Au détour d’un précédent article, j’avais utilisé l’expression « laïcité névrosée » pour qualifier notre concept de laïcité à la française. Nous étions alors en pleine « affaire RATP » : afin de se conformer aux principes de laïcité de notre République, sa régie publicitaire venait de prendre la décision de faire enlever la mention « Pour les chrétiens d’Orient » des affiches annonçant un concert du groupe Les Prêtres à l’Olympia le 14 juin prochain.
Cette décision d’effacement, déjà perçue comme exagérément froide et administrative en raison des persécutions dont les chrétiens sont indiscutablement et régulièrement victimes au Moyen-Orient, a atteint le comble de l’abomination lorsqu’on a appris quelques jours plus tard que 148 personnes, principalement des étudiants chrétiens de l’Université de Garissa au Kenya, avaient été massacrées le jeudi 2 avril 2015 après un tri soigneux pour s’assurer de leur confession religieuse. Les auteurs de la tuerie étaient des terroristes somaliens du mouvement Al Shaabab proche d’Al-Qaïda. Concernant les mouvements islamistes radicaux, on pourra se reporter à mon article sur Daesh et Boko Haram.
Concernant la décision de la RATP, le tollé fut suffisamment bruyant pour inciter l’organisation à revenir complètement sur sa position.
En plus d’être cruelle, la décision en question paraissait également absurde dans la mesure où l’affiche, même sans la mention incriminée, indiquait clairement qu’on avait affaire à des prêtres et un évêque de la religion catholique, tant par les mots que par le strict costume sacerdotal et les croix portées par chacun d’eux.
Dans l’un de ses nombreux communiqués de rétropédalage croissant, la RATP plaide que « ce dossier montre les difficultés croissantes d’appliquer les règles de neutralité et de laïcité au sein des espaces publicitaires de la RATP. » Cette déclaration a été plutôt mal reçue en général, mais je la trouve au contraire assez significative des dits et des non-dits qui entourent notre laïcité à la française et j’admets volontiers que des responsables d’espaces publics s’arrachent parfois les cheveux sur ce sujet clairement « casse-gueule. »
La France est régulièrement secouée par des polémiques aussi aigües qu’insolubles impliquant différentes interprétations possibles de la laïcité. Et, disons-le clairement, différentes instrumentalisations possibles. Tout récemment, Nicolas Sarkozy a relancé l’affaire des menus halal ou pas dans les cantines des écoles publiques. Avant cela, c’était les crèches dans les services publics, ou les mères voilées qui souhaitent accompagner des groupes pendant les sorties scolaires, ou une étudiante voilée à laquelle un professeur d’université a demandé de sortir du cours. La liste est longue. Chaque crise amène son lot d’invectives et de disputes, parfois une loi ou une circulaire de circonstance, mais la maladie est chronique et les rechutes sont prévisibles.
L’idée de laïcité est apparu en France avec la Révolution française et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Elle consiste à dire que l’Etat est neutre par rapport aux religions et que les institutions qui le composent sont indépendantes de quelque clergé que ce soit. Le concept de laïcité qui prévaut juridiquement aujourd’hui date de la Loi sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905. Auparavant, les rapports entre les Eglises et l’Etat français étaient régis par un Concordat signé en 1801 entre Napoléon Bonaparte, premier Consul, et le Saint-Siège. Bonaparte pensait que les religions confèrent de la stabilité à l’Etat, et il souhaitait également pouvoir les contrôler. Pensée et arrière-pensée.
Dans son article 1er, la Loi de 1905 confirme le principe de la liberté de conscience : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. » Mais là aussi, on peut aisément parler de pensée et d’arrière-pensée.
Depuis la fin de la monarchie de droit divin, les républicains les plus farouches, tout particulièrement les socialistes de la IIIè République, voulaient en finir avec la religion catholique, pour la nommer clairement, la soustraire de la sphère publique et lui retirer toute influence et toute attractivité comme acteur majeur de la société. Il en est résulté d’abord une certaine spoliation quant aux biens de l’Eglise qui entraient maintenant dans le giron de l’Etat, et une série de brimades telles que l’interdiction pour un prêtre de se présenter au concours de l’agrégation de l’enseignement secondaire, par exemple. L’opération réussit plutôt bien : le nombre annuel des ordinations de prêtres est tombé de 1753 en 1901 à 820 en 1913.
La Constitution de la Vè République actuellement en vigueur reprend le principe de laïcité dans son article 1er : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. » Avec une exception de nature historique toutefois : l’Alsace-Moselle qui était un territoire allemand en 1905 est toujours sous le régime concordataire qui existait en Allemagne.
Tout fonctionnait à peu près sans anicroche quand, en 1989, plusieurs « affaires du voile islamique » viennent relancer assez vigoureusement le débat. Il s’agit dans chaque cas de fillettes ou de jeunes collégiennes se présentant en classe la tête couverte par un voile islamique. Les chefs d’établissement ont systématiquement demandé aux élèves de se découvrir ou de quitter l’établissement.
Mais deux thèses s’affrontent. Dans le journal Le Monde, Malek Boutih, alors vice-président de SOS Racisme, trouve « scandaleux que l’on puisse au nom de la laïcité intervenir ainsi dans la vie privée des gens, malmener les convictions personnelles », tandis que Lionel Jospin, ministre de l’Education nationale, estime qu’il faut respecter « la laïcité de l’école qui doit être une école de tolérance, où l’on n’affiche pas, de façon spectaculaire ou ostentatoire, les signes de son appartenance religieuse. »
Ces deux points de vue sont opposés mais reflètent tous les deux la pensée en jeu. Dans le débat qui va occuper les médias et les français pendant plusieurs semaines, une arrière-pensée est cependant perçue sous la forme de la menace que la poussée nouvelle de l’Islam fait subir aux valeurs traditionnelles de la France. Parallèlement au voile, apparait en effet sur la place publique la question des mosquées et plus largement la question de la pratique de l’Islam dans la République française.
Comment régler concrètement la situation des foulards islamiques ? En décembre 1989, Lionel Jospin publie une circulaire bien inutile dans laquelle il laisse aux chefs d’établissement la responsabilité de décider au cas par cas d’accepter ou non le port du voile. En 1994, une circulaire Bayrou fait la différence entre les symboles religieux « discrets » pouvant être portés en classe et les symboles religieux « ostentatoires » devant être interdits. Plusieurs manifestations s’ensuivent, de même que plusieurs exclusions, notamment du lycée Faidherbe de Lille. Mais la situation devient ingérable.
Les chefs d’établissement se sentent seuls dans leurs décisions et le principe d’égalité devant la loi n’est plus respecté. En conséquence, suite au rapport de la commission Stasi sur la laïcité, le Président Jacques Chirac fait voter en 2004 une loi qui interdit le port de tout signe religieux « ostensible » dans les écoles, collèges et lycées publics. Cela inclut le voile islamique mais aussi la kippa, et le port de grandes croix. La loi permet cependant de porter des symboles discrets de sa foi, tels que petites croix, médailles religieuses, étoiles de David ou mains de Fatma.
La loi de 2004 est suivie en 2007 d’une Charte de la laïcité dans les services publics, puis d’un Observatoire de la laïcité installé en 2013, puis d’une Charte de la laïcité à l’école initiée en 2013 par Vincent Peillon, ministre de l’Education nationale d’alors. Et c’est avec Vincent Peillon que l’on retombe sur les arrière-pensées que j’évoquais plus haut, à savoir l’élimination progressive du catholicisme de la société française.
En réalité, ces arrière-pensées ne sont guère à l’arrière de quoi que ce soit. Vincent Peillon a au contraire pris la peine de proclamer haut et fort que le catholicisme est incompatible avec la liberté et qu’il faut donc soustraire les enfants à l’influence de l’église catholique, par exemple en introduisant des cours de morale laïque à l’école, cette dernière devenant la nouvelle religion de la République. Ce projet, qui n’était ni plus ni moins que la mise en place d’un contrôle de la pensée en faveur de l’esprit socialiste, a soulevé de nombreuses protestations chez les catholiques comme chez bon nombre de non-croyants. Vincent Peillon ayant été remplacé par Benoit Hamon après la défaite socialiste aux élections municipales de mars 2014, son projet de morale laïque a finalement été grandement édulcoré.
Si l’on applique la Charte de la laïcité dans les services publics à la polémique sur les crèches qui a sévi à Noël dernier, il ressort sans ambiguïté qu’aucune crèche n’est censée décorer un hall de mairie ou de Conseil général, ces institutions étant ouverte au public. Dans cette affaire, il y a eu une intention très nette de la part de Robert Ménard, maire de Béziers, pour ne citer que lui, d’instrumentaliser la foi chrétienne à ses propres fins politiques, c’est à dire la manifestation bruyante de son soutien aux racines chrétiennes de la France.
Une crèche, même très folklorique dans son style, est l’expression directe de la naissance du Christ, contrairement à un sapin qui n’est qu’une décoration. Dès lors, autant ce dernier aurait eu sa place dans le hall de la mairie de M. Ménard, autant la crèche n’est pas compatible selon moi avec les quelques règles que la France s’est imposée. Je regrette, pour ma part, que tant de catholiques aient cru bon de se réjouir du « courage » de Robert Ménard et des autres responsables politiques qui ont agi comme lui. Je le regrette d’autant plus que les tribunaux sollicités pour trancher les différents cas qui ont fleuri cet hiver ont rendu des jugements très variés : dans le cas de Béziers, la crèche a pu rester en place, tandis que dans d’autres cas elle a dû être enlevée.
Arrière-pensées, instrumentalisation, confusion, voilà bien de quoi inquiéter tout responsable administratif en charge de faire appliquer les règles de la laïcité :
· Dès que le plus petit bout de catholicisme pointe son nez dans un lieu public, tout le monde est tétanisé et se sent confusément dans l’obligation de faire quelque chose de peur d’être accusé de capitulation devant la laïcité, quitte à faire n’importe quoi.
· Dès que le plus petit bout d’islam pointe son nez dans un lieu public, tout le monde est tétanisé et se sent confusément dans l’obligation de ne rien faire de peur d’être accusé de stigmatiser les musulmans, quitte à renforcer l’impression que la laïcité est à géométrie variable.
Exemple : il est impossible d’apposer dans une école publique une affiche pour un concert qui va avoir lieu dans une église, j’en ai fait l’expérience. Autre exemple : il est impossible de froisser les parents des jeunes musulmans de l’école de rugby ; dorénavant, on partira en tournoi avec des sandwichs au fromage uniquement, c’est plus simple que de prévoir plusieurs garnitures, j’en ai fait l’expérience.
Il ressort de tout cela que la laïcité n’est pas autre chose qu’un instrument de pouvoir. Dans ces conditions, malgré les tentatives sincères de baliser le terrain afin de renforcer la liberté de conscience de chacun, il parait extrêmement difficile d’aboutir à un ensemble de règles dépassionnées et apaisées.
