(I) Reportage dans un township (article du 11 mars 2017)
(II) Lecture libérale (cet article)
Mise à jour du jeudi 15 février 2018 : Le Président d’Afrique du Sud Jacob Zuma a démissionné hier sous la pression de son propre parti l’ANC dont la direction était passée fin décembre 2017 à la faction rivale de Cyril Ramaphosa. Pour ce dernier et l’ANC, il s’agissait de ne pas couler avec un Président qui n’était plus que le synonyme de corruption et d’incompétence et de s’en débarrasser avant que l’opposition puisse en tirer profit d’ici les élections générales de 2019.
Si vous tapiez Afrique du Sud dans Google Actualités il y a deux jours, vous tombiez en premier sur un article de Libération du 8 mars 2017 faisant part des intentions du gouvernement sud-africain de contrôler les médias en ligne pour lutter contre les « fake news ». Le sujet est clairement à la mode et chacun y va de ses petites solutions plus ou moins cousues de fil blanc. Mais quand on connaît les terribles difficultés de ce pays pourtant bien doté par la nature – petit reportage dans l’article précédent – on ne peut s’empêcher, à première vue, de trouver cette préoccupation légèrement triviale voire déplacée.
En réalité, parmi tous les problèmes qui minent l’Afrique du Sud – chômage, sida, criminalité, drogue, système éducatif en ruine, contestation sociale, émeutes anti-immigrés, compagnie nationale d’électricité en rupture permanente, entreprises publiques mal gérées et inefficaces – la corruption qui règne en maître au gouvernement et dans toutes les administrations publiques figure incontestablement en tête de gondole. Dès lors, il n’est guère étonnant de voir un ministre prendre prétexte de la dernière lubie dirigiste mondiale pour tenter de limiter la diffusion d’informations sur les scandales qui éclaboussent en permanence les dirigeants de l’ANC(*), dont le premier d’entre eux, le Président de la République Jacob Zuma, surnommé #783.
Ce petit hashtag numérique n’a rien d’affectueux ni de respectueux comme l’était « Madiba » pour Nelson Mandela. Ce nombre rappelle que Zuma est poursuivi pour 783 chefs d’accusation de corruption, trafic d’influence etc.. en lien avec des contrats d’armement portant sur plusieurs milliards de dollars. Toutes ces charges furent abandonnées en 2009 afin de lui permettre d’accéder à la Présidence du pays, mais l’an dernier, la haute cour de Pretoria a considéré que cette décision favorable était « irrationnelle » et devait être « revue ».
Plus récemment (décembre 2016), Zuma a été impliqué dans le scandale dit de « capture d’Etat » réalisée par des dignitaires du pouvoir en lien avec une famille d’hommes d’affaires d’origine indienne, les Gupta. Ils auraient utilisé leur influence auprès du Président et ses proches pour obtenir des contrats publics, des législations favorables et imposer la nomination de certains ministres, dont celui des finances. Bel exemple de capitalisme de connivence sur fond de corruption.
« Zuma doit tomber » scandent depuis lors tous les opposants au pouvoir. Voilà ce qu’on pouvait lire dans la presse sud-africaine avant-hier :
« President Jacob Zuma thinks we are idiots »
« They (le gouvernement) continue to piss on the Constitution »
.
Corruption, incompétence, dépenses à tout va et absence de réformes, c’est trop. Zuma est sur la sellette et l’ANC, toujours puissant, a malgré tout essuyé des revers électoraux lors des législatives de 2014 et des municipales d’août 2016. Pour se maintenir, l’ANC n’hésite pas à manier la peur en cherchant à faire croire à ses électeurs noirs que ne pas voter pour lui reviendrait à faire revenir l’apartheid.
Le parti Alliance Démocratique (DA), ancien parti blanc anti-apartheid plutôt libéral, prend de l’importance dans la population (22 % des voix aux législatives et 4 grandes villes). Il vient de se doter d’un jeune leader noir originaire du township de Soweto (Johannesburg), Mmusi Maimane, avec l’idée de dire que l’ANC n’a pas le monopole des valeurs noires et que ce n’est pas en termes blanc/noir qu’il faut raisonner, mais en termes de développement économique.
À ce stade, il faut rappeler que la politique d’apartheid était un protectionnisme visant à protéger les travailleurs blancs. S’y ajoutait un racisme assez révélateur a contrario des possibilités du libéralisme, puisque l’apartheid procédait aussi de la crainte qu’un travailleur blanc pauvre puisse être dépassé par un travailleur noir sur l’échelle sociale. Tout comme les entrepreneurs qui croient en l’échange et en la liberté individuelle étaient foncièrement anti-apartheid, les promoteurs de l’apartheid étaient violemment anti-capitalistes et exprimaient ainsi leurs objectifs en 1933 :
« L’abolition de l’exploitation des ressources nationales par les étrangers […] la nationalisation de la finance, et la planification économique centralisée. »
.
Dans les années 1960, années de boom économique partout dans le monde, l’Afrique du Sud se rend compte que l’apartheid, loin de protéger les travailleurs blancs, étrangle complètement le pays par manque de main d’œuvre. À partir de là, les mesures de ségrégation vont être progressivement assouplies jusqu’à aboutir à la fin totale de l’apartheid en 1994 et aux premières élections non-racistes qui portent Nelson Mandela (ANC) au pouvoir.
La fin officielle de l’apartheid a eu un effet bénéfique sur l’Afrique du Sud, comme chaque fois que des mesures coercitives sont abandonnées. Malheureusement, l’idéologie de l’ANC, d’inspiration marxiste, puis dirigiste, puis très keynésienne, puis à nouveau passablement marxiste, a poussé le pays dans des « affirmative actions » (discriminations positives) qui ont eu exactement les effets de toutes les discriminations positives, c’est-à-dire des effets néfastes.
Au lieu de vivre la fin de l’apartheid comme une liberté retrouvée pour tous les sud-africains, l’ANC s’est empressé de vouloir redistribuer autoritairement les terres agricoles et imposer des quotas de noirs dans toutes les professions. Comme le système éducatif est complètement incapable d’assurer une formation correcte à l’ensemble de la population, ces mesures ont rapidement débouché sur un abandon des terres redistribuées (peu nombreuses, en fait) et sur des manques criants de personnel compétent dans certains secteurs. La médecine est un bon exemple.
Avec la politique de discrimination positive, les médecins blancs les mieux formés sont partis, quittant le pays pour l’Australie ou la Nouvelle-Zélande. Il en est immédiatement résulté une pénurie de médecins qui fut tout d’abord compensée par la venue de médecins cubains. Quand Cuba fut incapable de subvenir à ses propres besoins, l’Afrique du Sud se retrouva sans rien.
Le pays continue à se débattre dans un système médical incapable d’assurer les soins attendus à l’ensemble de la population, mais où certains directeurs d’hôpitaux publics n’hésitent pas à acheter (à l’entreprise d’une épouse ou d’un proche, tiens donc) des fours à micro-ondes à 10 000 $, pour citer l’un des nombreux petits scandales qui alimentent quotidiennement les actualités.
Le rapport au travail est typique de ce que l’on connaît en France grâce à la CGT et à Gérard Filoche. Les représentants du syndicat COSATU(*), qui apporte son appui à l’ANC, déboulent en Porsche Cayenne dans une mine, tiennent un discours bien simpliste aux ouvriers et les poussent à la grève pour obtenir des augmentations de salaire complètement délirantes. Piquets de grève, bras de fer, attitude jusqu’au-boutiste comprenant éventuellement la dégradation de l’outil de travail, bref, l’issue consiste assez souvent en la fermeture de l’établissement et à la mise au chômage des ouvriers concernés.
Aujourd’hui, il est question d’introduire un salaire minimum de 3500 Rands soit environ 250 € mensuels. L’ANC et le COSATU présentent cela comme une grande avancée sociale, mais il est à craindre que cette mesure ne fasse sortir du marché du travail des travailleurs peu formés et qu’elle empêche d’y rentrer les trop nombreux chômeurs du pays.
Loin de voir dans les problèmes actuels de l’Afrique du Sud la résultante d’une passation de pouvoir entre des blancs dont la gouvernance était impeccable (et attention, elle n’était impeccable que si l’on fait totale abstraction de la majorité noire) et des noirs complètement incapables, j’y vois surtout les dommages bien connus qu’infligent les politiques d’extrême-gauche à tous les pays qui les pratiquent, quelle que soit leur situation florissante de départ ou l’abondance de leurs ressources.
Aujourd’hui, l’Afrique du Sud a tout du Venezuela. En terme de liberté économique, elle est mieux située, mais ce n’est guère difficile, le Venezuela étant à l’avant-dernier rang sur 180 pays.
Le chemin de l’expansion économique passe par un changement de majorité afin de renvoyer tous les corrompus de l’ANC, et par un changement complet de politique. Plutôt que de compter sur des monopoles d’État et un État-providence à bout de souffle(**), il est urgent de songer à privatiser l’éducation pour accélérer et varier la formation de jeunes, il est urgent de faire tomber les barrières réglementaires et les mesures discriminatoires, et il est urgent de remettre entre les mains d’entrepreneurs privés des entreprises nationales complètement dépassées, qui fournissent de moins en moins de service à des citoyens de plus en plus laissés pour compte.
Je remets ici les chiffres clefs de l’Afrique du Sud
J’ai complété à la fin par une petite carte et la liste des points fortsSuperficie (milliers de km2) 1 220 (France : 550)
Population (millions d’habitants, 2016) 55,7 (France : 66,6)
(dont 80 % noirs, 9 % métis, 8,5 % blancs et 2,5 % indiens)
(dont 80 % chrétiens protestants, 15 % sans religion)Mortalité infantile (< 1 an, 2015) 34,4 ‰ (France : 3,7 ‰)
IDH (santé/éducation/niveau de vie, 2014) 0,67 (France : 0,89)
Espérance de vie (2015) 62,5 ans (France : 82 ans)
SIDA (prévalence chez les adultes) 17,9 % (dans les 1ers rangs)Tx d’homicides (/100 000 habitants, 2013) 32 (France : 1,2)
PIB courant (milliards d’US$, 2015) 350 (France : 2 422)
(rang 32 dans le monde et rang 2 après le Nigéria en Afrique)
PIB / habitant (US$, 2016) 6 800 (France : 36 250)
Taux de croissance 2015 : 1,3 %
2016 : 0,3 %Dette publique/PIB (2015) 50 % (France : 96 %)
Taux de chômage (2016) 27 % (France : 9,5 %)
(soit 6 millions d’actifs. Il faut rajouter 2,2 millions d’actifs découragés de chercher du travail)
Chômage Jeunes (de 15 à 24 ans) 54 % (France : 25,8 %)Taux d’alphabétisation (2013) 87 %
Liberté économique (rang 2016) 81 (France : 72)
Points forts : ressources minières (or, diamant, platine, uranium, charbon), matériel d’extraction, matériel roulant ferroviaire, système bancaire et bourse, tourisme, agriculture. Sources
Données éco, liberté éco, chômage, homicides, alphabétisation, sida, croissance 2016.
(*) ANC ou African National Congress : Fondé en 1912 pour défendre les intérêts de la majorité noire d’Afrique du Sud, ce parti adhère d’abord aux thèses marxistes de dictature du prolétariat. Allié au parti communiste sud-africain et membre de l’Internationale socialiste, son programme est étatiste et dirigiste. Avec la fin de l’Apartheid et l’accession au pouvoir de Nelson Mandela (1994), il évolue vers la social-démocratie. Mais Jacob Zuma, dirigeant de l’ANC depuis 2007 et Président de la République depuis 2009, opère un dramatique virage à gauche sous l’influence de ses alliés, le Parti communiste (SACP) et le congrès des syndicats (COSATU).
(**) Pour des questions d’irrégularités, il ne sera même plus capable d’assurer à la fin de ce mois le versement des prestations sociales, principal revenu de plus de 17 millions de personnes dans un pays qui en compte 56 millions.
En plus des sources données en lien, cet article a été enrichi grâce à des échanges téléphoniques avec un chef d’entreprise français installé à Johannesburg.
La première partie de cet article, consacrée à un petit reportage sur la vie dans un township du Cap, Afrique du Sud, a été publiée le samedi 11 mars 2017.
