Il y a cinquante ans, le 17 avril 1975, les Khmers rouges entraient victorieux à Phnom Penh, capitale du Cambodge. Un régime politique abominable commençait, sous l’œil de prime abord plutôt favorable des populations et sous les acclamations naïves, idiotes, et in fine malfaisantes de toute la gauche occidentale. Pour ne jamais oublier, rappelons-nous la triste, la terrible histoire du Cambodge à l’époque des Khmers rouges.
Je reprends ici des éléments d’un article que j’avais publié il y a dix ans. En plus des liens donnés directement dans le texte, j’ai utilisé comme source Le livre noir du communisme, Éditions Robert Laffont, Collections Bouquins, 1997 – Cambodge : Au pays du crime déconcertant par Jean-Louis Margolin.
Le Cambodge a toujours vécu au rythme de son ethnie majoritaire, les Khmers, et le pays d’aujourd’hui se voit comme l’héritier de l’empire khmer qui dominait la péninsule indochinoise au XIIè siècle. C’est de cette époque que date le fabuleux temple d’Angkor Vat, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO et parfois considéré comme la huitième merveille du monde.
En 1863, le Cambodge devient un protectorat français et intègre progressivement l’empire colonial de la France, tout comme deux autres pays, le Vietnam et le Laos, formant à eux trois l’Indochine française. Pendant cette période, les relations entre la France et le Cambodge ont toujours été plus de l’ordre de la cohabitation que de l’ordre de la domination. De ce fait, le prince Norodom Sihanouk (1922-2012) parvient sans trop de difficulté à obtenir des Français l’indépendance de son pays en 1953.
Le Cambodge partage en effet une longue frontière avec le Vietnam, et tant les forces communistes que les forces américaines vont se servir des provinces du sud et de l’est du Cambodge comme bases arrières dans ce conflit (carte ci-dessus pour situer les pays). D’un côté, Norodom Sihanouk, dont la personnalité oscille entre vision stratégique et caprice, a rompu les relations diplomatiques avec les États-Unis en reconnaissant le pouvoir communiste en place à Hanoï (capitale du Nord-Vietnam) ainsi que les forces communistes du Vietcong comme seules représentantes du Sud-Vietnam. Mais d’un autre côté, il s’inquiète des progrès de la lutte armée menée par le Parti communiste khmer (PCK) au sein même du Cambodge. Après tant de tergiversations, il est finalement renversé par son propre gouvernement en 1970.
S’ouvre alors une période de guerre civile (1970-1975) extrêmement violente. Pour faire reculer les forces khmers rouges soutenues par Hanoï, les Américains bombardent massivement les zones de combat au point de susciter une haine qui va assurer au PCK un nombre important de recrues rurales. Environ un tiers des huit millions de Cambodgiens fuient les campagnes afin d’échapper aux bombardements et gagner les villes devant l’avancée des Khmers rouges. La conquête finale de Phnom Penh le 17 avril 1975 est reçue avec soulagement, y compris par les vaincus, tant il est impossible d’imaginer pire situation que cette guerre.
« Et pourtant… », comme dit Jean-Louis Margolin.
Le nouvel État s’appelle Kampuchéa démocratique. Khieu Samphan en est le dirigeant officiel, mais la direction réelle appartient à Pol Pot, chef du PCK (ou Angkar) et Premier ministre. L’un comme l’autre ont fait leurs études à Paris et se sont rapprochés du Parti communiste français (PCF). En particulier, ils y ont rencontré Jacques Vergès, membre du PCF et farouche contempteur du colonialisme. La proximité du communisme cambodgien avec le communisme chinois est très nette, mais l’expérience des Khmers rouges est à la fois si brève et si paroxystique, qu’on se demande si elle constitue un cas extrême et aberrant, ou plutôt une caricature révélatrice des traits fondamentaux du communisme.
Première action immédiate et spectaculaire du nouveau pouvoir : l’évacuation forcée de Phnom Penh et des autres villes du pays. On estime qu’environ 50 % de la population totale aurait été ainsi contrainte à l’exode du jour au lendemain. Toute la philosophie des Khmers rouges consiste à vouloir transformer les habitants des villes en ruraux. Ces citadins sont un « nouveau peuple » qu’il faut rééduquer dans des camps de travail, par opposition à « l’ancien peuple » des paysans qui était sous le contrôle du PCK depuis le début de la guerre civile.
Mais anciens ou nouveaux, s’ils résistent, les Cambodgiens sont tués. La monnaie est abolie, de même que la propriété privée. Les familles sont séparées. D’immenses travaux sont entrepris. L’épuisement au travail, la malnutrition, la famine et les maladies qui s’ajoutent aux exécutions sommaires, vont provoquer la mort de deux millions de personnes (estimation conservatrice) en l’espace de trois ans, soit plus de 20 % de la population de l’époque. Ce qui n’empêchera pas Pol Pot de déclarer en 1979 que « seuls quelques milliers de Cambodgiens ont pu mourir suite à des erreurs dans l’application de (sa) politique consistant à donner l’abondance au peuple. »
Entre 1975 et 1979, les rapports avec le pouvoir communiste de Hanoï se sont envenimés. En décembre 1978, l’armée du Nord-Vietnam passe à l’offensive au Cambodge et met rapidement en déroute l’armée khmère. Début 1979, les membres pro-vietnamiens du PCK proclament la République populaire du Cambodge. C’est la fin des Khmers rouges, mais pas la fin du communisme, qui perdurera jusqu’en 1991, date à laquelle des élections sont organisées.
Norodom Sihanouk devient président. En 1993, une assemblée législative est élue et travaille à la rédaction d’une nouvelle Constitution. Le pays devient le royaume du Cambodge et Norodom Sihanouk est à nouveau roi. A son décès en 2012, son fils lui succède. Une certaine stabilité semble s’être installée au Cambodge. Les ex-dirigeants Khmers rouges commencent à être jugés. Deux d’entre eux, dont Khieu Samphan, ont été reconnus coupables de crimes contre l’humanité en 2014.
Ci-dessous, et ce sera ma conclusion, vous pouvez visionner la bande-annonce du film de Roland Joffé The Killing Fields (La Déchirure, en français) qui raconte la prise de Phnom Penh par les Khmers rouges en 1975 et le calvaire de Dith Pran, journaliste et interprète vietnamien ayant travaillé pour le New York Times.
