Sur X (ex-Twitter), du moins sur le fil concocté spécialement pour moi par l’algorithme, les choses sont simples : quiconque n’est pas à fond derrière les États-Unis et Israël dans leurs opérations militaires respectives « Epic Fury » et « Roaring Lion » contre le sinistre régime iranien des mollahs est soit un individu sans cœur, voire un islamo-gauchiste sciemment complice de la répression féroce endurée par les Iraniens, soit un individu sans cerveau qui ne perçoit pas la partie de billard à mille bandes que le président américain Trump serait habilement en train de jouer contre la Chine via son accès au pétrole.
S’agissant de l’argument de la partie de billard, il avait déjà servi il y a un an, quand l’administration Trump avait imposé des droits de douane délirants au monde entier. Force est de constater aujourd’hui que les résultats de ce que certains commentateurs avaient tenté de faire passer à l’époque pour un magnifique « 4D Chess » dans le but de faire baisser les taux de l’abondante dette américaine ne sont pas au rendez-vous, à commencer par le désaveu de la Cour suprême sur la légalité de ces droits. Je pense donc qu’on peut abandonner ce genre d’arguments pour ce qu’ils sont : des tentatives malheureuses d’insuffler a posteriori un peu de rationalité dans les foucades politiques de Donald Trump.
Reste l’argument de l’empathie avec le peuple iranien. En ce qui me concerne, je suis tout à fait convaincue que la République islamique d’Iran est une dictature religieuse sanguinaire et tout autant certaine que les Iraniens, comme l’ensemble du monde, gagneront immensément à voir les mollahs céder la place à un gouvernement qui non seulement sera démocratiquement choisi par le peuple, mais dont la ligne politique n’inclura pas de menacer « Le Grand Satan » de ses missiles tous les quatre matins et de soutenir tous les mouvements terroristes de la région dans le but d’éradiquer l’État d’Israël.
Nulle perspective ne serait plus agréable que de voir le régime iranien s’effondrer. Et de fait, en quelques jours de guerre, de nombreux dignitaires, dont le premier d’entre eux, le guide suprême Ali Khamenei, ont été tués par les frappes américaines et/ou israéliennes. Idem pour les infrastructures militaires, dont les fameux bunkers de stockage et de lancement de missiles. Idem pour les sites d’enrichissement de l’uranium. Idem pour le quartier général des Gardiens de la Révolution.
Pour autant, est-ce à dire que les Iraniens, et parmi eux les Iraniennes si violemment réprimées par la police des mœurs, sont proches de recouvrer la liberté à laquelle ils aspirent ? Je confesse un certain pessimisme. Ni MM. Trump et Netanyahu ni leurs soutiens zélés sur les réseaux sociaux ou sur les chaînes d’info en continu n’évoquent clairement « l’après » des opérations Epic Fury et Roaring Lion.
Hormis le fils de l’ancien Shah d’Iran, dont on sait que Trump ne veut pas, aucun gouvernement provisoire potentiel n’est sorti de l’ombre. On a plutôt assisté à la nomination du successeur du guide suprême en la personne de son fils Mojtaba Khamenei, tandis que du côté américain, plusieurs thèses se succèdent : Donald Trump a d’abord invité les Iraniens à prendre le contrôle de leur pays dès que les bombardements auront acté l’effondrement du régime, puis il a montré une préférence pour un scénario à la vénézuélienne, autrement dit un dirigeant issu du régime islamique actuel qu’il choisirait lui-même, à ceci près que l’opération Epic Fury s’avère une telle réussite que plusieurs des personnes qu’il avait en tête sont maintenant décédées !
De la même façon, l’opération prévue pour durer deux à trois jours et qui était en avance sur son calendrier pourrait finalement durer quatre à cinq semaines et requérir l’envoi de troupes au sol, peut-être même des Kurdes. Ah, en fait, non ! Donald Trump a laissé entendre hier qu’elle était presque terminée. Peut-être parce que le prix du pétrole, qui ne devait pas être trop affecté compte tenu de la parfaite réalisation d’Epic Fury, atteint aujourd’hui plus de 100 $ le baril et commence à générer des inquiétudes sur la croissance économique mondiale. D’autant que via l’effet de riposte, la guerre touche maintenant plusieurs pays du Moyen-Orient et que le détroit d’Ormuz par lequel passe 20 % du pétrole mondial est bloqué par l’Iran.
Une guerre dont le secrétaire américain à la Guerre Peter Hegseth a bien précisé qu’elle ne visait aucun changement de régime et dont le secrétaire d’État Marco Rubio a expliqué initialement qu’elle avait pour but de devancer les inévitables ripostes iraniennes sur des intérêts américains que ne manquerait pas de provoquer l’opération israélienne Roaring Lion, pour se rétracter le lendemain. Quant au président américain, il expliquait la semaine dernière que les Iraniens étaient « à deux semaines de détenir la bombe atomique » ; une terrifiante perspective que l’intervention américaine a permis d’écarter. On croyait pourtant que les capacités nucléaires de l’Iran avaient été détruites (« obliterated ») en juin 2025 lors de l’opération américaine éclair Midnight Hammer…
Bref. Difficile dans ce méli-mélo de justifications-rétractations de penser que les États-Unis aient jamais eu l’objectif de sauver le peuple iranien. Faire oublier les petites contrariétés domestiques de l’administration Trump (Epstein, croissance, emploi), c’est fort possible. Annihiler le programme nucléaire des mollahs, sans aucun doute. Lorgner sur le pétrole et le gaz disponibles dans cette région, certainement, comme en témoigne l’agacement des Américains face à l’ampleur des frappes israéliennes sur les infrastructures pétrolières de l’Iran. (Car oui, contrairement à ce qu’on entend parfois, les États-Unis – comme le reste du monde – ont besoin d’encore plus de sources d’énergie, c’est la course à l’IA qui veut ça.) Mais peut-être pas au point de générer une crise économique mondiale dix mois avant les élections de mi-mandat.
Il n’empêche que le discours ambiant sur l’Iran consiste à parler beaucoup de l’horreur du passé islamique, beaucoup également des prouesses militaires américaines et israéliennes du moment et très peu, trop peu, de l’avenir du pays. Parlez-en, ajoutez quelques légers doutes sur les risques de déstabilisation que la guerre fait courir à la région, et l’on vous renverra dans la figure la souffrance des femmes iraniennes, la libération de la France par les Américains en 1944-1945 et la chute du mur de Berlin en 1989.
Curieuses références. Si les citoyens d’Allemagne de l’Est étaient en effet persécutés par leurs dirigeants comme le sont aujourd’hui les Iraniens, il me semble que le mur et le régime du sinistre Honecker sont tombés sans bombardements. Et il me semble de plus que « l’après » était prévu de longue date, puisque la Loi fondamentale de l’Allemagne de l’Ouest prévoyait depuis le début (1949) de pouvoir s’appliquer aussi aux Länder d’Allemagne de l’Est. Quant au cas de la France lors de la Seconde Guerre mondiale, elle avait été envahie puis occupée par une puissance étrangère dont elle fut libérée grâce à l’aide des États-Unis uniquement lorsque ceux-ci, appelés de nombreuses fois à la rescousse auparavant, eurent décidé d’entrer en guerre sous le coup de l’anéantissement de leur flotte du Pacifique par le Japon à Pearl Harbor.
Mais peu importe. L’on vous dira que vous êtes coupable de non-assistance à peuple en danger. L’on vous dira, en somme, que le droit d’ingérence relancé par Bernard Kouchner à l’occasion de la guerre du Biafra doit s’appliquer en Iran exactement comme il s’est appliqué en Irak, en Afghanistan, en Libye, avec le formidable succès que l’on sait. L’on vous dira aussi, de façon beaucoup plus intéressante : mais alors, que faut-il faire ? J’en reste à l’idée que l’avenir des Iraniens dépend plus que jamais de leurs propres mains courageuses.
Ainsi que je l’écrivais en janvier, au moment de la brutale répression de la contestation populaire, l’idéal serait bien sûr qu’au vu des violences commises et de tous les autres échecs du régime, une personnalité iranienne de premier plan, reconnue à la fois pour sa grande sagesse politique et sa notoriété favorable dans la population, puisse appeler les Iraniens à se rassembler, les opposants comme les tièdes et les fidèles, y compris dans l’armée et les forces de l’ordre.
L’idéal serait qu’en parallèle, d’intenses pressions diplomatiques, médiatiques, technologiques et commerciales soient exercées par la communauté internationale afin d’affaiblir les bastions du régime. Et qu’une fois tous les lieux du pouvoir islamique tombés faute de combattants, cette personnalité puisse assumer une sorte d’intérim, le temps d’organiser des élections libres et transparentes permettant aux Iraniens de décider par eux-mêmes de leur destin.
L’opération Epic Fury, aussi confuse qu’elle puisse apparaître rétrospectivement dans ses motivations, aura-t-elle pour effet interne à l’Iran de créer les conditions de l’affaiblissement du régime ou bien, au contraire, contribuera-t-elle paradoxalement à le renforcer et à le radicaliser encore plus face à l’adversité ? Relativement aux libertés auxquelles les Iraniens aspirent, c’est la grande question.
