Site icon Le Blog de Nathalie MP

Lyhanna et les autres : pas d’État de droit sans Justice en bon état

Ce que je lis ces derniers jours dans la presse à propos de l’accusé dans le meurtre de la petite Lyhanna me fait irrésistiblement, implacablement et désespérément penser au précédent de l’affaire des viols de Mazan. Non pas parce que dans les deux cas les perpétrateurs ont l’apparence de bons pères de famille alors qu’ils sont en réalité des détraqués sexuels s’en prenant aux femmes et aux enfants. Mais parce que dans les deux cas, les dysfonctionnements de la chaîne judiciaire, depuis les enquêtes de police ou de gendarmerie jusqu’au bureau du procureur, sont absolument terrifiants de négligence et d’incompétence.

Dans l’affaire Lyhanna, on sait maintenant que l’accusé Jérôme Barella avait été l’objet de plusieurs signalements depuis 2017. On retiendra notamment une plainte pour viol sur une enfant de 7 ans déposée en 2022 qui sera classée sans suite comme infraction non caractérisée et surtout une seconde plainte pour viol sur une fillette de 11 ans déposée en août 2025. Malgré des éléments d’enquête parfaitement probants concernant ce dernier cas, la procédure pénale a avancé au rythme de la tortue, incluant le détail invraisemblable d’un transfert de procédure entre Toulouse et Auch ne pouvant apparemment se faire… que par voie postale ! Résultat, au moment où l’on constatait la disparition de Lyhanna le 29 mai 2026 dernier, soit neuf mois plus tard, Jérôme Barella n’avait pas été le moins du monde approché par la police.

Dans l’affaire des viols de Mazan, je me rappelle avoir été profondément interloquée en lisant dès juin 2023 dans un long article du Monde que le désormais jugé coupable Dominique Pelicot avait pu échapper à la justice pendant de nombreuses années suite à deux dysfonctionnements judiciaires aussi majeurs que révoltants. On sait qu’en 2020, un agent de sécurité du centre Leclerc de Carpentras le surprend à filmer sous les jupes des clientes. Il s’ensuit un signalement, lequel met au jour toute l’affaire des viols collectifs sous emprise chimique qu’il faisait subir à sa femme.

Mais ce fut aussi l’occasion d’apprendre que ses activités de cinéaste de supermarché avaient débuté bien avant cela. En 2010 déjà, surpris à filmer sous les jupes, il est l’objet d’un prélèvement d’ADN. Les enquêteurs se rendent compte que ce dernier coïncide avec celui d’une affaire antérieure, une tentative de viol avec violence contre une jeune femme agent immobilier avec laquelle il avait rendez-vous pour visiter un appartement en 1999. Sauf qu’il faudra attendre 2020 et l’affaire des viols de Mazan pour que ce rapprochement d’ADN soit pris en compte.

Ce n’est pas tout. Les conditions de l’agression de 1999 rappellent aux enquêteurs un meurtre non élucidé datant de 1991 et concernant une autre jeune femme également agent immobilier. Sauf que l’ADN retrouvé dans cette affaire a été perdu par le service des scellés… Impossible de comparer. C’est vraiment jouer de malchance ! Ou ne serait-ce pas plutôt le symptôme discret d’une non-qualité rampante et désagréablement récurrente dans la chaîne police-justice ?

De la même façon, que penser de Kobili Traoré, meurtrier de Sarah Halimi en 2017 et déclaré irresponsable pénalement au moment des faits ? On le croyait fermement interné en hôpital psychiatrique depuis lors, mais on le retrouve en février 2026 dans un appartement du XVIe arrondissement de Paris avec deux comparses, en train de séquestrer, violenter et voler le propriétaire des lieux avec armes. Il bénéficiait manifestement de permissions de sortie visant à préparer sa réinsertion, mais de toute façon, il était sorti ce jour-là sans autorisation. Vous parlez d’une surveillance…

Et que penser des « dysfonctionnements » identifiés comme tels par le ministre de la Justice Gérald Darmanin et ayant conduit au meurtre du jeune Elias en janvier 2025 ?

Il serait certainement très facile d’allonger la liste et de conclure néanmoins que l’erreur est humaine. Après tout, face aux centaines de milliers de plaintes qui défilent tous les ans à tous les stades d’un système judiciaire qui déplore depuis des années de manquer de moyens, que valent quelques manquements qui eux se comptent sur les doigts de la main ?

Que le budget du ministère de la Justice (incluant judiciaire et pénitentiaire) soit le parent pauvre de nos dépenses publiques, cela ne fait guère de doutes, et depuis longtemps. À l’époque du Grand Débat national voulu par Emmanuel Macron pour sortir de la crise des Gilets jaunes, c’est-à-dire en 2018-2019, le gouvernement avait publié un document expliquant comment se décomposaient 1 000 euros de dépenses publiques. Il en ressortait que l’ensemble du régalien représentait 60 euros, dont 4 euros pour la justice. C’est maigre, effectivement. Et c’est aussi nettement moins que la part moyenne consacrée à la Justice dans l’Union européenne. Un effet peu glorieux de notre État social délirant.

Il convient cependant de souligner que, d’une part, le budget de la Justice a connu une hausse notable depuis 2018. De 7 milliards d’euros, il est monté progressivement à 9,6 milliards en 2023 et à 10,7 milliards dans le PLF 2026, soit pas loin de 4 milliards d’euros de plus permettant d’embaucher et de moderniser. Et que, d’autre part, tous les milliards d’euros supplémentaires du monde ne feront rien pour l’amélioration de l’efficacité de la Justice et des forces de l’ordre si celles-ci ne travaillent pas aussi sur leur organisation et la hiérarchie de leurs priorités. 

Petite anecdote personnelle : il y a quelques années, je reçois une contravention pour avoir brûlé un feu. En réalité, je n’étais pas passée au rouge, mais je m’étais arrêtée au-delà de la zone repérée par le radar de feu. Je conteste donc l’amende et, au bout de plusieurs semaines, je reçois un courrier du ministère de l’Intérieur me convoquant au commissariat de mon quartier « pour une affaire me concernant. » Je suis alors reçue par le commissaire lui-même qui m’explique qu’il est de son devoir de rencontrer tous les contestataires d’amendes afin de vérifier que ce ne sont pas des farfelus qui s’amusent à embêter les services de contravention par pure malice avec des arguments infondés. Jolie façon d’occuper un commissaire de police, je trouve…

Bref, tout montre que la Justice et les forces de l’ordre doivent engager sans attendre un profond travail de remise en cause de leur manière de gérer et d’opérer. Faute de quoi, les citoyens français auront toutes les raisons de se demander s’il y a encore une justice dans ce pays. On ne parle pas d’entorses sans victimes au code de la route. On parle de meurtres, de viols et violences sexuelles, de vies brisées, de familles endeuillées, et tout cela parce qu’un formulaire n’a pas été transmis dans les temps, parce qu’une signature n’a pas été apposée par la bonne personne, parce que personne n’a demandé à personne de se renseigner sur ci ou ça, parce que tel juge ou tel procureur a mieux à faire. Là aussi on pourrait allonger la liste.

J’en viens à penser qu’il existe plusieurs façons de mettre en danger l’État de droit. On peut s’asseoir sur ses principes les plus essentiels comme la présomption d’innocence, le débat à charge et à décharge et la séparation des pouvoirs, comme le souhaiteraient certains au nom d’une fausse conception de l’efficacité et de la volonté du peuple, ainsi que je l’écrivais en 2024 dans mon article Pas de Justice sans État de droit.

On peut aussi se gargariser de tous ces grands principes, mais ne parvenir in fine qu’à les ridiculiser et les défigurer jour après jour dans son travail, par manque de sérieux, de diligence et de sens des priorités. Avec Lyhanna, Elias, Gisèle Pelicot, Sarah Halimi et tant d’autres, on constate aujourd’hui que s’il n’y a pas de justice sans État de droit, il ne peut y avoir d’État de droit sans une justice en solide état de marche.


Illustration de couverture : le ministre de la Justice Gérald Darmanin, Paris, avril 2026. Photo AFP.

Quitter la version mobile