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Quelques mots sur la Grèce

Les mises à jour sont en fin d’article.


Réponse amicale à la réponse de Bruno Bertez.

J’ai hésité à me lancer dans cet article, d’abord parce que la situation de fort endettement de la Grèce est un sujet difficile sur le plan technique. Comme je ne suis nullement une autorité en matière monétaire, mes « quelques mots sur la Grèce » risquent de prendre un aspect aussi prétentieux que malavisé. Mais comme le dit Bruno lui-même, les peuples européens n’ont pas été consultés. Réparons cette erreur : je fais partie du peuple, on ne me consulte pas, mais je me sens fondée à dire quand même quelques mots :).

Autre motif d’hésitation : la question grecque, même cantonnée à des cercles de discussion restreints compte tenu de ses aspects indéniablement complexes, semble soulever des réactions extrêmement passionnelles, comme le débat sur l’Europe, du reste. Il se trouve que j’ai déjà parlé de l’Europe. Je peux bien faire un petit pas de plus, d’autant que j’ai aussi consacré un article à la situation grecque.

Je m’explique sur la « Réponse à la réponse » : Bruno a écrit un billet intitulé « Tsipras capitule, brave petit » qu’il a conclu par « L’euro est une machine diabolique, on en a encore plus la preuve ce jour, l’intégration monétaire est une machine à tuer les démocraties. » En commentaire, j’ai réagi dans les termes ci-dessous, ce qui a amené Bruno à rédiger un nouvel article pour développer son argumentation :

Mon commentaire : « Je ne suis pas sûre de cela (vous le savez). Je n’ai guère de compétences techniques sur la monnaie (et c’est bien possible que ça invalide tout mon commentaire), mais supposons que la Grèce ne soit jamais entrée dans l’UE ni dans l’Eurozone. Est-ce que ça aurait changé quelque chose au comportement des Grecs et de leurs gouvernements successifs ? Est-ce que le FMI n’aurait pas eu à venir à la rescousse comme pour la France (avec son Franc bien à elle) en 1983 ? »

J’ai donc finalement décidé d’aborder à nouveau ce sujet, poussée en cela par l’actualité la plus récente. En effet, le Premier Ministre grec Alexis Tsipras, en pleine discussion avec les ministres de l’Eurogroupe et ses trois créanciers principaux (Pays de l’UE, BCE et FMI), a décidé ce week-end d’abandonner la table des négociations et de faire trancher par référendum dès le dimanche 5 juillet prochain les dernières propositions de sauvetage de ses créanciers (= nouvelle injection de liquidités contre engagements de réformes). Mieux, il a appelé ses compatriotes à dire « un grand non à l’ultimatum » européen. Dans l’immédiat, la Grèce se trouve donc dans l’impossibilité de rembourser au FMI 1,6 milliards d’euros dus aujourd’hui. De plus, les banques ont été fermées hier afin de mettre un terme aux retraits massifs effectués par la population depuis quelques semaines.

Salué par les uns (par exemple Jacques Sapir) comme un retour de l’esprit démocratique en Europe, ce nouveau rebondissement est vu par les autres (Jean Quatremer) comme l’aboutissement de la démagogie irresponsable dont Tsipras fait montre depuis la campagne électorale qui l’a mené au pouvoir le 25 janvier dernier. Je conseille vivement la lecture comparative des deux articles donnés en liens dans ce paragraphe. Le premier tourne philosophiquement autour de la notion de démocratie sans assortir sa démonstration du moindre fait précis ou daté ou chiffré. Il ne voit dans les malheurs de la Grèce que les mensonges et la dictature de l’Union européenne. Le second, à l’opposé, s’abstient de toute philosophie, il donne des faits et procède à une reconstitution historique de la dégringolade grecque qu’il attribue aux politiques dépensières et clientélistes mises en place dès le début des années 1980 par les gouvernements grecs, parti socialiste au pouvoir en tête. Bien que consciente que tout n’est pas noir ou blanc, je me range sans ambages dans la seconde catégorie.

Tout en étant une « européiste convaincue », comme dit Bruno, je ne songe nullement à fermer les yeux sur les déficits de gouvernance que l’Union européenne a véhiculé et véhicule encore dans sa configuration actuelle. Outre les petites tracasseries sur l’homogénéisation du fromage qui déplaisent fort aux Français, l’Europe a surtout commis une faute originelle, celle de l’élargissement réalisé trop vite avec trop de pays. La Grèce est sans doute le meilleur exemple d’un pays qui n’aurait jamais dû rentrer dans l’UE et dans l’Euro, d’autant que cette intégration s’est faite sur la base de chiffres trafiqués donnant à croire que sa situation budgétaire était sous contrôle. Un peu plus de number crunching et un peu moins d’enthousiasme lyrique du côté de l’Europe auraient peut-être permis d’entrevoir la réalité sous les apparences. Mais il est simplement impossible de vouloir maintenant faire croire que les Grecs seraient entrés contraints et forcés dans l’UE.

Dans mon commentaire rapporté ci-dessus, je commets effectivement une petite erreur. La situation de la Grèce aurait été légèrement différente si elle n’était pas entrée dans l’UE, au sens où les banques ne lui auraient jamais accordé des conditions d’endettement aussi favorables. De fait, la Grèce a bénéficié de la « caution » allemande et le tort des banques fut de ne pas chercher plus loin, laissant les prêts s’accumuler dangereusement sur la tête d’un petit pays de moins en moins solvable. Notons que les créanciers privés ont accepté une restructuration ayant abouti à l’effacement de plus de la moitié de leurs créances.

Une fois ces concessions posées, il me semble utile de rappeler qu’un prêt se concrétise entre un prêteur et un emprunteur, et que ce dernier n’est nullement exonéré d’exercer aussi ses responsabilités. La situation d’endettement de la Grèce ne s’est pas créée à son insu et ses dirigeants successifs n’étaient pas de pauvres innocents peu familiers avec les questions d’argent et abusés par des banquiers cupides. Doit-on tenir l’Europe ou les banques privées responsables du fait que les prêts n’ont pas assez servi à l’investissement de long terme et aux réformes structurelles et se sont retrouvés dans des bulles immobilières ou des voitures de luxe ? Quand, d’un côté, on entend l’Irlande, qui s’est sortie d’une situation assez similaire, inciter la Grèce à suivre son exemple en adoptant une politique de rigueur budgétaire, ou quand, de l’autre côté, on voit comment la France est gouvernée à grand renfort de dépenses, embauches de fonctionnaires et emplois aidés, on peut difficilement croire sérieusement que « depuis vingt ou trente ans maintenant, l’Europe a compensé son déficit démocratique par la distribution de crédit, finançant des dettes contre l’abdication de la souveraineté » (Serge Federbusch).

Il me revient à l’esprit l’histoire de la société Eurotunnel (années 1980). Le prix de l’action a d’abord caracolé, à la grande satisfaction des petits porteurs, puis il s’est effondré. Des particuliers sont venus se plaindre qu’on les avait abusés, qu’ils avaient mis tout leur patrimoine là-dedans, que maintenant ils étaient ruinés et que ce n’était pas de leur faute. Je pense que ces personnes n’ont vu que l’appât facile du gain sans vouloir considérer le risque, ou sans savoir, mais la bêtise et l’ignorance ne peuvent être une excuse. Et un jour, il faut accepter d’encaisser sa perte. C’est vrai pour tout le monde en toutes circonstances.

Les choses grecques en étant où elles sont, que faut-il faire ? Peu de réponses à cette question chez les commentateurs officiels, très doués pour expliquer aujourd’hui ce qu’il aurait fallu faire hier. Parlons de demain.

La dernière proposition des créanciers consistait à injecter à nouveau des liquidités afin de permettre à la Grèce de faire face à son échéance d’aujourd’hui avec le FMI et à donner un peu d’oxygène pour les mois à venir. En échange, les Grecs devaient s’engager à faire des réformes budgétaires, fiscales etc… qui ne seraient en fait rien d’autre qu’un ajustement budgétaire drastique mais nécessaire après les folles dépenses inutiles des décennies passées.

Si Alexis Tsipras gagne son référendum, c’est-à-dire si les Grecs rejettent ce plan de sauvetage, cela signe le défaut sur la dette et la sortie de l’UE et de l’Euro. Ce sont les autres européens qui auront à supporter l’impéritie grecque. J’ai du mal à voir où est le progrès démocratique. Tous les gouvernements européens ont été élus aussi légitimement que Syriza. Quant à la Grèce, elle regagnera à court terme des marges de manoeuvre, mais s’il s’agit d’appliquer le programme sur lequel Tsipras a été élu, ça ne durera pas longtemps. Son crédit sur les marchés financiers sera très fortement et très durablement entamé et il ne lui restera alors peut-être que la solution du rapprochement avec la Russie.

Mais il parait que les Grecs tiennent à l’Euro. La possibilité qu’ils acceptent le plan contre l’avis de Tsipras existe. Une telle éventualité constituerait une énorme victoire de l’UE dont les exigences se retrouveraient alors plus que légitimées. Cependant, je crois que ce serait une erreur de la part des européens de pousser exagérément l’avantage reconquis sur la Grèce. En réalité, tout le monde sait que dans la configuration où sa dette atteint presque deux fois son PIB, il lui est pratiquement impossible de redémarrer, quels que soient les efforts consentis. Chaque nouveau plan de sauvetage est aujourd’hui une fuite en avant qui rajoute de la dette sans parvenir à faire repartir la production.

L’intransigeance européenne est surtout dictée par la crainte de voir se former un effet d’entraînement et un effet domino. L’idée, c’est d’aider la Grèce à repartir sans lui faire croire que plus on gouverne mal plus on a gain de cause. Une solution consisterait à accepter une part d’abandon de créance, ou proposer un moratoire de très long terme sur une partie de la dette, qui laisserait malgré tout un niveau d’endettement élevé pour maintenir la pression à se réformer. Passer intégralement l’éponge, ce n’est pas possible, ni vis-à-vis des grecs, ni vis-à-vis des citoyens des pays prêteurs, ni vis-à-vis d’autres pays que la solution du défaut souverain pourrait tenter, mais accepter une restructuration minimum est sans doute la seule solution optimale pour tout le monde. Si au passage on constate une certaine remontée des taux d’intérêt dans leur composante prime de risque, on ne pourra que se réjouir en songeant que ça refroidira les ardeurs dépensières d’un certain nombre de pays, à commencer par la France qui, de son propre chef, s’approche tous les jours un peu plus de la situation grecque.


Mise à jour du dimanche 5 juillet 2015 au soir : Le référendum proposé par Alexis Tsipras demandant au Grecs de dire s’ils acceptent ou non le dernier plan d’aide de leurs créanciers a été gagné à 61,3 % par le NON, avec une participation de 62,5%.

Mise à jour du vendredi 10 juillet 2015 : C’est probablement pourquoi Alexis Tsipras a présenté hier soir, jeudi 9 juillet, ses propres propositions de réformes qui reprennent en tous points les demandes de ses créanciers. Comprenne qui pourra. Ou plutôt, on comprend que, quels que soient les délires populo-nationalistes de toute une frange d’intellectuels hors-sol, Alexis Tsipras est aussi médiocre en Premier Ministre qu’en joueur de poker, simplement parce que, comme disait la regrettée Margaret Thatcher, « there is no alternative ».

Mise à jour du lundi 13 juillet 2015 : Un accord a été trouvé entre la Grèce et ses créanciers : un troisième plan d’aide de 82 à 86 milliards d’euros d’ici 2018 en échange de réformes profondes sur la TVA, les retraites etc.. Exit le Grexit. Mais est-ce que la Grèce va vraiment pouvoir redémarrer dans ces conditions, ou est-ce qu’on  va se retrouver au même point dans 3 ans ? Et surtout, est-ce que les Grecs vont accepter cet accord si manifestement conforme à celui qu’ils ont refusé dans le référendum ?

Comme je l’ai dit à la fin de l’article ci-dessus, il me semble qu’il aurait fallu associer le plan de réformes à un montant minimum judicieux d’allègement de la dette afin de ne pas plonger la Grèce indéfiniment dans la récession. Le risque maintenant, c’est d’avoir à déplorer un défaut total dans trois ans, contre un abandon de créance partiel et calculé aujourd’hui.


Illustration de couverture : Drapeau grec.

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