Dans le contexte de la pandémie de Covid-19, j’ajouterais volontiers deux recommandations aux quatre consignes méthodologiques émises par le mathématicien philosophe : élaguer sans pitié tout ce qui relève de la promotion personnelle dans le discours des dirigeants politiques – la proximité de l’élection présidentielle française de 2022 rendant la chose encore plus nécessaire – et surtout, se tenir résolument éloigné du discours de la peur.
En ce mois de novembre 2021 qui s’achève, la scientifique en chef de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) Soumya Swaminathan a confirmé l’utilité de la dose de rappel pour les publics à risque (personnes âgées et/ou immunodéprimées) mais elle estime que la généralisation de la troisième dose à l’ensemble de la population ne s’impose nullement.
Malgré cela, tout le discours sanitaire français (idem ailleurs) s’est articulé autour de la flambée absolument « fulgurante » de la cinquième vague épidémique et a débouché – sans véritable surprise compte tenu du chemin autoritaire emprunté jusque-là – sur une nouvelle couche de coercition, en l’occurrence la désactivation du pass sanitaire pour tous les adultes sans exception si une troisième dose de vaccin n’est pas réalisée dans les sept mois après la seconde dose.
Mais de quelle flambée parle-t-on ? Des décès, des entrées en soins critiques, des hospitalisations en hausse à un rythme apocalyptique ? Pas vraiment. L’alarmisme s’appuie exclusivement sur la flambée des « cas » de contamination au Sars-Cov-2. Or rien n’est plus fragile que cette donnée pour caractériser la sévérité de la pandémie.
Tout d’abord, comme mentionné sur le graphe ci-dessous réalisé par le site Our World in Data, le nombre de cas confirmés dont nous disposons dépend des tests effectués et laisse complètement de côté les contaminations non testées. Ce qui sous-entend que le nombre de cas de contamination dans la population totale est en réalité plus élevé que les chiffres publiés.
Pas de quoi nous affoler cependant car une contamination Covid ne signifie nullement que la personne contaminée soit effectivement malade. Elle peut être asymptomatique et vivre cette infection sans le savoir et sans observer le moindre changement dans son état général. Quant aux personnes malades, elles peuvent expérimenter des niveaux d’intensité pathologique extrêmement variables, allant de la simple fatigue à des difficultés respiratoires graves nécessitant une hospitalisation voire une admission en service de réanimation.
C’est pourquoi il est préférable de conduire l’analyse en suivant tous les indicateurs disponibles, sachant que les nombres de décès, hospitalisations et réanimations comprennent bien tous les décès, hospitalisations et réanimations ayant eu lieu dans l’ensemble de la population, ce qui en fait des données beaucoup plus solides que les seuls « cas ».
Notons néanmoins que pour les hospitalisations et les réanimations, il faudrait idéalement savoir si les critères d’admission sont les mêmes depuis le début de la pandémie. De même, une certaine latitude d’interprétation existe au niveau des décès : lorsqu’on est porteur de comorbidités sensibles au Covid, décède-t-on « avec » le Covid ou plus spécifiquement « du » Covid ?
Quoi qu’il en soit, il s’avère que la « fulgurance » dans les « cas » ne s’accompagne pas de la même fulgurance dans les autres nombres :
Nombre de personnes hospitalisées :
Dont nombre de personnes en soins critiques :
Nombre de décès quotidiens :
Bref, il semblerait bien que la dangerosité de la maladie ait perdu en intensité par rapport au nombre de « cas ». Résultat fort appréciable qui n’est pas sans rapport avec l’action des vaccins contre les formes graves de la maladie. (Je préviens quelques objections : j’ai bien dit vaccins, pas pass sanitaire ; et j’ai bien dit formes graves, pas transmission du virus).
Mais n’allez surtout pas vous imaginer que le discours pandémique apocalyptique pourrait se tarir le moins du monde. Non seulement troisième dose obligatoire il y aura contre l’avis de l’OMS, mais l’entrée en scène récente du nouveau variant sud-africain Omicron nous offre un parfait exemple de la propension des gouvernements à faire feu de tout bois pour relancer la machine à se faire peur et étendre un peu plus leurs filets sur les citoyens.
En cette fin du mois de novembre, notre presse nationale titre ou sous-titre sur le « risque très élevé » que l’OMS attribue au variant Omicron (ici ou ici, par exemple) et sur « l’inquiétude » qu’il suscite dans le monde. Mais à lire plus attentivement tous ces articles, il s’avère que le risque évoqué par l’OMS concerne avant tout la possible contagiosité du variant, contagiosité dont on ne sait pas grand-chose pour l’instant, tout comme on ignore encore – et c’est normal, c’est tout récent – sa dangerosité ainsi que le degré de protection que les vaccins actuels pourraient dresser contre lui ou pas.
D’après les constatations réalisées en Afrique du Sud par le Dr Angelique Coetzee, première soignante à avoir alerté sur l’apparition de ce nouveau variant, les symptômes qu’elle a pu observer chez ses patients étaient à la fois très différents et bien plus légers que ceux des précédents cas de Covid qu’elle avait eu à traiter (« so different and so mild »).
Il est à noter d’ailleurs qu’aucun décès attribuable à Omicron n’a été signalé nulle part à ce jour. En l’état précoce de nos connaissances, la plus grande probabilité pointe vers un virus qui serait contagieux mais peu dangereux. S’il devait se substituer au variant Delta qui nous occupait jusqu’alors, ce serait plutôt une bonne affaire car il permettrait d’obtenir une immunité naturelle. Dans ce cas-là, on voit bien à quel point la vaccination actuelle et encore plus le pass sanitaire associé se révéleraient complètement inutiles…
À ce stade, rien ne justifie donc de sombrer dans l’angoisse. Et pourtant, malgré un avis opposé de l’OMS, tous les pays sont en train de fermer sélectivement leurs frontières les uns après les autres, les quarantaines réapparaissent et les marchés financiers décrochent. Deux cas ayant été signalés au Royaume-Uni ce week-end, Boris Johnson a immédiatement durci sa politique de contrôle sanitaire et il a convoqué en urgence une réunion du G7 des ministres de la Santé, lesquels se sont prononcés hier pour… « une action urgente ». Utile, la réunion. Super efficace.
Urgence, et donc, immanquablement, panique. Et à nouveau ce grand écart de points de vue entre experts médicaux.
Pour le candidat à l’investiture présidentielle des Républicains Philippe Juvin, par ailleurs chef des services d’urgence de l’hôpital Georges-Pompidou à Paris, la fermeture des frontières et l’accélération de la troisième dose sont d’excellentes mesures qu’il aurait fallu prendre encore plus tôt. Curieusement, à l’instar du Conseil scientifique, sa remarque sur la nécessité de pousser la vaccination suit immédiatement son inquiétude sur le fait que ce variant, du fait de son nombre élevé de mutations par rapport à la souche initiale, pourrait être résistant aux vaccins. Dans ce cas-là aussi, on voit bien à quel point la vaccination actuelle et encore plus le pass sanitaire associé se révéleraient alors complètement inutiles…
Pour l’épidémiologiste spécialisé en santé publique Martin Blachier, en revanche, l’inquiétude est bel et bien de mise, mais pas tant vis-à-vis du variant Omicron lui-même qu’au vu des réactions aussi hallucinantes que précipitées des États face à son apparition :
« Il n’est pas logique de réagir aussi vite et aussi fort à un micro-signal d’une petite variation d’un virus dont on ne sait rien. »
▶️ #Omicron – « Je ne vois pas vers quel destin nous allons si nous nous mettons à réagir comme ça. […] On ne va nulle part, les gens vont s’en apercevoir. »@MartinBlachier #24hPujadas #LCI #La26 ⤵ pic.twitter.com/TTQG6Hvkft
— 24h Pujadas (@24hPujadas) November 29, 2021
Autrement dit, une fois de plus au cours de cette pandémie, nos gouvernants obsédés par l’idée qu’ils doivent absolument « faire quelque chose » quitte à faire n’importe quoi pour maintenir leur ascendant sur le cours des choses n’hésitent pas à prendre des mesures coercitives dans un dangereux mélange d’alarmisme calculé, de précipitation politique désordonnée et d’absence totale de données solides sur lesquelles s’appuyer pour prendre des décisions éclairées.
Des mesures coercitives qui piétinent les libertés individuelles et dont on a déjà eu amplement l’occasion de constater les effets délétères sur des citoyens ballottés en tous sens au gré du bon vouloir gouvernemental. Ça promet.
