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La très étrange leçon d’économie de Gabriel Zucman

Info du vendredi 31 octobre 2025 : l’Assemblée nationale a largement rejeté ce jour la taxe Zucman, ainsi que sa version allégée. On va peut-être pouvoir enfin parler d’autre chose !

Alors que le PLF 2026 du Premier ministre Sébastien Lecornu est en cours d’examen à l’Assemblée nationale, dans le contexte tendu de finances publiques structurellement déficitaires et endettées, et dans une véritable course aux amendements les plus taxateurs, l’économiste Gabriel Zucman redouble d’ardeur pour faire adopter la célèbre taxe qui porte désormais son nom et que l’on connaît également sous les vocables de taxe sur les ultrariches ou taxe sur les milliardaires.

Partant de l’idée (amplement justifiée) que les déficits, ça suffit, et se basant sur le constat (totalement faux, mais tellement vendeur) que les milliardaires paient proportionnellement moitié moins d’impôts qu’une caissière de supermarché, Zucman propose une taxation plancher de 2 % sur le patrimoine total des foyers fiscaux (immobilier, financier ET professionnel) dès lors que cette fortune dépasse 100 millions d’euros. « Et professionnel », c’est-à-dire en incluant dans le patrimoine des ultrariches la valorisation de leur outil de travail, lequel acquitte déjà chaque année l’impôt sur les sociétés, la surtaxe sur les bénéfices des grandes entreprises (depuis 2025) et une multitude de taxes et impôts de production. (Pour plus d’informations et analyses sur la taxe Zucman, lire ici.)

Personnellement, je considère que la raison de nos déficits inextinguibles réside dans la partie « dépenses » des finances publiques et qu’elle tient largement au modèle social hyper administré, hyper redistributif et hyper englobant qui régit nos existences de la naissance à la mort. (Je n’exagère pas : j’ai lu récemment qu’un député LFI comptait déposer un projet de loi afin de créer une sécurité sociale des obsèques !)

Mais s’agissant de la partie « recettes », la taxe Zucman n’est pas sans rencontrer quelques résistances. Notamment la crainte, exprimée entre autres par la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon, qu’elle n’aboutisse finalement qu’à « détruire des emplois et démanteler l’appareil productif ».

C’est précisément pour lui montrer l’inanité de ses inquiétudes que Gabriel Zucman s’est lancé récemment sur X (ex-Twitter) dans une bien étrange leçon d’économie consacrée aux titres de propriété des entreprises connus sous le nom d’actions. Il commence alors par expliquer que la fortune des 1 800 personnes physiques qui seraient concernées par sa taxe est principalement constituée d’actions de grandes entreprises telles que LVMH, L’Oréal, etc.

Puis M. le professeur se lance → 1. Qu’est-ce qu’une action ? Un bout de papier.

Notre universitaire distingué ne peut s’empêcher d’afficher son mépris pour l’actionnaire dès l’entrée en matière. Derrière son expression cavalière de « bout de papier » donnant droit à des dividendes pour qualifier une action, on retrouve tous les poncifs de la gauche sur le sujet inépuisable des patrons : ils ne font rien de leurs dix doigts, ils spolient les travailleurs, ils les réduisent en esclavage pour des salaires de misère et ils encaissent de gros dividendes complètement immérités.

En réalité, ce « bout de papier » est beaucoup plus qu’un simple droit à dividendes. C’est un titre de propriété sur les actifs d’une entreprise – mais on sait que le seul mot de propriété donne d’horribles palpitations à la gauche piketto-zucmanienne. C’est l’attestation que le détenteur de l’action a contribué au capital afin d’assurer la bonne marche de cette entreprise. Il a pris sur son épargne pour en acquérir une part plus ou moins importante, témoignant ainsi de sa confiance dans le management pour la faire progresser. Il dispose en outre de droits de vote au sein de l’Assemblée générale des actionnaires pour influer sur la gouvernance de l’entreprise.

Ce « bout de papier », il a pu l’acquérir soit en rachetant les titres de quelqu’un qui a souhaité placer son argent ailleurs, soit en souscrivant à une augmentation de capital. Dans les deux cas, ce capital (alternatif ou supplémentaire) a servi ou servira à investir dans des équipements et des talents afin de développer l’entreprise au bénéfice de ses trois grandes parties prenantes : ses clients, ses salariés et ses actionnaires.

Si tout va bien, les clients accéderont à des produits ou des services de meilleure qualité au meilleur prix grâce à l’innovation et aux gains de productivité ; les salariés verront leur nombre croître, leur carrière se développer et leurs salaires s’améliorer ; les actionnaires encaisseront des dividendes en rémunération de la confiance initiale placée dans l’entreprise.

En revanche, si tout va mal – car oui, comme tout pari sur le futur, la vie économique présente des risques – certains actionnaires vont perdre la confiance qu’ils plaçaient dans l’entreprise et vendre leurs actions. Si le nombre d’acheteurs se trouve inférieur au nombre de vendeurs, le prix de l’action va baisser. C’est exactement ce qu’a vécu le groupe de marques de luxe LVMH au début de cette année. De 750 € fin janvier, le cours du titre est tombé à 445 € fin juin pour remonter aux alentours de 620 € ces derniers jours.

Où l’on voit que la fortune professionnelle des milliardaires est extrêmement volatile. Que rien n’est jamais éternellement acquis. Que chaque jour est un nouveau challenge pour rester à la pointe de ce qui se fait de plus qualitatif et attractif dans le monde. Et où l’on voit que le premier rôle social de Bernard Arnault, PDG de LVMH, est moins de payer chaque année 2 % de la valeur de son entreprise au fisc (sans garantie que l’argent ainsi prélevé sera efficacement utilisé, cf. à ce sujet la litanie déprimante des rapports de la Cour des comptes) que de faire en sorte que celle-ci redevienne attractive afin de satisfaire à nouveau ses clients, ses salariés et ses actionnaires. 

Suite de la leçon → 2. La taxe Zucman n’affecte pas les entreprises, seulement le portefeuille des ultrariches.

On se demande si Gabriel Zucman a entendu parler de la notion d’emplois-ressources. S’agissant des milliardaires qui détiennent d’importants paquets d’actions dans leur entreprise, des paquets qui leur confèrent généralement la majorité, difficile de dire qu’il y aurait d’un côté leur portefeuille et de l’autre les actifs de la société, sans interférences aucunes entre les deux.

Il est certes évident que les titres du CAC 40 donnent lieu à des achats et des ventes d’actions tous les jours sans que la vie des entreprises en question en soit le moins du monde affectée. Et à supposer que la taxe Zucman soit payée par le produit de la vente de 2 % des titres, l’on peut même dire que la première année de mise en œuvre ne les affectera sans doute pas non plus. Le problème, c’est que cette taxe revient chaque année. Au bout de dix ans, ce ne sont pas loin de 20 % des titres qu’il faudra avoir sortis, ce qui ne manquera pas de poser au fil des ans des problèmes de gouvernance, des problèmes de contrôle et des problèmes d’allocation des ressources.

De plus, il ne faudrait surtout pas se laisser manipuler par l’apparente modestie du taux envisagé. Seulement 2 %, mais sur un patrimoine, pas un revenu, et ceci tous les ans. Si l’on considère que la valorisation des entreprises du CAC 40 est peu ou prou égale à vingt fois leur résultat net – un résultat qui a donc déjà payé l’impôt sur les sociétés de 25 % sur le résultat brut, la taxe additionnelle et tous les impôts de production – les petits 2 % demandés représentent en fait 40 % du résultat net, si l’on considère l’intégralité des actions. Comme il y aura probablement de l’impôt sur les plus-values à payer au passage (sous le régime de la flat tax à 30 %), on peut dire sans exagération que grâce à la taxe Zucman, l’État va parvenir à s’approprier l’équivalent de plus de la moitié des bénéfices annuels des entreprises concernées.

Pénalisation aberrante de ceux qui prennent des risques pour créer de la richesse, spoliation caractérisée, effacement progressif du droit de propriété et du concept de libre entreprise via les sommations fiscales de l’État. Mais bien sûr, pour la gauche piketto-zucmanienne, il ne s’agirait là de rien de plus que d’une « légère démocratisation » de l’actionnariat des entreprises, comme nous allons le lire dans les tweets suivants. Qui pourrait de bonne foi s’y opposer ? 

On aurait tendance à répondre : mais pardi, la gauche ! Elle déteste les actionnaires, elle déteste les dividendes et elle déteste l’idée même de retraite par capitalisation qui suppose que les futurs retraités se créent un portefeuille de titres. Mais curieusement, là, non. Allez comprendre…

La réalité, c’est que M. Zucman n’a qu’une idée en tête : taxer, retaxer et surtaxer les plus hauts revenus et les plus hauts patrimoines afin de continuer à faire tourner notre modèle social en roues libres sans se poser de questions. Nul principe de gouvernance d’entreprise dans ses propos, nul désir d’arriver à une fiscalité simple, juste et efficace (que serait par exemple la mise en place d’une flat tax généralisée) ; seulement un discours opportuniste, et in fine incohérent, afin de nimber faussement sa taxe du bling gauchiste de la raison et de la justice.

Leçon suivante → 3. Il suffira de vendre quelques actions.

Si les ultrariches détiennent effectivement sur leur compte en banque personnel les liquidités nécessaires au paiement de la taxe, il est exact de dire que leur entreprise n’en sera pas affectée. Du moins au début. Car cela ne les empêchera pas de partir, autant pour alléger leur fiscalité que pour fuir un pays malade d’égalitarisme qui, au lieu de chercher à enrichir tout le monde, préfère appauvrir les déjà riches.

Le plus probable reste que lesdits milliardaires chercheront d’abord à augmenter leurs dividendes afin de ne pas perdre le contrôle de leur entreprise et qu’ils opteront ensuite pour la cession de titres si les deux options précédentes ne suffisent pas. Ils vendront « quelques actions », comme ça, tout simplement, sans y penser. C’est tout à fait charmant de la part de Gabriel Zucman, et typique du dirigisme indécrottable qui paralyse tout en France, de fixer par avance à qui ils devront les vendre : à la puissance publique, aux salariés, à d’autres investisseurs français, point. 

Autrement dit, la taxe Zucman va pousser l’État à accroître ses participations alors qu’il faudrait au contraire qu’il cesse d’être juge et partie en matière économique, elle va multiplier les coopératives de salariés au moment précis où la toute récente Scop Duralex se voit obligée de faire appel aux financements de l’État et au marché pour payer ses factures et ses salaires « parce que dans une Scop, ce sont les salariés qui vont d’abord apporter, et qui ont globalement moins d’apports que des associés classiques », et elle va privilégier les actionnaires français, souveraineté industrielle oblige.

Encore faudra-t-il en trouver, car la taxe Zucman est une véritable machine à décourager l’investissement en France.

Son instigateur a beau dire que rien n’est plus merveilleusement simple et bienveillant que sa taxe, il a beau essayer de nous convaincre que l’exil fiscal résultant de ce nouvel impôt serait minime, il a tout de même prévu un dispositif permettant au fisc de taxer les riches exilés fiscaux pendant cinq ou dix ans après leur départ. De plus, il ne voit que de bonnes raisons d’adopter une fiscalité progressive qui, partant de 2 %, pourrait monter jusqu’à 8 % du patrimoine total, comme cela avait été proposé par Bernie Sanders aux États-Unis. Ça promet.

Poursuivons → 4. Vision royaliste contre vision zucmanienne de l’actionnariat.

Nous entrons ici dans une zone particulièrement mystérieuse de la démonstration de Gabriel Zucman. De quelle « conception proprement royaliste » de l’économie parle-t-il ? Veut-il nous signaler ainsi qu’il se place dans la catégorie des grands républicains probes et sans reproches, voire un peu jusqu’au-boutistes et sans concession sur la notion d’égalité, ce que les chefs d’entreprise, si terriblement privilégiés et vieille France, ne sont pas ? 

Sa phrase suivante, qui se veut explicative, ne nous éclaire en rien. Figurez-vous que cette conception royaliste de l’économie est « une vision selon laquelle il est impératif que les milliardaires possèdent chacune des actions qu’ils détiennent. » Cela n’a rigoureusement aucun sens. Il est impératif de posséder ce que l’on détient… J’abandonne.

À lire la suite, il semblerait qu’il s’élève à la fois contre les possibilités de transmission familiale des entreprises sur plusieurs générations et contre le simple fait pour un fondateur dirigeant de détenir des titres de sa propre entreprise. D’après lui, la situation d’avoir à en céder une partie à d’autres personnes pour payer la taxe n’est pas un drame, car le fait d’être à la tête d’un grand nombre d’actions ne garantit nullement que l’entreprise sera en meilleure capacité d’innover. Et de prendre ensuite l’exemple de Steve Jobs :

Mauvaise pioche. D’autres économistes ayant engagé le dialogue avec Zucman dans la presse ou sur X (ex-Twitter) ont rappelé qu’à ce moment-là, Steve Jobs était bel et bien intéressé au capital d’Apple via la possession de stock-options.

Mais plus fondamentalement, il est amusant de constater que la gauche piketto-zucmanienne promeut soudain une grande mobilité du capital alors qu’elle s’insurge chaque fois qu’une grande entreprise souhaite réorganiser ses actifs par vente d’une partie de ses activités à d’autres. Que vont devenir les sites industriels ? Que vont devenir les emplois ? Rappelons-nous le drama du Doliprane quand il a été question de le céder à des Américains.

Mais il est vrai que Zucman n’envisage pas de cessions en dehors des frontières françaises et qu’il privilégie la reprise par la puissance publique ou éventuellement par les salariés… qui n’aboutissent généralement à rien sans des prises de participation répétées de l’État via Bpifrance. 

Conclusion de Zucman → 5. C’est l’investissement collectif qui compte.

Car voyez-vous, les actionnaires, les propriétaires de l’entreprise, ils ne comptent pas vraiment. Ce qui compte, ce qui permet d’innover et de dégager de la croissance, c’est « l’investissement collectif » dans les compétences, dans les savoirs, dans les infrastructures.

L’investissement collectif… La formule est typiquement angélique. En France, on aime « le collectif », on aime « le commun », parce que cela fleure bon l’égalité et la solidarité. Nos retraites sont collectives, notre santé est collective, tout est collectif et doit impérativement le rester. Investissons-nous tous ensemble en chantant et le monde de brutes, le monde des patrons dans lequel nous vivons depuis trop longtemps, deviendra génial et solidaire !

La formule a aussi la particularité d’être typiquement évasive. Concrètement, qui investit ? Qui prend les risques ? Vous ? Moi ? Des individus disposant de capital qui s’associent librement pour lancer un projet innovant ? (Comme Jobs et Wozniak au tout début de l’aventure Apple – le premier vend sa Volkswagen Combi et le second sa calculette HP-65 pour amorcer le projet.)

Évidemment non. Ce n’est pas dit noir sur blanc, mais tout, dans ce montage fiscal, contribue à raboter la propriété des individus (en l’état, environ 20 % des plus grosses entreprises françaises au bout de 10 ans et l’on sait que Zucman verrait bien le taux plancher de 2 % monter par la suite à 8 %) pour la faire tomber dans les mains de la puissance publique qui devient ainsi le monopole autoritaire de la douce idée d’action collective. 

Sauf qu’à force d’avoir poussé ce modèle à bout à coup d’impôts perpétuellement augmentés pour le financer, à force d’avoir peu à peu dépouillé les membres de la société de leurs capacités d’initiative et de création (par un amoncellement de taxes et de réglementations abrutissantes), on ne voit plus aujourd’hui que ruine de l’école, des retraites et de l’hôpital, couplée à des déficits abyssaux, une dette endiablée et l’intensification du mécontentement populaire. 

Mais continuons comme avant, en triplant la mise, ça va bien se passer…


Illustration de couverture : l’économiste Gabriel Zucman en 2021. Photo AFP.

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