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Quelques idées simples pour un Moyen-Orient compliqué

On s’intitule un beau jour blogueur, ou blogueuse, et on s’imagine, plein d’ardeur et de bonne volonté, qu’on va « décrypter » la France, le monde et tout l’univers grâce au seul pouvoir de quelques neurones en ordre de marche associés à un accès à internet et un téléphone portable. Mais un jour, alors qu’on croyait avoir bien clarifié ses idées, on est pris de vertige tant les informations précises sont difficiles à obtenir et tant les opinions alentours sont si nombreuses à être diamétralement différentes des vôtres. On, c’est moi, bien sûr. Et la question qui me plonge aujourd’hui dans la perplexité, c’est celle qui englobe Daesh et les réfugiés du Moyen-Orient. 

En tant qu’ancienne contrôleuse de gestion, ma grande spécialité a toujours été de savoir transformer un énorme sac de noeuds en jolies tresses. De tous les sujets traités ici jusqu’à présent, aucun ne m’a vraiment posé problème, pas même l’affaire grecque, pourtant assez compliquée. Concernant le terrorisme de Daesh et l’accueil en Europe des réfugiés, syriens notamment, mes idées sont à vrai dire tout aussi claires, mais l’abondance des rumeurs plus horribles et plus alarmistes les unes que les autres qui circulent un peu partout, ainsi que des creux ou des contradictions dans les informations disponibles me poussent à chercher des points de repères tangibles sur lesquels m’appuyer pour mieux cerner les enjeux.

QUAND je dis que mes idées sont claires, je signifie non pas que ce sont les meilleures du monde, mais qu’elles sont organisées dans ma tête, et je fais référence à tout ce que j’ai écrit dans trois articles successifs, sur Daesh et Boko Aram, sur les migrants de Méditerranée et sur les moyens de lutter contre le terrorisme islamiste au Moyen-Orient et chez nous. En voici un résumé, centré sur la guerre contre Daesh et les réfugiés syriens :

– Daesh, auquel de nombreux autres groupes ont fait allégeance, a fait ses preuves comme mouvement terroriste extrêmement riche, extrêmement organisé et extrêmement violent souhaitant établir un califat basé dans un premier temps sur les territoires de l’Irak et de la Syrie, puis étendu à terme au Nord de l’Afrique via la Libye. Le projet politique et social de Daesh repose entièrement sur un retour à l’islam des origines et une application littérale de la charia.
– Une coalition internationale de vingt-quatre pays, dont les Etats-Unis, la France et plusieurs pays arabes, s’est formée il y a un an pour contrer l’avancée militaire de Daesh. Ses opérations consistent à détruire les bases du groupe terroriste par des frappes aériennes, ce qui ne fut pas sans effet pendant les premiers mois. Mais en mai dernier, Daesh a pris les villes de Ramadi en Irak et de Palmyre en Syrie et sa progression territoriale semble irrésistible.
– La stratégie militaire de la coalition est donc à repenser. Elle s’articule autour de deux questions : Faut-il envoyer des troupes au sol ? Faut-il collaborer avec le régime autoritaire de Bachar El Assad pour les opérations anti-Daesh en Syrie ? Pour moi, la réponse est oui aux deux questions, tout en prenant le temps de réfléchir à l’après-guerre.
– La terreur répandue par Daesh ainsi que les combats menés par la coalition et les armées régulières locales ont contraints de nombreux irakiens et syriens à fuir leur pays pour demander l’asile en Europe. L’Union européenne s’est engagée à recevoir 120 000 réfugiés sur deux ans, le quota affecté à la France étant de 24 000.
– Concernant l’accueil des réfugiés, je pense que la France, qui compte 66 millions d’habitants, a les reins assez solides pour recevoir 24 000 personnes en deux ans. Mais je pense aussi que si notre pays était dans une phase économique de production qui génère des emplois, cet accueil serait d’autant plus facile et d’autant mieux perçu par les Français, qui craignent que ces réfugiés ne viennent chercher secours chez nous aux frais de notre Etat-providence, c’est-à-dire à nos frais. Je préconise donc un changement de politique dans une direction libérale. C’était nécessaire avant le problème des réfugiés, ça devient encore plus indispensable maintenant. En réalité, réfugiés ou pas réfugiés, la France est dans une situation économique et morale qui lui interdit tout projet d’avenir pas immédiatement utilitaire car elle n’en a plus les moyens.
– Il me semble également indispensable de mettre un terme ferme à toutes les compromissions communautaristes qu’on ne connait que trop depuis une quinzaine d’années et qui n’aboutissent finalement qu’à éveiller chez de nombreux français une terrible défiance à l’égard de tout ce qui vient de près ou de loin de l’islam.
– Le développement économique, qui donne des emplois, est aussi le moyen de lutter contre les sirènes du djihadisme, aussi bien en France que dans les pays d’Afrique et du Moyen-Orient, comme le rappelait la reine Rania de Jordanie il y a une dizaine de jours lors de l’université d’été du Medef.

CEPENDANT, ce que je viens de dire ci-dessus est très loin de représenter l’opinion des Français. Je laisse de côté le camp de ceux qui estiment qu’on peut ouvrir nos frontières sans se préoccuper le moins du monde de nos capacités économiques à le faire, dans la mesure où il pensent, selon l’adage bien connu maintenant, qu’en toute chose c’est l’Etat qui paie. Et je me tourne du côté de ceux qui veulent au contraire qu’on ferme nos frontières.

Toute entrée de réfugiés en France est vue comme un appel d’air qui provoquera d’autres arrivées jusqu’à prendre des allures d’invasion. C’est ce qui se répète sur tous les tons depuis que la part de la France dans les quotas européens est connue et acceptée par le chef de l’Etat. La décision allemande d’accueillir des milliers de réfugiés est vilipendée dans des terme très durs (*) :

L’Allemagne de Madame Merkel baigne dans l’hypocrisie : si l’Allemagne est si heureuse d’accueillir un million de demandeurs d’asile, pourquoi se contorsionne-t-elle pour obtenir l’adoption de quotas et d’un partage avec les autres Etats? Mme Merkel, que nous prenions pour un leader, un vrai leader européen, est en dessous de tout. (Le blog de Maxime Tandonnet, article publié dans le Figaro Vox)

Les réfugiés eux-mêmes sont uniformément décrits sous des dehors épouvantables. Tout d’abord, ils ne seraient que le faux-nez d’un envoi massif de combattants islamistes en Europe. Leur nombre précis, relayé récemment (au conditionnel) par Valeurs Actuelles, est même chiffré à 4 000. En fait, la rubrique désintox de Libération nous apprend qu’il s’agit d’une information datant de plus de huit mois qui semble très peu sérieuse. Il est du reste difficilement crédible d’imaginer qu’un mouvement terroriste aussi organisé et riche que Daesh prendrait la peine de faire parvenir en Europe des combattants par le moyen de traversées en bateau totalement aléatoires et périlleuses alors qu’il serait si facile de leur faire prendre l’avion, sans compter les diverses cellules déjà présentes en Europe dont les membres sont détenteurs de passeports français, anglais etc…

Par contre, il n’est pas interdit d’imaginer que certains des réfugiés, particulièrement démunis, trouvent asile et réconfort auprès de communautés religieuses islamistes qui pourraient éventuellement leur monter la tête. D’où, une fois de plus, la nécessité absolue de les accueillir dans une économie dynamique pourvoyeuse d’emplois, car il n’y a pas de meilleur vecteur d’intégration que le travail.

Ensuite, ces réfugiés sont tout aussi uniformément accusés de venir pomper les riches avantages de notre Etat-providence. Là encore, le jugement est hâtif. Beaucoup d’entre eux ne pensent nullement à rester en France et préfèrent de beaucoup aller au Royaume-Uni ou en Allemagne. C’est tellement vrai que l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides) a installé un bureau à Munich afin de convaincre, oui, convaincre, les réfugiés syriens et irakiens de venir en France. Pour l’instant, sur les 1 000 qu’il est prévu d’accueillir en urgence, seuls 300 ont opté pour la France. Notons au passage que l’arrivée de djihadistes par ce canal semble hasardeuse étant donné que chaque arrivant est photographié et qu’il doit laisser ses empreintes.

Une vidéo (9′ 43″) qui circule beaucoup en ce moment, et dans laquelle on voit des files de réfugiés qui attendent, montre que des bouteilles contenant encore de l’eau ou des barquettes contenant encore de la nourriture sont jetées au sol. Idem pour des vêtements. Ce serait une autre preuve de l’invasion qui nous guette, car « ces gens » ne respectent rien et n’ont pas l’air épuisés :

J’avoue que j’ai du mal à voir en quoi ces quelques images sont représentatives d’une invasion. Les conditions d’accueil de l’Union européenne et des différents pays concernés se sont mises en place dans l’urgence, sans véritable préparation. Qu’il en résulte un peu de chaos ne me parait pas anormal. Un médecin du monde qui travaille actuellement auprès des migrants de Calais me faisait remarquer qu’il n’avait jamais vu une telle impréparation de la part des pouvoir publics et un tel laisser-aller sanitaire. Ce que je trouve très anormal, par contre, ce sont les images de djihadistes complètement hors contexte qui sont intégrées à cette vidéo par un amalgame douteux qui veut faire passer chaque réfugié pour un terroriste en puissance si ce n’est en fait. Le dessin ci-dessus relève du même fantasme.

POUR AVOIR LE COEUR NET sur tous ces sujets et compléter mes informations, j’ai téléphoné hier soir à une amie syrienne, chrétienne, avocate, vivant et travaillant à Paris depuis de nombreuses années. Je lui ai posé deux questions : Qui sont les réfugiés qui arrivent en Europe ? Que penses-tu de Bachar El Assad ? Avant de me répondre, elle a elle-même téléphoné à son père, très au fait de la politique intérieure syrienne et  proche des milieux syriens en exil.

Voici un bref résumé de notre conversation. Les chrétiens représentant à peu près 10 % de la population syrienne, il en résulte qu’ils sont minoritaires parmi les réfugiés qui arrivent aujourd’hui en Europe.  Musulmans ou chrétiens, les syriens qui ont de l’argent vont de préférence au Liban ou en Turquie, puis en Australie ou au Canada (**). Ceux qui arrivent sur des bateaux sont les moins bien lotis, ceux qui pensent qu’ils n’ont plus rien à perdre. Dans la plupart des cas, ils souhaitent en général rejoindre des membres de leur famille qui les ont précédés.

L’accusation mainte fois lue et entendue ces derniers jours selon laquelle les hommes syriens préfèrent l’exil au combat et laissent les femmes affronter seules les troupes de Daesh est un arrangement pratique avec la vérité. D’une part, s’il y a des enfants dans les bateaux, c’est que les mères ne sont pas loin. D’autre part, un tel voyage dont on ne connait pas vraiment le terme est souvent d’abord entrepris par les hommes. Une fois qu’ils ont pu rejoindre de la famille ou simplement trouver un lieu d’installation, ils font venir leur femme et leurs enfants. C’est ainsi que s’est passée l’arrivée en France de mon amie.

En tant que chrétienne, elle a toujours considéré que le régime de Bachar El Assad, aussi dur et fermé qu’il fut, avait néanmoins le point positif d’offrir une réelle protection aux chrétiens face aux poussées de l’islamisme radical. Dans les affrontements qui ont lieu en Syrie aujourd’hui, seuls comptent le clan gouvernemental et Daesh. Les autres factions rebelles n’ont plus d’importance car aucune n’est en mesure de tenir le pays. Donc s’il est effectivement question de venir à bout de Daesh, ça ne peut passer que par une collaboration avec Assad, quitte à négocier avec lui une transition en douceur et sa sortie, une fois Daesh éliminé.

Le journal Libération nous apprenait hier que Daesh se serait approprié des stocks d’armes chimiques du régime syrien et les utiliserait contre les populations locales. Est-il bien raisonnable de la part de François Hollande de continuer à refuser toute collaboration avec Bachar El Assad au prétexte qu’il a utilisé des armes chimiques, ce qu’il nie depuis le début, alors que Daesh n’hésite pas à utiliser des obus qui dégagent du gaz moutarde strictement interdit pas la convention de Genève ? Alors que la Turquie, qui a rejoint la coalition cet été, semble utiliser la lutte contre Daesh pour mieux régler ses comptes avec les kurdes, et tandis que la Russie, en difficulté économique chez elle et en difficulté en Ukraine, se livre maintenant à des manoeuvres de troupes en Syrie, sans doute dans le but de protéger son accès à la Mer Méditerranée, l’implication pleine et entière des pays de la coalition est plus que jamais indispensable.

UNE FOIS que j’ai dit tout ce qui précède, il reste une objection : le rétablissement de l’état de droit et le développement économique des pays d’Afrique et du Moyen-Orient, tout comme le rétablissement de la croissance chez nous à travers une politique libérale, ne vont pas se produire en un jour. Il est donc inutile de tabler là-dessus dans l’accueil des migrants et la lutte contre le djihadisme. Oui, sans doute. Est-ce une raison pour ne pas s’y mettre tout de suite ? En fait, c’était il y a quarante ans qu’il aurait fallu s’y mettre, et l’accueil des réfugiés syriens nous paraitrait aujourd’hui parfaitement naturel.

A l’inverse de cela, la France, pays des droits de l’homme, qui n’hésite jamais à faire la leçon à la terre entière, dont le Président Hollande, tant qu’il était en campagne, était censé « porter haut les valeurs », la France donc, a vite fait revenir au galop son naturel petit bourgeois et étriqué qui consiste seulement à proclamer au monde : ne touchez pas à mon Etat-Providence et à mes allocations.


(*) Je précise que je suis d’accord avec une autre partie de cet article concernant la riposte militaire .

(**) Cas de la famille du petit garçon mort dont la photo a fait le tour du monde : le père travaillait depuis deux ans en Turquie, sa famille étant restée en Syrie. Après le drame de Kobane, il a fait venir tout le monde en Turquie. L’objectif final était de rejoindre le Canada où habite une de ses soeurs.


Illustration de couverture : Carte du Moyen-Orient et du Nord de l’Afrique.

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