En ce lundi 13 octobre 2025 au matin, voici que la France a de nouveau un Premier ministre et un gouvernement, le Lecornu II. La quatrième variation, après la chute (annoncée) des trois précédentes équipes depuis la dissolution de l’Assemblée nationale de juin 2024 qui a débouché sur une nouvelle chambre morcelée en trois blocs dont aucun n’a la majorité absolue. À ce stade, on voit mal pourquoi les choses se passeraient mieux cette fois-ci qu’auparavant.
Du reste, tant Olivier Faure pour le Parti socialiste (PS) que Bruno Retailleau pour Les Républicains (LR) avaient préalablement indiqué qu’en l’état des négociations, il n’y aurait pas de ministres de leurs partis respectifs dans le nouveau gouvernement. Au sein du bloc central, Modem, UDI et Horizons gardent leurs distances. Quant aux autres partis, La France insoumise (LFI), le Parti communiste (PCF), Les Verts, et le Rassemblement national (RN), ils ont annoncé leur volonté de censurer d’entrée de jeu, même si le RN a pas mal virevolté sur le sujet.
Nombreux sont les commentateurs qui s’indignent sur le mode : ils sont incapables de s’entendre, incapables de descendre de leurs certitudes, incapables d’en rabattre pour agir dans l’intérêt de la France et des Français. Mais sérieusement, pourquoi en irait-il autrement ?
Oui, l’Assemblée nationale est fractionnée en plusieurs forces politiques, presque comme si l’élection s’était déroulée à la proportionnelle ; oui, elle rappelle les chambres des régimes parlementaires (Allemagne, Pays-Bas, Royaume-Uni, notamment) dans lesquels on cherche a posteriori des alliances pour gouverner(*). Mais la France est toujours dans le régime très présidentiel de la Vᵉ République et c’est ce pouvoir-là que recherchent les partis. Ils savent d’ailleurs très bien que pour les citoyens français, l’élection présidentielle est l’élection reine, celle qui promet le plus large débat public sur l’avenir du pays et celle où les électeurs se rendent le plus volontiers aux urnes.
Dès lors, leur seule préoccupation consiste à surtout ne pas se compromettre maintenant dans un gouvernement ou en soutien parlementaire d’un gouvernement dont le Projet de loi de finances pour 2026 (car tel est l’unique et essentiel sujet du moment) viendrait décrédibiliser leur profession de foi politique au moment de concourir pour le seul grand prix qui vaille, celui de l’Élysée.
De ce fait, si la gauche n’obtient pas la suspension de la réforme des retraites de 2023 et une solution budgétaire entièrement centrée sur l’alourdissement de la fiscalité, notamment pour les plus hauts revenus et les plus hauts patrimoines, pourquoi devrait-elle soutenir ce gouvernement ? À l’inverse, si la droite classique n’obtient pas que la réforme des retraites soit maintenue, que la fiscalité ne soit pas alourdie et que les dépenses publiques entament leur décrue, pourquoi devrait-elle soutenir ce gouvernement ? Quant au Rassemblement national, il est si haut dans les sondages qu’il peut à la fois vouloir la suspension de la réforme des retraites et la baisse des dépenses publiques sans que cela affecte le moins du monde ses chances pour la présidentielle.
Dans ces conditions, et sauf advenance d’un événements exceptionnel et imprévu qui bousculerait tout, je crois que l’on peut prédire avec une belle probabilité que ce gouvernement connaîtra le sort des précédents ; il tombera.
D’aucuns sur les réseaux sociaux s’imaginent qu’Emmanuel Macron, en grand maître jupitérien de l’univers, tire toutes les ficelles pour aboutir sciemment et méthodiquement à une situation de chaos qui lui profitera in fine. C’est lui faire beaucoup d’honneur. Je pense pour ma part que depuis l’échec de son camp lors des élections européennes de juin 2024, il lance des balles au petit bonheur la chance en espérant à chaque fois contre toute logique qu’elles retomberont en sa faveur. Seul horizon politique : accomplir son mandat jusqu’au bout, même dans le n’importe quoi, quoi qu’il en coûte.
Or si la situation politique semble tous les jours un peu plus affligeante et inextricable, la situation concrète du pays ne l’est pas moins. Les comptes publics de la France dérivent gravement, son endettement et le coût de cette dette deviennent dangereux, tandis que les services publics en rapport s’effondrent dans l’obsolescence et la médiocrité. Oui, j’en ai déjà parlé mille fois, mais permettez-moi, chers lecteurs, de vous proposer un nouveau graphique édifiant :
Malgré ses discours sur la nécessité de dérigidifier et printaniser la France, Emmanuel Macron n’a pas saisi sa chance de réformer le pays. Il avait une plage parfaite en 2017, 2018 et 2019, mais il a fallu qu’il gaspille son petit état de grâce dans une prétentieuse loi de moralisation de la vie publique qui s’est éparpillée façon puzzle dans les « affaires » qui n’ont pas cessé de surgir alors ; et il a fallu que son Premier ministre de l’époque, ce même Édouard Philippe qui prétend maintenant devenir aussi président, approfondisse le gâchis par ses stupides décisions sur les 80 km/h et les taxes sur les carburants.
Depuis, chute continue dans les sondages comme dans le bilan effectif du macronisme. C’est pourquoi, face à une situation politique qui s’enlise sans rien résoudre et face à l’urgence pour la France de reprendre son destin en main, si possible pour avancer vers plus de prospérité et plus de liberté, je pense, comme je l’ai déjà dit, qu’il faut reparler directement aux Français. Ce qui signifie très clairement chez nous de revenir à l’élection présidentielle. Peut-être pas à la minute, il y a un budget à construire, des municipales à honorer ; mais bientôt, et si possible avant d’attendre avril 2027.
Bref, amener Emmanuel Macron à comprendre que le meilleur service qu’il puisse rendre à la France aujourd’hui serait de démissionner afin que puisse s’organiser une élection présidentielle anticipée.
À ces mots, toute la planète macroniste de s’insurger : Trahison ! Coup de force ! Imaginez si le RN gagne ! « Tant qu’Emmanuel Macron reste à l’Élysée » le pays reste protégé de l’éventualité de voir le parti de Marine Le Pen s’installer à la tête de l’État. À vrai dire, j’imagine très bien et ce n’est nullement l’avenir que je souhaite à la France. Un avenir de socialisme nationaliste de droite, très peu porté sur l’innovation et la croissance et complètement aveuglé par la seule dimension migratoire des problèmes français alors que c’est l’ensemble de notre système économique et social, y compris lorsqu’il s’applique aux nationaux, qu’il faudrait parvenir à retourner.
Mais est-il digne, de la part de personnes qui se prétendent plus démocrates que tout le monde, de tout faire pour retarder le moment de redonner la parole aux Français, ceux-là même au nom desquels ils disent gouverner ? Il y a quelque chose de désagréable à constater que trop de partisans macronistes se positionnent toujours dans la perspective de repousser le plus loin possible une élection qui affecterait les équilibres politiques. Ne voient-ils pas que cela revient à dresser une sorte de mur de Berlin afin d’empêcher les citoyens, non pas de sortir de leur pays, mais de s’exprimer et de faire leurs propres choix ?
Alors oui, le résultat ne sera peut-être pas conforme à leur idée de la France ou à mon idée de la France, mais du moins y aura-t-il eu un grand débat national sur les enjeux, du moins chacun aura-t-il eu l’occasion de faire valoir ses idées à un moment électoral où les Français sont particulièrement attentifs et le plus enclins à participer au scrutin. Bien sûr, c’est là qu’il faudra se montrer convaincant.
En dernier ressort, après avoir été dûment informés des possibilités qui s’offrent à eux, les citoyens tranchent : n’est-ce pas là l’idéal démocratique à rechercher ?
(*) J’en profite pour dire que je suis non seulement en faveur du recul du périmètre de l’État, mais également pour un rééquilibrage entre le pouvoir de l’exécutif et celui du Parlement, ce qui doit forcément passer par une modification de la Constitution. Mais ce changement n’a pas eu lieu.
