Éducation nationale : Pap Ndiaye est-il l’homme de la situation ?

Les épreuves de spécialités du baccalauréat 2022 qui se sont tenues il y a une dizaine de jours ont ramené la question de l’enseignement des mathématiques et des sciences sur le devant de la scène éducative.

Si vous vous souvenez, au début de l’année, les sociétés savantes de mathématiques s’étaient alarmées du fait qu’au nouveau lycée, seuls 59 % des élèves de terminale générale suivaient un enseignement de maths contre 90 % avant la réforme du lycée de 2019. À peu près au même moment, le Medef réclamait d’urgence une réintroduction massive des enseignements mathématique, scientifique et technologique à l’école afin de former ensuite beaucoup plus d’ingénieurs diplômés.

Ne mélangeons pas tout, avait alors rétorqué Jean-Michel Blanquer, le ministre en poste à l’époque. Avec ma réforme du lycée, il ne s’agit plus d’enseigner les maths au plus grand nombre d’élèves possible, mais de renforcer le niveau des élèves qui choisissent la spécialité maths après la seconde afin de les voir s’orienter ensuite plus massivement vers des études scientifiques.

Il avait cependant admis qu’un accroissement des heures de maths dans le tronc commun du lycée était envisageable afin de fortifier « la culture mathématique de l’ensemble des élèves ». Et de confier illico l’examen de cette question à un comité créé pour l’occasion. Suite à quoi, le ministre a confirmé récemment que « l’enseignement scientifique » du tronc commun serait renommé « enseignement scientifique et mathématique » dès la rentrée 2022 (très original) et que le volume horaire dispensé en classe de première passerait (surprise, surprise) de 2 h à 3 h 30 hebdomadaires.

Le rapport du comité n’aura toutefois pas été complètement inutile, car dans le fil de ses analyses et constats, il met en évidence plusieurs éléments essentiels qui ne manqueront pas d’intéresser prodigieusement le nouveau ministre de l’Éducation nationale. J’en retiens trois :

Le premier est archi connu, archi préoccupant et archi ressassé depuis des années :

« Le niveau moyen de compétences en mathématiques en France est en baisse depuis près de 40 ans. »

De façon beaucoup plus inquiétante, c’est le niveau moyen en tout qui est en baisse perpétuelle depuis des années, le classement international TIMSS en mathématiques de 2019 n’étant que le dernier d’une longue liste de PISA et autres PIRLS qui tous sans exception, en sciences comme dans les matières littéraires, placent la France dans les derniers rangs des pays comparables.

Le second point, portant sur le renforcement du niveau scientifique des élèves ayant choisi des spécialités et des options scientifiques, est plus réjouissant :

« La réforme améliore sensiblement la formation des futurs scientifiques et dégage une élite mathématique. »

De plus, par rapport à l’ancienne série S (avant la réforme de 2019), les élèves sont proportionnellement plus nombreux à s’orienter vers des prépas et des études scientifiques après le bac. Un bon résultat que le comité comme le ministre attribuent au caractère « à la carte » du nouveau lycée : ayant le choix de composer leur cursus, les élèves font jouer leur goût pour les sciences plutôt que la réputation de l’ex-filière S qui était censée « mener à tout ».

Le comité souligne néanmoins – troisième élément, et le plus important selon moi – que si l’on juge trop faible le niveau scientifique et mathématique des lycéens qui ne se spécialisent pas dans ces matières, la faute en revient à l’ensemble du parcours scolaire depuis les premiers niveaux de l’école et du collège :

« Le lycée est le dernier maillon de la formation scolaire. Il ne peut résoudre à lui seul le problème d’ampleur lié à la baisse du niveau moyen de compétences en mathématiques des élèves français depuis près de 40 ans. »

Une remarque de bon sens que l’on peut élargir sans problème à l’ensemble des matières.

Dans ce contexte extrêmement critique et hautement stratégique pour l’avenir du pays à un moment de l’histoire où beaucoup se joue sur les savoirs et les techniques, le nouveau ministre de l’Éducation nationale Pap Ndiaye peut-il être l’homme de la situation ?

Pour commencer, il y a dans sa nomination (au sein d’un gouvernement par ailleurs assez terne et fort peu marqué au sceau du renouveau) une dimension politicienne tellement voyante, un appel du pied si peu discret en direction des électeurs férus de diversité et d’intersectionnalité de Jean-Luc Mélenchon, qu’il est particulièrement difficile d’y voir une prise en compte sérieuse des cruciaux enjeux inhérents à l’Éducation nationale.

Pap Ndiaye est certes agrégé d’histoire et il fut professeur dans l’enseignement supérieur, mais il ne fait de doute pour personne que ce sont ses engagements à gauche, ses travaux sur la condition noire, ses liens passés avec le Conseil représentatif des associations noires (CRAN), ses appels à la discrimination positive (rebaptisée égalité des chances dans le langage du pédagogisme) et son expérience de directeur du musée de l’Histoire de l’immigration qui ont été jetés dans les pattes de la gauche à trois semaines des élections législatives.

Dans les pattes de la gauche ou dans les pattes de l’universalisme à la française ? Toute la question est là.

Autant Jean-Michel Blanquer, grand pourfendeur de la « cancel culture », du « wokisme » et de l’islamogauchisme rampant de l’université (comme on l’a vu à l’œuvre à Sciences Po Grenoble) était devenu l’homme à abattre dans les rangs insoumis, autant il sera difficile à l’extrême-gauche d’adresser les mêmes reproches à son successeur. Au-delà de la manœuvre électorale de court terme, peut-être est-ce précisément ce qu’Emmanuel Macron a souhaité : avoir un ministre de l’Éducation que les syndicats d’enseignants, très marqués à gauche, vont avoir du mal à critiquer sans se renier eux-mêmes sur bien des points. 

À noter que dans son discours de passation de pouvoir, Pap Ndiaye s’est immédiatement placé sous le signe de la tradition universaliste de la République française, rendant hommage à Samuel Paty, professeur d’histoire comme lui et victime du communautarisme islamiste, et se décrivant lui-même comme étant peut-être le double symbole de la méritocratie et de la diversité, ajoutant (vidéo, 05′ 38″) :

« Je n’en tire nulle fierté, mais plutôt le sens du devoir et des responsabilités qui sont désormais les miennes. » 

On aimerait beaucoup savoir comment le Président a réussi à le convaincre d’accepter ce portefeuille particulièrement difficile et exposé. Après tout, à la tête du musée de l’Immigration, l’historien disposait d’un poste idéal, en alignement parfait avec ses travaux universitaires, sans les désagréments d’une visibilité quotidienne auprès de millions de Français parents, élèves ou enseignants.

D’autre part, et ceci n’est pas limité à la question de l’Éducation, où finit la feuille de route déterminée par le Président de la République et où commence l’autonomie des ministres, Première ministre comprise ?

Sur le plan éducatif, on avait cru comprendre qu’Emmanuel Macron souhaitait poursuivre à l’échelon national ce qu’il avait annoncé en septembre dernier pour les écoles de Marseille. 

Il se proposait alors de transformer cinquante écoles marseillaises en laboratoires de « l’école du futur » dès la rentrée 2022. Première étape : donner aux directeurs d’école la liberté de composer eux-mêmes leur équipe éducative plutôt que d’être tributaires des allocations administratives de postes venues du ministère.

Seconde étape : 

Dans ces écoles, « on pourra donc adapter, repenser les projets d’apprentissage, les rythmes scolaires, les récréations, la durée des cours, les façons d’enseigner, et (je veux) qu’on puisse commencer dès la rentrée 2022-2023. Et évaluer ensuite ces résultats et, s’ils sont concluants, les généraliser (…) Au fond, l’idée est simple : donner plus de liberté pour obtenir plus de résultats. » (Macron, Marseille, 02/09/21)

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Ne nous emballons pas. Il est clair que la « liberté » qu’Emmanuel Macron est disposé à accorder à l’enseignement scolaire doit impérativement rester dans le giron étroit du monopole pachydermique de l’Éducation nationale, vouant de fait ce projet à être perpétuellement encadré par une administration plus que récalcitrante sur le plan idéologique comme sur le plan opérationnel. 

Mais évidemment, pour les syndicats d’enseignants, c’est déjà trop, beaucoup trop. Autrement dit, odieusement ultra-libéral, comme nous l’a rapidement confirmé Jean-Luc Mélenchon, déjà moins élogieux sur le nouveau ministre à peine deux jours après la surprise de sa nomination :

Serait-ce là, finalement, le rôle dévolu à Pap Ndiaye ? Amadouer l’administration, amadouer les syndicats, les rassurer sur les ancrages à gauche et sur la défense du service public de l’Éducation, flatter un certain nombre de totems éducatifs égalitaristes, afin de parvenir in fine, et de façon presque subreptice, à introduire une mini-dose de liberté dans les rouages de l’école ?

Quoi qu’il en soit, Pap Ndiaye doit absolument savoir une chose : diversité ou pas, black studies ou pas, même dans les cités, les familles soucieuses de l’éducation et de l’intégration de leurs enfants se mettent à fuir l’école publique. De nombreux parents des quartiers défavorisés font de plus en plus souvent le choix de l’école privée catholique située à proximité de chez eux pour éviter à leurs enfants l’enfermement communautaire et la violence quotidienne de certaines cours de récréation.

À bon entendeur…


Illustration de couverture : Passation de pouvoir au ministère de l’Éducation nationale entre Jean-Michel Blanquer et Pap Ndiaye le 20 mai 2022. Photo AFP.

11 réflexions sur “Éducation nationale : Pap Ndiaye est-il l’homme de la situation ?

  1. Cette boutique est je le crois ingérable, je me demande si quelqu’un en France connaît l’exact nombre de salariés de cette administration, du nombre de profs sans élèves, des personnels dans la haute administration. Il suffira à ce ministre comme le cas Claude Allègre de balancer un mot de travers, rappelez-vous du Mammouth, et s’en sera terminé pour le patron. De toutes façons les puissants syndicats verrouillent.. Quand est-ce qu’ils régionalisent cette administration.. Pour les matières que voulez-vous depuis des lustres ils forment des littéraires, des historiens et des juristes avec pour Graal sciences popo.. Résultat un déficit commercial de 80 milliards car les besoins sont essentiellement techniques et scientifiques..

    • Espérons que Pap Ndiaye qui ne connaît strictement rien aux maths et aux sciences mais qui semble-t-il souhaite écouter, comprendra ce que lui diront les profs de maths et de sciences car les Sciences Po qui ont géré jusqu’ici la réforme du lycée (Blanquer et Mathiot) ne les ont pas écoutés :
      Refus de mettre en place plusieurs parcours de maths de niveaux et de contenus différents (notamment en première)
      Refus de permettre aux élèves qui s’engageront vraiment dans les sciences de dépasser 50% de l’emploi du temps en sciences en poursuivant leurs trois spécialités scientifiques en Terminale.

    • Je rajouterais que moi comme d’autres sont scandalisés de voir cette vénérable institution c’est à dire la France qui abandonne son personnel confronté à des violences dans l’exercice de leurs fonctions.. A une certaine époque gifler un prof c’était gifler la France et tout le monde se levait lorsque le Prof entrait en salle de cours..

      • « A une certaine époque gifler un prof c’était gifler la France. »

        Euh… non. Seulement dans votre imagination. A l’époque dont vous parlez, il était impensable qu’un élève gifle un professeur.

        Mais les professeurs n’ont jamais été « la France ». Un prof, ce n’est pas un soldat. Et d’ailleurs, personne n’est « la France ». Il faut arrêter un peu avec cette mythologie imbécile.

        Les instituteurs étaient seulement des braves gens, assez simples, qui faisaient plus ou moins leur métier. Ils n’étaient pas des héros et ils n’étaient pas « la France ». On n’est pas en Union soviétique ni dans un pays fasciste.

        Un instituteur, c’est simplement quelqu’un qui apprend aux mioches. Ce n’est ni « un hussard noir de la République », ni « la France ».

        En fait, s’ils pouvaient être des salariés d’une entreprise privée, au lieu d’être la France, la République et mon cul sur la commode, nous ne nous en porterions que mieux.

  2. L’ école publique est très bien si les parents ont de bonnes bases scolaires et éducatives mais surtout si ils sont capables de transmettre à leurs progénitures des valeurs autres que celles qui leurs seront inculquées.

  3. Macron démontre qu’il n’a rien à faire d’un quelconque diagnostic de l’éducation nationale et de l’enseignement en France et de pistes d’améliorations.
    Les écoles marseillaises en laboratoires de « l’école du futur », c’était un coup d’avant. Il a déjà fait pschitt !
    https://www.banquedesterritoires.fr/marseille-les-ecoles-laboratoires-du-futur-suscitent-une-forte-mobilisation-intersyndicale

    La nomination de Pap Ndiaye est avant tout et uniquement une très violente provocation politique dirigée contre la droite conservatrice.
    Plus woke et racialiste tu meurs :
    https://paris-luttes.info/paroles-non-blanches-rencontres-5334?lang=fr

    Il faut s’attendre, j’ouvre les paris pour qu’après les législatives, un missile soit dirigé contre la gauche progressiste, histoire de faire équilibre.
    C’est à chaque fois l’occasion d’enfoncer un coin dans le clivage extrême entre conservateurs et progressistes de manière à ce qu’ils ne puisse y avoir la possibilité un jour, de se coaliser contre le ventre mou de l’extrême centre.
    Attention en retour à la violence des ressentiments…

  4. « On aimerait beaucoup savoir comment le Président a réussi à le convaincre d’accepter ce portefeuille », vraiment ? un peu de flatterie et l’hubris fait le reste : ça fonctionne depuis la nuit des temps … votre étonnement m’étonne 😉

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