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Pub Uber : quand le réel dérange la doxa féministe

On savait déjà que la plateforme de VTC Uber représentait l’horreur économique à l’état pur, la substantifique moelle de toutes les abominations du laissez-faire et du capitalisme le plus sauvage. Il manquait cependant une touche ultime au tableau pour atteindre l’ignominie parfaite, mais depuis la semaine dernière, cette lacune incompréhensible est réparée : Uber est sexiste et on en a la preuve en affiches grand format qui crèvent les yeux et la conscience féministe dans les gares et les stations de métro parisiennes !

Alors oui, l’an dernier Uber a dû faire face à de nombreuses plaintes pour harcèlement sexuel, discrimination et intimidation, notamment à son siège social de San Francisco. Suite à une enquête interne, s’en sont suivis pas mal de démissions de cadres au plus haut niveau ainsi que 20 licenciements et force mea culpa. Un nouveau directeur – de la diversité et de l’inclusion ! – a même été recruté spécialement afin de restaurer une saine ambiance de travail entre hommes et femmes au sein des équipes Uber.

• Mais le sujet que je vous propose aujourd’hui n’a rien à voir avec tout cela. Il concerne la campagne de publicité qu’Uber France a lancé la semaine dernière afin de mettre en valeur la grande diversité des profils et des expériences de ses chauffeurs à travers les témoignages de trois d’entre eux : Mariane, Dramane et Fodhil. Chacun raconte son histoire particulière dans une courte vidéo, laquelle est déclinée aussi dans une affiche assortie d’une phrase destinée à caractériser à la fois la personne considérée et la variété des parcours et des aspirations des uns et des autres.

C’est ainsi que Mariane est « chauffeur avec Uber et maman avant tout » tandis que Fodhil est « chauffeur avec Uber et jeune chef d’entreprise » et Dramane est « chauffeur avec Uber et fan de sport ».

Et là, patatras ! Mariane, la seule femme parmi les trois témoins, est comme par hasard ramenée à son statut de « maman » dans la plus pure tradition des « stéréotypes de sexe » tandis que les deux hommes sont dotés de capacités de décision et de prise de risque.  La femme est irrémédiablement associée à l’étroitesse de son foyer, tandis que les hommes arpentent le monde des affaires et les terrains de sport.

Pour les féministes, ça ne passe pas, comme en témoigne le tweet ci-dessous, repris par le site Marianne.net sous un titre qui ne prête pas à confusion : « En voulant redorer son image, Uber se vautre… dans le sexisme » :

Uber France a reconnu que le texte des affiches « peut sembler maladroit sorti de son contexte » mais plaide la véracité du témoignage :

« Mariane est chef d’entreprise mais elle se décrit comme maman d’une petite fille avant tout. »

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• Premiers mots importants : « sorti de son contexte ». L’idée de la campagne de pub, et cela semble pourtant assez évident, n’avait pas pour but de renvoyer les femmes à leur foyer, mais au contraire de susciter des vocations en montrant qu’on peut être chauffeur avec Uber ET « maman », et plein d’autres choses encore, grâce à la flexibilité horaire qui est entièrement laissée à l’appréciation des chauffeurs, quelles que soient leurs disponibilités et leurs aspirations dans la vie.

Un petit coup d’oeil jeté à la vidéo consacrée à Mariane (voir ci-dessous, 01′ 36″) aurait permis à tous ceux qui poussent maintenant des hauts cris horrifiés de comprendre combien ils sont dans le contresens quand ils qualifient cette campagne de sexiste. (Les vidéos de Dramane et Fodhil sont ici).

On découvre en effet que les parents de Mariane étaient respectivement chauffeur de taxi et chauffeur de poids lourds – une affaire de famille, donc – qu’elle a été 10 ans chauffeur de maître, qu’elle a monté une boîte de formation pour chauffeur VTC qu’elle continue à gérer chaque matin et qu’elle est aussi chez Uber pour l’indépendance, la flexibilité et les revenus que cela lui procure. Sa petite fille est très présente dans la vidéo et on voit notamment comment Mariane adapte son emploi du temps à sa vie de famille :

Bien sûr, c’est une publicité. Bien sûr, il s’agit certainement pour Uber France de « redorer son image » et gagner l’approbation des Français qui dans leur grande majorité ne jurent que par la sécurité de l’emploi, et il s’agit à coup sûr de susciter des vocations(*) de chauffeurs.

Mais dans le contexte hyper-féministe que nous vivons depuis l’affaire Weinstein et les discussions récentes sur l’égalité salariale hommes femmes, j’ai du mal à croire qu’Uber France comme l’agence de pub qui a réalisé la campagne n’aient pas eu à l’esprit ce petit feminism-washing (comme on dit greenwashing) que toute entreprise conscientisée se doit d’avoir aujourd’hui, histoire d’échapper au blâme féministe qui tombe assez vite et souvent sans raison sur des situations parfaitement normales.

Je trouve donc d’autant plutôt intéressant que les réalisateurs aient cherché à mettre en avant les personnes telles qu’elles sont, telles qu’elles se présentent et telles qu’elles se définissent, qu’ils aient donc préservé la « véracité du témoignage » plutôt que de se plier à des stéréotypes, non pas de sexe, mais de bienpensance progressiste.

• Mais pour nos féministes de combat, « la véracité du témoignage » – seconds mots importants – ne compte pas ! Si l’on en croit Brigitte Grésy, Secrétaire générale du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes – donc un organisme tout ce qu’il y a de plus officiel,

« Dire que c’est le réel n’est pas une excuse. La publicité n’est pas un miroir du réel. Elle doit être un vecteur de tendances. »


Ah la la, le réel est bien encombrant !

Si l’on souhaitait la confirmation que les progressistes de tout poil sont des constructivistes dangereux qui n’ont en tête que de nous empêcher de vivre notre vie comme on l’entend au profit de leurs utopies sociales et de leur égalitarisme forcené, on est servi !

La publicité doit être un miroir de « tendances » ; mais attention, pas n’importe lesquelles, uniquement les tendances qui plaisent à Mme Grésy et ses amis. Par exemple à Lucille et Léa, militantes de la Brigade anti-sexiste qui « patrouillent » le soir dans les rues de Paris avec des autocollants « sexiste » qu’elles ne manqueront pas de coller sur la pub Uber.

La vigilance s’impose pour traquer et stigmatiser sans relâche les moindres déviances qui dérangent leur doxa féministe. Or à les entendre, Uber a fait exprès de sélectionner parmi tous ses chauffeurs femmes « celle qui renforçait un stéréotype de genre : une mère, seule, avec enfant. » 

Remarquez que dans certains cas, il faut au contraire que la publicité soit le « miroir du réel » et s’éloigne absolument de toute « tendance » qui pourrait laisser penser qu’une femme puisse avoir envie d’être jolie et féminine, bien maquillée, bien habillée, bref séduisante, fière de l’être et pas plus catastrophée que ça à cette idée.

Et remarquez que dans d’autres cas, le fameux « partage des tâches et des rôles » entre hommes et femmes, dont Mme Grésy fait ici une revendication absolue, est complètement écarté de l’équation féministe lorsqu’il s’agit de réclamer la PMA pour les femmes célibataires qui cherchent ainsi à s’approprier l’intégralité de la parentalité. Ce n’est certes pas la cohérence qui domine, mais « une certaine idée de la femme » qu’il faut faire rentrer dans le crâne de toutes et tous au mépris de la « véracité des témoignages ».

Dans leur ambition – compréhensible et louable – de voir s’installer l’égalité et la justice entre les hommes, les progressistes en viennent hélas toujours à nier le réel jusqu’à vouloir construire un monde, leur monde, dans lequel ce ne sont pas les gens et leurs aspirations qui comptent mais leur idée, et la leur seulement, d’un monde meilleur entièrement fait de lendemains qui chantent.

Et tant pis pour le temps présent, tant pis pour les préférences et les choix personnels des gens, tant pis pour leur autonomie et leur libre-arbitre, tant pis pour leur vie ; tout le monde doit abandonner la réalité et suivre l’utopie du bien, quitte à tomber finalement dans la dystopie ravageuse. Comme disait Mao, « sur une page blanche, tout est possible ; on peut y écrire et dessiner ce qu’il y a de plus nouveau et de plus beau. » On sait comment cela s’est terminé : le dessin n’était pas très beau à regarder.


(*) Au rayon des réglementations étatiques, signalons qu’Uber France est d’autant plus incité à susciter des vocations qu’il doit faire face à une baisse très importante du nombre de ses chauffeurs en raison de la loi Grandguillaume (en vigueur depuis le début de l’année) qui interdit aux titulaires d’une licence Loti (chauffeurs de vans de 7 personnes et plus) d’avoir une activité VTC.


Illustration de couverture : Deux des trois affiches de la campagne de publicité Uber, Agence DDB°, février 2018.

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