Rixe Boyard Hanouna ou la question de l’indépendance des médias

Cyril Hanouna est très loin d’avoir la finesse d’un humoriste. Il serait plutôt du genre amuseur public, façon petit rigolo de la classe qui subjugue ses petits camarades par son aplomb et désespère son institutrice. Son truc, manifestement, ce sont les coquillettes versées dans le slip d’un chroniqueur, histoire de vérifier le proverbe « avoir le cul bordé de nouilles », le tout bien enveloppé dans un prêt-à-penser frappé au coin de la médiocrité, comme on a pu s’en rendre compte à l’époque des débats sur l’affaire Mila et les caricatures de Charlie Hebdo.

Il lui arrive cependant de faire de l’humour involontaire. Dans son altercation de jeudi dernier (10 novembre 2022) avec le député Nupes-LFI Louis Boyard (vidéo ci-dessous), il reproche entre autres à ce dernier d’être venu faire son buzz, d’avoir cherché le coup d’éclat. Mais il croit quoi, Hanouna ? Que ses chroniqueurs et ses invités, politiciens compris, se précipitent dans son émission pour se livrer à des causeries savantes comme il peut y en avoir au Collège des Bernardins ou au Collège de France ? Bien sûr que c’est le buzz et les records d’audimat subséquents qui les attirent.

Il faut dire que le pauvre Hanouna n’a pas un métier facile. Il doit faire de l’audience, de l’audience et encore de l’audience. Ces derniers temps, bonne pioche. L’émission sur le meurtre de la petite Lola, le 18 octobre ? Deux millions de téléspectateurs ! Dès le lendemain, il fêtait ça sur le plateau de son émission Touche pas à mon poste (TPMP), entouré de danseuses et de plusieurs dirigeants de la chaîne C8.

Avec Louis Boyard, toutefois, coup de mou : seulement 1,7 million. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir joué de tous les ingrédients d’un grand clash : abondance de « mon chéri, calme-toi », puis pétage de plomb plus ou moins maîtrisé sur le mode « tais-toi, t’es un abruti, t’es une merde ».

Mais vite, en grand professionnel de la télé-spectacle, il a su magnifiquement redresser la barre dès le lundi suivant (14 novembre) à travers une émission entièrement à charge contre Louis Boyard, censée montrer à quel point, lui, Hanouna a fait preuve de loyauté envers son patron Vincent Bolloré, « un ami de vingt ans qui l’a toujours soutenu », et de pédagogie bienveillante envers un invité qui s’est hélas révélé déloyal et intégralement mauvais. Résultat des courses, deux millions de téléspectateurs. Ce ne sont pas encore les 4,2 millions de L’amour est dans le pré, mais ouf, les chiffres sont à nouveau au rendez-vous. 

De quoi suis-je en train de parler ? D’une émission dont il n’y aurait rigoureusement rien à dire si, au milieu de la cacophonie, des analyses boiteuses et des noms d’oiseaux qui ont volé très bas ce soir-là, le présentateur n’avait pas déclaré : « Moi, je ne crache pas sur la main qui me nourrit. » Il parlait de l’industriel Vincent Bolloré, propriétaire de la chaîne via ses participations dans le groupe Vivendi qui détient Canal+ qui détient C8. Mais reprenons depuis le début (vidéo ci-dessous, 08′ 52″) :

Invité à donner son avis sur l’accueil en France des migrants du bateau Ocean Viking, le jeune Louis Boyard, 22 ans, député Nupes-LFI passé, comme souvent à gauche, par le syndicalisme lycéen et, comme souvent chez LFI, par le plateau d’Hanouna comme chroniqueur rémunéré, c’est à noter – ledit Louis Boyard, donc, se lance dans une grande diatribe sur les « cinq personnes qui possèdent autant que 27 millions de personnes » et qui « appauvrissent la France et appauvrissent l’Afrique ». On reconnaît là une structure argumentative très en vogue dans les ONG comme Oxfam qui se targuent de dénoncer les inégalités à coup de ratios aussi tapageurs que peu rigoureux. 

Mais bref, jusque-là, tout va à peu près bien. On ne voit pas trop le rapport avec la choucroute, mais ce n’est pas un souci, on est sur TPMP. C’est alors que le député se met à donner des exemples nominatifs : celui de « Bolloré qui a déforesté le Cameroun » puis celui de « Pouyanné, de chez Total, qui est en train de faire un projet en Ouganda et le type refuse de taxer les super-profits. »

Personne ne me fera croire que Boyard n’avait pas préparé son coup. Personne ne me fera croire qu’il ne comptait pas spécifiquement sur la mention de Bolloré dans l’empire Bolloré pour marquer les esprits et spécifiquement sur Pouyanné, beaucoup brocardé ces temps-ci dans les médias en raison des bénéfices intolérables de Total, pour donner une sorte de légitimité globale à sa critique du premier. Lui et Hanouna ne sont jamais que les deux faces d’un même système dans lequel ils s’instrumentalisent l’un l’autre.

Toujours est-il que la manœuvre de Boyard a immédiatement déclenché un torrent d’insultes de la part du présentateur, dont il ressort essentiellement que si l’on peut tout dire dans son émission, on ne peut absolument pas critiquer Vincent Bolloré, on ne peut absolument pas cracher sur la main qui nourrit. Autrement dit, c’est toute la question du financement, du pluralisme et de l’indépendance des médias qui est en fait sur la sellette. 

Généralement, il est de bon ton de la résoudre par la limitation des parts des actionnaires dans les organes médiatiques et par appel aux subventions publiques pour garantir une prétendue neutralité d’information et soutenir les canards boiteux. Comme si la main de l’État était neutre ! Comme si de telles subventions qui se comptent en millions d’euros ne retenaient pas les médias bénéficiaires de trop cracher dans la soupe ! Comme si, du reste, les journalistes quels qu’ils soient, étaient neutres.

Il me semble que s’il était possible de débattre des affaires africaines de Bolloré sur C8, ce serait mieux. Mais le plus important, bien au-delà des choix éditoriaux de cette chaîne et des penchants pour les jeux du cirque de TPMP que personne n’est obligé de s’infliger, c’est de veiller à ce qu’il existe une abondance de médias concurrents entre eux et indépendants de l’État qui permettront à la plus grande diversité des idées de s’exprimer et où un tel débat pourra éventuellement avoir lieu. Je suis certaine que Mediapart et d’autres seraient ravis de recueillir les doléances de Louis Boyard sur les opérations du groupe Bolloré, si ce n’est déjà fait. Aux lecteurs, auditeurs et téléspectateurs de juger in fine.

Il est parfaitement hypocrite de s’imaginer que les médias pris un par un n’ont pas chacun leur ligne éditoriale propre et leur petit tropisme pour tels ou tels sujets et telles ou telles façon de les traiter. Chacun d’eux serait le seul média disponible, problème, en effet. Qui disparaît dans un marché libre de l’info. À moins qu’on veuille nous dire qu’il existe de bonnes infos, de bonnes lignes éditoriales que les subventions publiques permettront de préserver/imposer et de mauvaises infos que les sanctions publiques permettront d’évincer…


Illustration de couverture : Le député Nupes-LFI Louis Boyard et l’animateur de l’émission TPMP de C8 Cyril Hanouna. Photos AFP.

6 réflexions sur “Rixe Boyard Hanouna ou la question de l’indépendance des médias

    • Le profil du spectateur moyen de TPMP est le même que le profil type des supporters du foot à savoir un QI de bulot cuit. Hanouna sert un divertissement pour ilotes, de temps en temps il essaie de redorer la façade en essayant de hausser le niveau mais il reste et restera un bateleur de foire, un psychopathe bien bourré de substances illégales.

  1. Je dois avouer qu’il m’arrive de plus en plus souvent l’impression d’appartenir à une autre planète.
    Ainsi aujourd’hui où je dois reconnaître que je n’ai jamais vu une seule émission de ce Hanouna, et que je n’avais jamais entendu parler non plus, de ce Boyard-là !
    Ce qui, de mon point de vue, était préoccupant ces jours-ci, c’était cette menace de guerre à haute intensité sur le sol européen qui a été jugulée en moins de deux par les Américains, c’est dire si le sujet était dérisoire !

    • Comme tout le monde j’ai entendu parler de cette émission. C’était par la prof de français de 5ème de mon fils qui leur a dit qu’il y a vraiment trop de racistes. J’espère seulement qu’entre deux diatribes militantes elle a le temps de leur apprendre un peu le français.
      Entièrement d’accord avec les conclusions de Nathalie : l’essentiel c’est le pluralisme, pas seulement des médias mais également des agences de presse dont tous les médias reprennent les articles.

  2. Hanouna est un amuseur et si j’étais son patron je penserais qu’il fait le job. Pendant ce rideau médiatique un haut fonctionnaire énarque diffusait avec force ses opinions sur la politique migratoire qui est un vrai succès et une autre enfonçait le professeur Raoult en son absence, ce n’était pas chez Hanouna, c’était sur une chaîne publique.

    Quant à cette info, Merci Marianne.
    https://www.marianne.net/societe/police-et-justice/proces-de-laurent-bigorgne-je-me-suis-dit-ca-yest-il-a-pas-reussi-a-marseille-il-va-la-droguer-et-la-violer

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