Site icon Le Blog de Nathalie MP

Licenciements chez Danone : qui veut faire l’ange…

Mise à jour du lundi 15 mars 2021 : Après plusieurs semaines de manœuvres pour garder sa place à la tête de Danone, Emmanuel Faber a finalement été totalement évincé hier soir par le conseil d’administration du groupe. [Replay]

Le groupe Danone, géant français de l’agroalimentaire coté au CAC 40, a annoncé en début de semaine (novembre 2020) un plan de licenciement de 2 000 personnes dans le monde, dont 400 à 500 en France.

Pas inhabituelle en cette période de grave crise économique sur fond de confinements anti-Covid, la nouvelle a cependant eu l’effet d’une petite bombe car venant d’une entreprise dont le PDG Emmanuel Faber, HEC, 56 ans, n’a négligé aucun effort pour se tailler une agréable réputation de patron « plus humain » que les autres : pour lui, voyez-vous, les impératifs de « justice sociale » passent avant les profits.

Enfin, ça, c’était avant.

Catholique affirmé, Emmanuel Faber avait déjà eu l’occasion de dénoncer le monde de l’entreprise et de la finance en 2011 dans un ouvrage intitulé Main basse sur la cité. Mais c’est en 2016, dans un discours prononcé lors de la remise des diplômes des étudiants d’HEC qu’il affiche avec le plus de force les grandes lignes de son éthique entrepreneuriale personnelle (vidéo ci-dessous, 09′ 06″).

Expliquant d’abord comment la vie particulière de son jeune frère schizophrène l’avait ouvert à la « beauté de l’altérité » puis racontant ensuite – non sans un agaçant petit côté « voyez comme je suis une belle personne » – ses propres expériences auprès des SDF (« de temps en temps, je vais dormir avec eux »), auprès des migrants de la jungle de Calais et dans les bidonvilles du monde entier, il conclut sur les leçons qu’il tire de tout cela en tant que patron d’un grand groupe multinational :

« Désormais, après toutes ces décennies de croissance, l’enjeu de l’économie, l’enjeu de la globalisation, c’est la justice sociale. (…) Il n ‘y aura pas non plus de justice climatique sans justice sociale. »

« Ce dont je suis sûr après 25 ans d’expérience, c’est qu’on vous a dit qu’il y avait une main invisible ; eh bien, il n’y en a pas. Il y en a peut-être une, mais je peux vous dire qu’elle est plus handicapée que mon frère, elle est cassée. Il n’y a que vos mains, mes mains, pour changer les choses, pour les rendre meilleures. »

Qualifié d’émouvant et d’humaniste, ce discours fondé sur la remise en cause d’un capitalisme considéré comme sans foi ni loi a beaucoup plu, aussi bien chez les catholiques, qui n’ont que trop souvent tendance à renvoyer dos à dos marxisme et libéralisme, que chez les socio-démocrates, qui n’ont que trop souvent tendance à vouloir diriger étroitement le capitalisme.

Non sans provoquer également quelques critiques : expliquer qu’on peut être heureux avec presque rien tout en gagnant plusieurs millions d’euros par an chez Danone, n’est-ce pas la quintessence d’un discours à la fois contradictoire et indécent ? 

Mais l’on voit bien l’état d’esprit. À partir de maintenant, les entreprises doivent montrer qu’elles sont gentilles, attentives aux autres, attentives au climat et attentives à la planète. Finis les licenciements boursiers et les salaires de misère, finies les inégalités salariales entre les hommes et les femmes, finie l’exploitation inconsidérée des ressources et des hommes, finis la pollution et les gaz à effet de serre. Bienvenu dans l’univers réconcilié de la RSE (ou Responsabilité sociale des entreprises) dont les doux préceptes envahissent Linkedin et les livres de management.

Il n’est donc pas très étonnant qu’Emmanuel Faber ait été le premier parmi les dirigeants du CAC 40 à adopter les dispositions de la loi PACTE concoctées par le ministre de l’économie Bruno Le Maire dans le but d’intégrer les enjeux sociaux et environnementaux dans l’objet et le statut des entreprises.

C’est ainsi qu’il y a seulement cinq mois, le 26 juin dernier, les actionnaires de Danone votaient à 99,4 % le nouveau statut d’entreprise « à mission » de leur groupe et que Faber leur lançait en retour avec une satisfaction anti-libérale non dissimulée :

« Vous venez de déboulonner une statue de Milton Friedman ! »

.
Pourtant, à ce moment-là, on sortait d’un premier confinement extrêmement rigide qui avait vu le PIB français se contracter de 5,9 % au 1er trimestre 2020 puis de 13,8 % au second. Chez Danone, le chiffre d’affaires du premier semestre donnait déjà de premiers signes de repli, notamment du côté des eaux minérales, très sensibles à la vitalité du secteur des bars et des restaurants, et le bénéfice net était en recul de 10 %.

Tendance qui s’est amplement confirmée à fin septembre avec un chiffre d’affaires total de 18 milliards d’euros, soit -5,4 % par rapport à la même période de l’année 2019 et -20,5 % pour la part eaux minérales (2,9 milliards). 

Et donc, finalement, malgré les beaux discours lénifiants, décision de procéder à 2 000 licenciements afin d’économiser 700 millions d’euros de frais de structure d’ici 2023 et accélération de la digitalisation et de la robotisation de la production afin de gagner 300 millions d’euros en gains de productivité. L’idée : pouvoir vendre moins cher, car la concurrence (de Nestlé, Coca, Unilever) est rude, tout en reconstituant les marges, garantes du développement futur de l’entreprise.

Emmanuel Faber : 

« Ce plan a pour objectif de remettre Danone sur le chemin de la croissance rentable qui était celui qu’elle a toujours connu. » (Le Point)

« La pandémie n’est pas responsable de tous les bouleversements de la consommation alimentaire, mais elle en a accéléré certains traits et altéré d’autres. (…) Cette année a montré que la compétitivité de nos activités, de nos marques, peut être déstabilisée par les à-coups de la conjoncture. » (Les Echos)

.
On est loin du discours « donneur de leçons » d’HEC ; on est loin des coquetteries anticapitalistes de l’entreprise à mission… À l’époque, voulant faire l’ange, le PDG de Danone s’est retrouvé à faire la bête, c’est-à-dire à donner à son entreprise des objectifs incontestablement en phase avec une opinion publique et des médias français plus que méfiants à l’égard du secteur privé, mais qui ont éloigné Danone de son vrai rôle social.

Car oui, l’entreprise à un rôle social très important : il consiste à faire du profit !

On oublie trop souvent que la seule création de richesse réalisée sur cette terre est le fait des activités marchandes. Ce sont leurs chiffres d’affaires qui sont à l’origine de tous les salaires, de tous les revenus et de tous les impôts. D’où viennent-ils tous ces « moyens » que ne cessent de réclamer à cor et à cri tous ceux qui se scandalisent sur le mode « Nos vies valent plus que leurs profits » si ce n’est au départ du chiffre d’affaires réalisé par des entreprises innovantes et performantes ?

L’entrepreneur qui tient à son entreprise sait très bien qu’elle repose sur le trépied « actionnaires, clients, salariés. » Il sait très bien aussi que la société en général est de plus en plus sensible aux questions d’environnement et que seul un régime de concurrence non faussée permettra de la servir au mieux de ses exigences en ce domaine comme en d’autres, certainement pas les contraintes supplémentaires imposées par un ministre dirigiste qui rêve de transformer les entreprises en une sorte d’annexe des services publics.

Quant à l’horrible profit, c’est-à-dire ce qui reste une fois que les salariés, les fournisseurs et l’État ont été payés, il est la garantie que l’entreprise va continuer à tourner, qu’elle va garder la confiance des actionnaires qui la capitalisent, qu’elle va continuer à innover, investir, produire et satisfaire les consommateurs. Il est la garantie qu’elle va continuer à acheter les biens et services d’autres entreprises. Il est la garantie qu’elle va continuer à embaucher et payer des salaires.

Là réside l’énorme, l’indispensable valeur sociale de l’entreprise, pour peu qu’on la laisse se développer dans un environnement concurrentiel qui l’oblige à donner le meilleur d’elle-même vis-à-vis de ses clients et de ses salariés.

Le profit n’est pas la marque de l’égoïsme délétère particulier des actionnaires ou des entrepreneurs indépendants, il est la récompense de leurs efforts pour servir des clients au meilleur prix en utilisant au mieux leurs ressources. L’absence de profit n’est en rien le signe d’une générosité particulière, c’est celui d’un échec.

Les entreprises qui ne font pas, ou pas assez de profit sont vouées à changer de modèle économique avant qu’il ne soit trop tard ou à disparaître. Ce dont Emmanuel Faber semble s’être rendu compte à temps. Tout le reste n’est qu’un blabla bienpensant inutile – et dangereux pour la prospérité de tous les citoyens. 


Pour compléter cet article, je suggère la lecture de Il y a 50 ans, MILTON FRIEDMAN déboulonnait déjà la RSE… (12 décembre 2020).


Illustration de couverture : le PDG de Danone Emmanuel Faber en 2018.

Quitter la version mobile