Il est éliminé au premier tour et Chirac est élu (puis réélu en 2002), mais son initiative (trahison ?) crée une fracture durable au sein de la droite, avec d’un côté le clan Chirac-Juppé et de l’autre le clan Balladur-Sarkozy (ce dernier étant ministre du Budget de Balladur entre 1993 et 1995).
Sur le plan économique, les privatisations sont à nouveau au menu (j’avais eu l’occasion de signaler qu’elles avaient « traumatisé » le très étatiste Florian Philippot !), le système des retraites par répartition connaît une première réforme (allongement de la durée de cotisation de 37,5 à 40 ans pour le régime général) et Balladur insiste sur la nécessité de restaurer les finances publiques.
Mais si le déficit sera ramené à 5,1 % du PIB en 1995, la dette continue de grimper pour dépasser les 55 % la même année. Balladur avait d’ailleurs lancé un grand emprunt d’État auprès des Français qui rapporta plus de 100 milliards de Francs au lieu des 40 prévus. Gros succès donc, mais un grand emprunt reste une dette…
Tableau récapitulatif des principales données utilisées
| 1981 | 1986 | 1987 | 1988 | 1993 | 1995 | |||
| Inflation (%) | 13,4% | 2,7% | 3,1% | 2,7% | 2,1% | 1,9% | ||
| Chômage (millions) | 1,5 | 2,2 | 2,2 | 2,1 | 2,6 | 2,6 | ||
| Déficit public (% du PIB) |
-2,4% | -3,2% | -2,0% | -2,6% | -6,4% | -5,1% | ||
| Dette publique (% du PIB) | 22,0% | 31,3% | 33,7% | 33,6% | 46,6% | 56,1% | ||
Sources : Inflation, Chômage (définition Insee), Déficit, Dette.
Quand on l’interroge sur son action économique lors des deux cohabitations, Édouard Balladur insiste tout particulièrement sur l’ambitieux programme de privatisations qu’il a mené à bien. Il considère même qu’en ce domaine très libéral, il est allé plus vite et plus loin que Margaret Thatcher. C’est du reste pour cela qu’il fut récompensé du Prix Jacques Rueff 1986.
Un Jacques Rueff dont il est finalement assez proche dans sa conception du libéralisme. Celui-ci avait en effet un désaccord avec les libéraux classiques car il considérait que l’ordre spontané n’existait pas, ou alors la société ne serait pas ordonnée. Or Balladur constate aussi qu’il n’est pas toujours en odeur de sainteté dans certains milieux qu’il qualifie d’ultra-libéraux. « La faute à ma conception d’un libéralisme ordonné » estime-t-il.
Balladur se montre également réticent lorsqu’il est question de traités de libre-échange. Expliquant (début 2017) qu’il a recommandé au Président du Sénat de ne pas ratifier le Traité de libre-échange entre l’Europe et les États-Unis (TAFTA) tant que les conditions ne seraient pas égales de deux côtés de l’Atlantique, il prône plus la surenchère protectionniste que la désescalade :
« Je ne suis pas partisan du protectionnisme, mais d’une concurrence entre égaux. »
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Une position qui traduit assez clairement les limites du libéralisme au sein de la droite française. Au-delà de l’assainissement des finances publiques (et encore…), l’État garde son importance suprême et le pays ses frontières, y compris pour les biens et services. Une tendance qui n’a fait que s’amplifier jusqu’à la caricature depuis lors…
Cet article et ceux que j’ai écrits sur Jacques Rueff, François Mitterrand, Jacques Chirac, Michel Rocard, Alain Juppé et François Hollande, peuvent être considérés comme les éléments d’une petite contribution à l’histoire économique et politique de la Vème République.
(1) Scrutin à la proportionnelle intégrale qui donne deux sièges de plus que la majorité absolue à la droite et qui fait entrer 35 députés Front national à l’Assemblée.
(2) Le RPR a été créé en décembre 1976 par Jacques Chirac par transformation du parti gaulliste UDR. Il deviendra ensuite UMP puis LR.
(3) Il a été rétabli par Rocard en 1989 sous l’acronyme ISF (Impôt de Solidarité sur la Fortune) et transformé en IFI (Impôt sur la Fortune immobilière) par Macron en 2018.
